09 avril 2016

Regarder en arrière, prendre le temps et puis avancer...

s'écouter, méditation pleine conscience, exister

"Listen" - Photo de Simon Zalto, trouvé sur Flickr.

 

Après quatre mois et demi de convalescence, je retrouve enfin une vie « normale » ! Je n’imaginais pas que cela me manquerait autant ! L’on pense toujours que le fait de rester chez soi est une aubaine face à notre monde stressé par les objectifs et le rendement. Si c’est vrai pour les vacances, ce n’est pas la même perception quand notre santé nous demande ardemment de stopper net toutes nos activités. Un moment donné, alors que le processus de guérison est largement entamé, l’envie de sortir du cocon se ressent viscéralement.

 

Même si je m’autorise comme tout être humain à m’apitoyer un court instant sur mon sort, je remonte vite la pente : je découvre rapidement (ou je m’efforce à dépister) le côté positif de l’évènement qui a priori « perturbe » le quotidien. Comme la vie n’est pas un long fleuve tranquille, je ne risque pas de m’ennuyer ! Je pense aussi que goûter l’obscurité permet de mieux déguster la lumière… si l’on est prêt à la savourer !

 

J’imaginais, en toute sincérité, exploiter mes quatre mois et demi de congé forcé pour terminer mon roman en cours d’écriture et mettre le temps « libre » à « profit ». Cette notion de profit nous colle à la peau ! À croire que nous nous conditionnons, malgré nous, en filigrane de cette société mercantile qu’est devenue la nôtre ! Malheureusement, c’est souvent aux dépens de nos valeurs essentielles ! Et si pourtant c’était ce qui nous fait avancer ? Est-ce la bonne manière pour vivre épanoui ? À vrai dire, je ne le pense pas…

 

Je suis restée sereine et extraordinairement optimiste pour la première opération maxillo-faciale, et si j’en avais intégré de toutes les fibres de mon corps, la nécessité et les bienfaits que cela m’apporterait, je n’en avais portant pas mesuré l’impact physique et émotionnel... Quand le corps souffre ou se répare, il doit être au calme et dans le lâcher-prise. Fidèle à moi-même, je me suis donc fixée des échéances du style « dans deux semaines, je pourrai écrire » sans me rendre compte que je marchandais avec moi-même alors que physiquement j’en étais bien incapable en raison des suites évidentes de l’opération et d’une tension bien trop basse.

 

Jusqu’au jour où j’ai compris : je devais accepter que ce roman reste en plan, et surtout de m’accorder le droit de laisser mon corps se reposer à son rythme, sans aucune obligation : ni d’un délai ni d’une quelconque performance ! Lorsque j’ai intégré la nécessité d’accueillir cette faiblesse, ce besoin somme toute primaire, je n’ai plus ressenti cette « injonction » que je cultivais malgré moi, ce « devoir », cet ordre que je m’infligeais en dépit du bon sens. Quelle délivrance ! Et… comme nous sommes (parfois) durs envers nous-mêmes !

 

J’ai donc appris en tâtonnant, à trouver mon rythme, à m’accorder du temps, à prendre conscience de mes limites physiques, mais aussi intellectuelles. Le repos complet : impossible de lire ou de focaliser mon attention à longue durée sur quelque chose d’intéressant ou de nourrissant. À peine un film « à l’eau de rose » l’après-midi, du genre que si vous vous endormez une demi-heure, vous comprenez sans peine la suite de l’histoire et je pense avoir vu tous les contes de Noël ! Vous savez de ceux que l’on connaît dès les premières minutes, « qui épousera qui » avec une fin obligatoirement idyllique ! Même mon imagination était condamnée au repos forcé ! Une période où les images ont défilé comme la brise effleure la surface d’un lac. Fausse impression du temps perdu…

 

Au fil des semaines de cette pause inévitable se profilait la seconde opération, l’hystérectomie, qui risquait de bouleverser ma vie avec le changement obligé causé par les hormones. L’inconnu effraie, et en réalité, je suis persuadée que la peur en elle-même est pire que les moments tant redoutés. Le jour de l’intervention, je suis restée calme, mais certainement pas aussi sereine que pour la première alors que j’en avais également assimilé la nécessité. J’ai eu la bonne surprise de ne pas souffrir exagérément, quasiment rien comparé avec la première ! Cependant, je devais vivre au ralenti six semaines obligatoirement avec la recommandation du spécialiste : « écoutez votre corps ». Bizarrement, le même message revenait. Je ne crois pas au hasard, si bien que cette recommandation a raisonné étrangement en moi, reprenant en cœur l’écho de ma petite voix…

 

Du haut de mes quarante-huit ans, c’est bien la première fois que je dois réellement être à l’écoute de ce corps qui m’abrite. D’habitude, c’est mon intellect qui carbure au point de me donner le tournis, toujours dans l’imaginaire, le besoin de créer, d’inventer, de me poser des questions sur le monde, la vie, etc. Écouter son corps paraît facile, et pourtant cela ne l’est pas. Du tout. Mon corps se remettait de la première opération, la seconde m’apportait une fatigue supplémentaire et une mise en garde sévère de ma gynécologue : le piège de l’hystérectomie réside dans le fait que les femmes se sentent vite, trop vite « bien » et qu’elles reprennent exagérément une vie « normale ». Je m’étais promis de veiller sur moi, sur ce corps qui m’hébergeait et qui avait besoin d’être cajolé. J’ai la chance d’être très bien entourée par mes proches, en particulier de mon mari, ce qui m’a facilité grandement la tâche.

 

C’est à ce moment-là, ce moment où l’esprit rend les armes, où la quiétude accepte d’écouter ce que le corps réclame à grands cris, qu’arrive l’inattendu sous forme de différentes réponses, ou plutôt des pistes de réflexion. Le corps savait, l’esprit ignorait ! J’ai éprouvé viscéralement la nécessité de vivre l’instant présent pleinement. Il n’est pas facile d’accueillir sans jugement ses pensées, en comprendre le cheminement et revenir sans cesse à l’instant présent : l’ici et maintenant. Un concept qui semble simple et qui, pourtant, ne l’est pas. J’ai découvert ce « pouvoir ». Aujourd’hui, je décide de cultiver ces instants et ce n’est pas facile du tout. Cela demande une rigueur qu’à l’heure actuelle, je n’ai pas encore acquise. J’y travaille et je m’accorde le temps nécessaire. Hors question de « bien faire » ni de « réussir ». Juste le vivre. Le monde ne s’est pas construit en un jour… D’autres choses ont modelé de manière imperceptible mon quotidien. Des changements d’habitude qui façonnent la vie subtilement : elle se décline dans des teintes que je trouve plus authentiques.

 

À m’écouter plus, j’ai entendu plus. Nous recevons tous que j’appelle des « signes » qui nous confortent dans la bonne voie ou qui au contraire nous mettent en garde. C’est la « petite voix », l’intuition, le ressenti ou même la synchronicité. Étrangement, de nouvelles occasions se sont présentées comme par magie. L’esprit s’éveille et s’ouvre à l’éclairement. Il demeure aux aguets, docile, sans précipitation, et se laisse conduire par l’intuition en toute confiance. Tout doucement, cette envie d’apprendre, de découvrir, d’expérimenter est revenue en force dans des domaines qui ne m’intéressaient pas ou peu, ou que tout bonnement j’ignorais, une sorte de prise de conscience qui me fait dire aujourd’hui « comme ai-je pu demeurer si aveugle ? ». Probablement, parce que je n’étais pas prête. Le changement arrive parfois par des détours singuliers…  

 

À l’heure qu’il est, mon roman n’est toujours pas terminé : seule, la deuxième partie est ébauchée et le dernier mot date de novembre. J’ignore quand je reprendrai la plume pour rejoindre mon héros et cela n’a pas d’importance. Je sais juste qu’il profitera de ma nouvelle conscience. En réalité, lui, je le soupçonne de l’avoir perçu avant moi. Est-ce pour cela que j’ai effacé un chapitre entier avant mon opération, en me disant que j’y reviendrai, et en sentant intuitivement que mon personnage méritait mieux ou qu’il avait besoin de quelque chose dont j’ignorais encore l’existence ? Et si c’était tout simplement moi qui éprouvais la nécessité de vivre d’une autre manière et non ce personnage ? Rien n’arrive par hasard…

 

L’on devient ce que l’on pense, dit-on. Ainsi pour changer notre vie, si tel est notre besoin ou notre désir profond, je suis persuadée de l’importance de s’écouter et de trier nos pensées, nos ruminations, nos inquiétudes... Lorsqu’on parvient à les mettre en sourdine, ou les accueillir sans y plonger tête baissée, explosent dans le silence de soi des réponses inattendues. C’est extrêmement impressionnant et… réconfortant !

 

Je retiens que ces quatre longs mois m’ont fait grandir, et me conforte dans l’idée qu’il y toujours quelque chose de positif dans des évènements que nous pensons douloureux, difficiles ou même injustes. Quel cadeau de faire confiance à la vie, de croire en nos capacités d’adaptation, de créativité ! Chacun d’entre nous porte en lui d’immensurables ressources. S’écouter permet en quelque sorte d’appréhender plus objectivement la réalité et de s’y aligner. Malgré tout, je ne détiens pas toutes les réponses, loin de là, et c’est tant mieux ! Je reste ainsi libre d’utiliser ma curiosité à l’envi et de découvrir encore et encore. Me voici prête pour de nouvelles aventures, avec l’objectif de déguster l’Aujourd’hui pour me préparer à Demain avec ce que j’ai appris d’Hier.

 

Portez-vous bien et profitez !

 

 

 

09:39 Écrit par Rachel Colas dans Citations, Pensées, TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

22 novembre 2015

Pour un beau sourire

 

 

Rachel Colas

 

Demain, c’est mon anniversaire.

Demain, je me fais opérer.

Je suis confiante.

Je suis sereine.

Je n’ai pas peur.

Je n’aurai pas peur.

Non, je n’aurai pas peur, car j’ai déjà vécu cette journée.

J’ai écrit ce qu’il se passerait demain, il y a six mois environ.

Et puis, je sais aussi que je penserai à mes paroles et à cette jeune fille.

Où qu’elle soit, je lui dédie ce texte.

Ceci est une histoire vraie et c’est la mienne.

 

 

Cela va être mon tour d’entrer dans le bloc opératoire. Je n’ai pas peur. Il faut dire que je n’en ai pas le droit. Tout ira bien. Tout mon parcours est semé de petits clins d’œil parfois assez époustouflants tant ils sont évidents. Malgré tout, je prends le temps d’assimiler. De réfléchir. De prendre position.

 

N’empêche, prendre conscience des signes qui nous sont adressés, renforce le sentiment d’être dans le bon chemin, que les décisions prises sont assurément les bonnes. Faut juste s’écouter, et regarder autour de soi. Et surtout, déchiffrer, comprendre, ces fameux signes. Car ils sont partout. Partout !

 

Souvent, je les déniche dans les désistements : cela m’arrive tout le temps. L’autre fois, il y a peu, lors d’un coup de fil à un spécialiste dont l’agenda est bouclé sur des mois : une place de libre peut-être ? Eh bien oui ! Cela marche dans la majorité des cas. Et si cela ne se réalise pas, c’est qu’il y a une bonne raison ! Simpliste ? Oui. Et alors ?

 

J’attends sagement. J’ai un peu froid sous le trop fin drap. Bientôt, on m’endormira, je voyagerai dans un sommeil artificiel et je me réveillerai quelque peu différente. Je transis et en même temps, je suis impatiente. Ne serais-je pas en meilleure santé ? Et puis, j’ai une autre raison de me réjouir : aujourd’hui, c’est mon anniversaire !

 

Je n’ai pas choisi la date d’opération. Elle m’a été donnée par le secrétariat. Encore une fois, il me semble que cette opération nécessaire m’est offerte comme si c’était un cadeau d’anniversaire ! Superstitieuse, je n’ai pas voulu la changer. Je me suis même amusée à l’humour noir : si je « restais » dans l’opération, cela me ferait une jolie date pour un écrivain… J’ai toujours aimé l’originalité, mais à ce point… Ce n’est pas au goût de mon cher mari qui me tance gentiment. Il a plus peur que moi !

 

Pour mon avenir, je ne peux pas me passer de cette intervention médicale. Il en va de ma santé. J’ai de la chance, oui de la chance de pouvoir en bénéficier. J’ai banni de mon vocabulaire le mot « subir ». Désormais, je bénéficie de cette opération. L’impact positif est décuplé et cela m’aide à balayer l’inquiétude insidieuse, à accepter et à regarder les choses différemment.  

 

Oui, je n’ai pas peur. Je me souviens de mes propres paroles de réconfort. Bientôt, je rentrerai dans la salle, je sais que je tremblerai un peu de froid et malgré tout légèrement, beaucoup peut-être d’appréhension, nerveusement parce que je ne suis pas une « wonder woman », et puis je sais que l’anesthésiste ou l’infirmière bavardera avec moi de mes enfants, de ce que j’aime avant le décompte qui m’enverra dans un sommeil sans rêves. Un patient doit toujours être endormi avec en tête un agréable moment, paraît-il.

 

Il y a quelques années, j’étais au même endroit. Pour une opération tout à fait bénigne. Je me souviens de la requête de l’infirmière :

- « Il y a une jeune fille qui attend comme vous. Seriez-vous d’accord que je la mette à côté de vous. Elle est anxieuse. Être avec quelqu’un la rassurerait avant de rentrer au bloc… »

 

C’est incroyable comme donner du courage nous fait oublier notre propre peur ! Cela fut fait, rapidement. Je me souviens avoir pris sa main. Elle m’a demandé la raison de ma présence. Ce n’était pas important. Elle n’avait que quinze ans. Elle allait être opérée de la mâchoire. Une grosse opération. Très lourde. Je me souviens de mes paroles :

- Mais tu vas avoir un sourire magnifique alors !  Tu vas voir, cela va bien se passer ! J’en suis certaine ! Tu seras encore plus jolie !

 

Nous sommes conduites chacune de notre côté par les blouses vertes vers notre salle d’opération. Demander de ses nouvelles a été ma première question lorsque j’ai repris connaissance en salle de réveil. Tout s’était bien déroulé…

 

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Aujourd’hui, je n’ai pas le droit d’avoir peur parce que demain, je vais avoir un - encore plus - beau sourire !


 

 

20:04 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES*, TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

25 août 2015

Un jour...

Hermite, solitude, la paix

Temps de lecture : moins d'une minute

 

 

 

Un jour, je serai Ermite

Et faudra pas venir me chercher

Faudra pas me dire de rentrer

Je ne veux pas de visites

 

Oui, un jour je serai Ermite

Parce qu’une chose m’importera : encore et encore penser

Et que j’aurai assez d’aimer. Au monde du silence, je veux me consacrer

Je sais que c’est une vie inédite, presque insolite

 

Un jour, je te dis, je serai Ermite

Car je veux garder en moi mes pensées inédites, même pas interdites

Y réfléchir, encore et encore, sans abandonner, dépasser les limites

Ce n’est pas prendre la fuite du réel, simplement, je médite

 

Oui, un jour je serai Ermite,

Même que j’aurai plein de polyarthrite, mais je m’en fiche

Ce sera un rite, une réussite, une tactique de vie à peine retranscrite

Je veux pas d’une vie écrite, je n’ai pas de mérite, je veux juste, un jour être Ermite…

 

 

PS : Ne le dites à personne car c'est un secret : à  défaut, je veux bien être Hermite*...

 

 

* Hermite : Chazara briseis, papillon

20:27 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

24 août 2015

Plagier par procuration (La sangsue)

Plagier, procuration

 

Temps de lecture : moins d'une minute

 

 

Il est clown, elle s’évertue à faire rire grassement

Et c’est un désastre, pire une pitié

Il est musicien, elle tapote en vain de touches aléatoirement

Et c’est un désastre, pire une pitié

Elle est écrivain, il lance des mots à tout va absurdement

Et c’est un désastre, pire une pitié

       

C’est un copier/collé, le clown, le musicien, l'écrivain n’aiment pas ça !

Faut pas confondre, chacun notre monde, ici-bas

Faut pas copier. Vis ta vie, toi. Et puis, basta !

 

Elle est poète, il inverse les lettres, et le sens même ment

Et c’est un désastre, pire une pitié

Il est humoriste, elle lance des vannes désespérément

Et c’est un désastre, pire une pitié

 

Chacun son truc, un copier/collé, le poète, l'humoriste n’aiment pas ça !

Ça ne les flatte pas, ils trouvent cela indélicat

Tellement indélicat ! Ne les copie pas : vis ta vie, toi ! Et puis, basta !

Qu’est-ce que tu crois ? Tu n’es pas moi. Jamais comme moi. Jamais.

 

Elle est chanteuse, il prend le micro et il s’égosille vainement

Et c’est un désastre, pire une pitié

Il et elle sont passionnés et brillants. Tu ne seras jamais eux. Trouve ton talent, c’est bien mieux comme ça !

 

Bien mieux comme ça ! Vis ta vie, pas comme moi. Surtout, pas comme moi.Qu’est-ce que tu crois ? Tu n’es pas moi. Jamais comme moi. Jamais !

 

 

22:02 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

01 août 2015

Récognition

mémoire, essai clinique, vaccin

 

 

 

 

Je m’appelle Aurore. Aurore Dubois. Je le sais très bien ! Je n’ai aucun doute à ce propos ! Pourtant, ce n’est pas la première chose dont je me suis souvenue. Non. Ma première pensée a été : « mais qu’est-ce que je fous, ici ? ». Moment d’effarement mélangé avec une certaine inquiétude. Je ne savais pas encore qu’elle se changerait en épouvante !

 

Il faut dire que je viens de m’éveiller, seule, couchée sur ce banc vert en métal dur et froid : je suis assurément au jardin des Hortensias bleus. Facile à découvrir et ce n’est pas mon intuition qui y est pour quelque chose ! Tout est bleu ici…

 

Comment suis-je arrivée dans cet endroit ? Je n’ai aucun souvenir précis en ce qui concerne mon arrivée ici ni ce qu’il s’y est passé les heures auparavant…

 

Étrangement, je suis seule. Pas même un sans-abri à l’horizon. Où sont-ils passés ? Faut dire que les lieux, s’ils sont agréables ne sont pas confortables ! Mon dos me le confirme ! Combien de temps ai-je dormi sur ce banc ?

 

À la clarté, il me semble que la matinée est déjà bien entamée. À vue de nez, il doit être aux alentours des onze heures, du moins si je me fie à mon instinct…

 

Pour le confirmer, je cherche mon Smartphone : j’ai dû le perdre car mes poches sont vides… Vide de « chez vide » ! Je n’ai rien ! Rien ! Pas même de portefeuille, de documents d’identité : rien. Que s’est-il donc passé ?

 

Pour certitude et par angoisse naissante, je fouille à nouveau mes poches en m’exhortant au calme. Ce qui en soit n’est pas facile et pour cause, j’ai la tremblote ! Finalement, je retrouve un billet de cent euros chiffonné dans la poche interne de ma veste en jeans. Bien trop grande, cette veste ! Je ne m’en souviens pas… Je sens qu’il y a quelque chose qui ne « colle pas ». Je n’ai jamais possédé un billet de cette valeur : j’en suis certaine… D’où vient-il ? Et surtout, QUI me l’a donné ? Une nouvelle crainte surgit : et si je l’avais volé ? Et si oui, à qui ? Et surtout pourquoi ?

 

Il fait étrangement calme dans ce jardin public. Une petite voix commence à se faire entendre : « fiche le camp TOUT DE SUITE ! »… Elle hurle dans ma tête : « IMMÉDIATEMENT ! ». Toujours écouter sa petite voix ! Je bondis sur mes pieds, je ne dois pas rester ici…

 

L’allée centrale du parc me paraît trop dangereuse : je pourrais être repérée ! Par qui, par quoi ? Je n’en sais rien. Me reste une certitude : je suis en danger !

 

La première urgence est de contacter mes proches et pour ça, je sais parfaitement comment m’y prendre en toute impunité !

 

En quittant à pas feutrés le parc public, je ne prête pas attention à la plaque qui figure sur la grille. J’aurais dû, cela m’aurait évité beaucoup de stress et d’angoisse pour rien… Mais voilà, c’est tout moi, pas patiente pour un sou !

 

Je connais le quartier comme ma poche, du moins, il me semble… En tout cas, je sais où aller et mes pas me conduisent sans réfléchir vers le premier Smart Café du coin !

 

Avec mon billet tout chiffonné, j’achète une heure de connexion, cela doit être suffisant. Le type lève un sourcil. Il vérifie l’authenticité du billet. Faut dire qu’un billet de cent euros ne court pas les rues. C’est un vrai ! Je pousse un soupir de soulagement intérieur. J’ai eu chaud ! Je prends place, me connecte et fouille de fond en comble la toile, mais je ne m’y retrouve pas ! Malgré mes tremblements, j’encode mon login et mot de passe sur Facebook mais sans raison, il me refoule ! Twitter me nie purement et simplement. Linkedln est plus poli : il m’invite à me connecter… Peine perdue ! Pourtant, je suis certaine de mon mot de passe et de mon login ! Le login est mon nom et prénom quant à mon mot de passe, c’est tout simplement « monmotdepasse » en minuscule ! Simple, efficace et complètement stupide ! Mais au moins, n’ai-je aucun doute quant à sa mémorisation !

 

Si je n’existe plus pour les réseaux sociaux, au moins, ai-je en toute logique toujours mes amis ! Je tape le prénom et nom de ma meilleure amie dans la barre de Google. Bingo : son visage souriant éclate sur l’écran 7’ ! Je sais qu’il se trouve une quantité de photos de nous deux sur Google, nos profils Facebook étant publics - encore une stupidité – il est si facile d’usurper une identité !

 

Sur cette réflexion inhabituelle de ma part, je clique sur son nom via la recherche « image » ! Oui, rien de plus simple ! Sauf … que je ne suis pas préparée à …ça ! Oui, je reconnais les photos, oui, c’est bien mon amie, et oui, je reconnais les lieux et les moments où elles ont été prises ! Sauf… oui sauf qu’à côté d’elle… ce n’est pas moi ! Mais alors pas du tout ! Qui est cette fille qui sourit à côté de MON amie ? Qui ?

 

Et puis, le doute…

Et si c’était moi ?

 

Une sueur froide glisse poisseusement sur mon corps. Je décide de couper la connexion, et de me rendre aux toilettes : juste un peu d’eau pour me rafraîchir mais surtout, oui, surtout, prier pour recevoir une réponse : pourvu qu’il s’y trouve un miroir !

 

Il y en a un. Je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle ou non. Et puis, je m’approche. Je dois savoir !

 

Oui, je me reconnais ! Non, je ne suis pas la fille à côté de mon amie…

 

C’est à ce moment-là que j’entends un bruit de pas derrière moi. Je n’ai pas le temps de me retourner que je sens une piqure dans le cou. Je sombre.

 

***

 

Article de presse, le monde des scientifiques, 3 septembre 2015

« La clinique du Docteur Camermans vient de mettre au point un vaccin contre l’oubli. Il s’agit d’une avancée scientifique considérable. Des patients dont le cerveau avait des concentrations élevées de dépôts de bêta-amyloïde ont accepté de participer à cette expérience unique et de tester le vaccin. Des images subliminales leur étaient soumises pour créer un univers qu’ils ne pouvaient en aucun cas oublier. Une nouvelle personnalité créée de toutes pièces voyait le jour avec des souvenirs ancrés profondément dans leur subconscient. Ce vaccin pourrait aider les patients souffrant d’Alzheimer. Une commercialisation serait prévue dès 2017.

 

Pour renseignement : Jardin de la Clinique des Oubliés, rue des Hortensias Bleus, Probaria.»

 

Article de presse, Le Journal du peuple, 6 septembre 2015

« Alerte disparition : le vendredi 5 septembre 2015 vers 22h00, Sophia Meulens, une dame âgée de 31 ans, s’est échappée de la Clinique des Oubliés situé à Probaria. Sa disparition  n’a été remarquée que le lendemain pour une raison inconnue ce jour. Depuis, elle n'a plus donné signe de vie. Mme Meulens est originaire de Belgique. Elle mesure 1m65 et a les cheveux bruns et mi-longs. Au moment de sa disparition, elle portait un pantalon gris et un T-shirt blanc. Elle porte vraisemblablement une veste en jeans volée à un infirmier.

 

Madame Meulens nécessite un traitement médical important. Si vous la reconnaissez, veuillez contacter le service de police le plus proche ou contacter le numéro vert. Ne cherchez en aucun cas à prendre contact avec elle : ses réactions sont imprévisibles et peuvent être dangereuses ».

 

 

Clinique des oubliés, 6 septembre 2015, dans l’aile fermée, non accessible au public.

Je m’appelle Aurore. Aurore Dubois. Je le sais très bien ! Je n’ai aucun doute à ce propos ! Pourtant, ce n’est pas la première chose dont je me suis souvenue. Non. Ma première pensée a été : « mais qu’est-ce que je fous, ici ? ». Moment d’effarement mélangé avec une certaine inquiétude.

 

 

***

 

 

Les infirmières sont venues. Elles me disent que tout est normal, que je dois être patiente, je ne dois pas avoir peur. Un médecin est venu près de moi, il dit que bientôt, je m’appellerai Sophia et même que certaines personnes seront heureuses de me retrouver. Moi, je ne sais pas qui c’est cette Sophia. Tout ce que je sais c’est que j’ai peur. Très peur… Aidez-moi !

 

15:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

24 juillet 2015

La robe rouge

robe rouge, amour, deuil,

 

 

 

Croquis de Katie Rodger

 

 

 

 

 

 

Je ne sais pas par quoi commencer. Je ne suis pas habituée. À écrire. À dire. À exprimer…

Dois-je débuter par l’essentiel ou le futile ?

Est-ce important ?

Et si je n’étais qu’une étoile filante dans cette vie ? Ce serait déjà bien... Et puis, je me souviens : je suis ton étoile.

 

Je me trouve devant cette page gribouillée de quelques mots jetés en vrac. Pour tromper l’effarement. L’avenir, peut-être. À moins que le présent ? C’est compliqué. J’ai peur.

Par lâcheté, je me perds dans les fils de mon existence. Par amour pour toi, je les dénoue. Je dois tricoter le reste de ma vie et surtout, y ajouter le dernier point.

 

Je découvre que j’ai beaucoup à dire et peu en même temps. C’est l’ambivalence des êtres humains… C’est comique. C’est triste. Je ne peux rien y faire.

 

J’ai une certitude qui me grignote le ventre et une ritournelle qui me hante depuis ton départ :

 

« Je ne mettrai plus jamais ma robe rouge.

Celle que tu aimais. »

 

Et puis les trois mots qui suivent inexorablement : « Tu es parti » et le constat, terrible : je suis seule. Les pensées sont jetées brutalement sur le papier et la douleur me pénètre dans chaque pore de ma peau. J’ai mal.

C’est effrayant aussi : je vis encore !

Et toi, tu n’es pas là !

C’est pénible cette vie qui coule dans mes veines, tranquillement, par habitude. Ce sang qui circule allégrement dans mon corps… Ce sang, couleur robe. Ma préférée, celle que tu m’as offerte…

 

« Je ne mettrai plus jamais ma robe rouge.

Celle que tu aimais. Celle que nous aimions »

 

Cette lettre, je l’écris en un adieu à cette existence. Glisser les mots sur papier, c’est leur donner vie. J’offre la mienne, car désormais, sans toi, elle m’indiffère. Tu n’es plus là, tu m’as laissé ton dernier souffle, cadeau ultime…

 

Il me reste une mission suprême : brûler cette page noircie de ton absence, les mots partiront en cendres.

Comme moi.

Un jour.

Bientôt.

J’espère.

Il me tarde de te rejoindre.

 

« Je ne mettrai plus jamais ma robe rouge.

Je t’en fais la promesse ».

 

 

 

 

 

 

 

16:11 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

19 juillet 2015

J’étais là et tu ne le savais pas

chaise, océan, amour,

 

Écriture à partir d'une carte postale (illustration)

 

 

 

J’étais là et tu ne le savais pas.

Personne ne le savait d’ailleurs.

C’était un jour à rester.

Un jour, peut-être à s’envoler.

Je ne sais.

 

De loin, je t’observais.

Dans le crépuscule naissant, tu jouais avec la spirale du temps.

De loin, je ne savais que penser. Devais-je en être heureux ou m’inquiéter ?

Et cette manie que tu as : ranger les chaises l’une à côté de l’autre !

Des chaises à l’éclat métallique sous la bienveillance de l’astre nocturne.

De loin, cette symétrie m’attirait. À moins que ce ne soit toi ?

De loin, cette symétrie m’épouvantait. À moins que ce ne soit toi ?

 

Pour qui dressais-tu cette rangée parfaite de chaises ?

Pour un tribunal ? Pour un spectacle ?

Qui allait être condamné ? Qui allait être le héros du jour ?

Pour qui ? Pour quoi ?

 

J’étais là et tu ne le savais pas.

Personne ne le savait d’ailleurs.

C’était un jour à rester.

Un jour, peut-être à s’envoler.

Je ne sais.

 

Je t’ai vu t’asseoir sur la quatrième chaise en partant de la gauche.

Ce n’était pas celle du milieu, non.

Tu n’occupais pas une position symétrique.

À croire que tu voulais être différente.

Tu ES différente !

 

Je t’ai regardé longtemps, toi, perdue dans la contemplation de ce vaste océan.

Perdue et retrouvée.

Présente et absente.

 

J’ai attendu. Longtemps.

Tu es restée. Longtemps.

 

Des étoiles sont venues : elles nous regardaient, toi et moi.

Il me semblait même qu’elles souriaient...

 

Et puis, j’ai compris.

Je me suis levé et me suis assis à la cinquième chaise en partant de la gauche.

Sans rien dire, ma main a cherché la tienne.

Elle l’a trouvée.

Elle l’a gardée.

 

J’étais près de toi et jamais tu ne sauras ce moment béni où j’étais avec toi alors que tu ne le savais pas.

 

 

 

 

19:04 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

10 juillet 2015

La mémoire du coeur

coeur, mémoire,

 

 

 

Je me suis éveillée dans le bruit de mon corps : la vie battait à mes oreilles. La chanson était douce. J’hésitais à rompre le charme : je savais que je devais ouvrir les yeux, prendre pied dans la réalité… Cependant, il me semblait que les laisser fermer me protégeait de quelque chose. De moi, peut-être ?

 

Quelques secondes se sont enfuies, peureuses, le temps de m’habituer à la vie. J’ai ouvert les yeux. Je me suis assise dans le lit, le cœur battant à la recherche d'un indice qui le remettrait à sa place et le dompte. Et puis, j’ai vu : ce petit carnet rouge sur la table de nuit et posé dessus, un feuillet de bloc-notes : des mots m’attendaient sagement. Si étrange que ce soit, je savais qu’ils m’étaient destinés :

« Bonjour ma chérie. Prends ton temps. Relis ton carnet si tu en éprouves le besoin. Je t’attends pour le petit déjeuner sur la terrasse. Je t’aime. ».

 

Mon cœur s’est remis en place tout doucement. Je me suis levée et mes pieds ont rencontré de jolies pantoufles. Mon corps savait ce que mon esprit découvrait. J’ai pris par automatisme mon carnet rouge. Je savais qu’il était le mien, d’ailleurs, celui qui avait tracé les mots d’amour me le confirmait…

 

En me levant, je l’ai rencontrée, elle. Cela m’a fait un choc ! Je l’ai vue et je me suis rencontrée, moi. J’avais le teint pâle, les cheveux en bataille et les lèvres trop pâles. Idiotement, je me suis plu. Je dirais même que cela m’a réconforté de me rencontrer : j’étais ce que je voyais ! J’ai poussé un long soupir de soulagement. Il me semblait que je m’aimais. C’était bon signe…

 

Je suis arrivée doucement dans la cuisine. Celle-ci donnait sur la terrasse. Il était là. Il m’attendait. Il me semblait reconnaître cette silhouette. De loin, j’ai vu une rose rouge posée sur une assiette. Elle désignait ma place. J’ai ressenti une bouffée d’amour : elle venait du plus profond de mon être. Une partie de moi se rappelait : j’aimais et j’étais aimée en retour ! C’était une certitude !

 

Avant de le rejoindre, j’ai ouvert le carnet à la première page. Une habitude salutaire devenue inéluctable : « Je dois avoir confiance. J’oublie chaque jour depuis l’accident. Je dois être patiente, la mémoire reviendra. Reste le plus important : je suis aimée. Il m’aime. Je l’aime. Me faire confiance. Profiter de ce jour.».

 

Et dans ce petit matin doux, j’ai su que c’était vrai.

 

Plus tard, en fin d’après-midi, dans le petit carnet, à la dernière page, je lirai : « j’ai de la chance d’oublier car chaque jour, je découvre que j’aime et que cet amour est partagé. Chaque jour, il m’apprivoise. Chaque jour, tout mon être se donne à lui : la mémoire du corps revient et mon esprit s’envole pour être en harmonie avec lui. Nous ne sommes plus qu’un. Chaque jour, je m’endors le cœur gonflé de reconnaissance pour ce cadeau ultime. Chaque jour. Je ne dois pas l’oublier ».

 

17:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

07 juillet 2015

Des bulles de bonheur

bonheur, idiot du village

 

 

 

 

De la fenêtre entrouverte de la classe, l’idiot du village a entendu la maîtresse d’école donner un devoir pour le lendemain : « qu’est-ce le bonheur ? ».

 

Il attend que la classe se termine : il aime voir les enfants s’égailler.

Lui, Il est trop grand : on ne veut plus de lui. Cela le rend triste.

Il a beaucoup à dire et peu l’écoute…

 

Nathan sort de l’école avec les pieds qui traînent : il n’aime pas les devoirs. Il préfère jouer.

L’idiot du village est là. Comme tous les jours.

Il a un peu peur de lui : il n’est pas comme les autres.

 

Pourtant, dans son esprit, germe une idée un peu folle :

L’idiot connaît-il le bonheur ?

De ses journées, il ne fait rien pourtant, il a toujours un sourire plaqué sur ses lèvres : est-ce ça le bonheur ?

 

Il s’approche de lui, la peur au ventre,

Et l’envie féroce de trouver réponse à son devoir

Brusquement, un peu gêné, il apostrophe l’autre, tout heureux, lui, d’être l’objet d’attention sans une once de méchanceté :

 

« C’est quoi le bonheur pour toi ? »

L’autre réfléchit quelques instants. Il faut dire qu’il y a déjà pensé…

Il aime bien, lui, faire les devoirs dans sa tête.

 

Il regarde l’écolier rougissant,

Puis les yeux sur un invisible,

Il raconte :

 

« Le bonheur ? Ce sont de petites bulles qui chatouillent le cœur,

l’âme qui vadrouille en toute candeur

Et le rire qui papillonne en couleur. »

 

 

Nathan écoute. Nathan réfléchit. Il trouve que c’est beau : les phrases chantent.

Et puis, lui aussi ressent des chatouillis lorsqu’il voit son amie Lisa…

Alors, cela doit être vrai…

 

Il ouvre le livre qu’il doit lire pour la semaine suivante.

Il jette à la va-vite, les mots sur la première page : il ne doit pas oublier.

Sûr que la maîtresse lui donnera de bons points…

 

 

Un jour, lorsqu'il sera adulte, il retrouvera ce roman et ses mots tracés d’une main enfantine

Il les relira. Il se souviendra de l’idiot du village.

Celui qui jouait avec des bulles de bonheur…

17:25 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

15 juin 2015

Hors connexion

réseau, plante, pensée

Illustration : Pinterest - sml-design.com

 

Ce texte fait suite à la lecture du livre « Les histoires les plus étranges et inexpliquées »

de Christian Vignol – Éditions La boîte à Pandore – page 21.

 

Le docteur Mac Donald Critchley, célèbre neurologue londonien l’avait prédit : la langue écrite disparaîtra en premier, ensuite le langage parlé. « Les impressions, les sensations de l’homme de demain seront tellement supérieures à la capacité de son vocabulaire que seule la télépathie pourra satisfaire à son besoin de communication »*.

 

Édouard ouvrit la porte avec la grande clef, la rouge. Bientôt, il changerait le mécanisme contre celui qui utilisait une légère impulsion électrique. Ce serait plus simple. Peut-être devrait-il acheter un Buxus sempervirens ? Mais accepterait-il d’être taillé ? Par la pensée, il demanda aimablement à sa plante favorite, son Paphiopedilum barbatum, d’allumer la lampe de sel. Cette lueur douce orangée lui apportait un bien-être instantané, signe indéniable qu’il était enfin chez lui ! Il espérait ne plus devoir le lui demander... Quand prendrait-elle l’initiative  ? Elle savait pourtant combien il était attaché à ce rituel ! Les manuels d’apprentissage sur l’apprivoisement des végétaux étaient formels : il fallait user de patience. Soit.

 

Il se mit en état d’alerte : « où est Fred ? ». « Hors connexion » encore une fois ! Édouard soupira. Il ne sortait pas de sa phase dépressive. Trop tourné vers le passé. Il pariait qu’il se terrait encore à la cave ! Avant de descendre l’y retrouver, il se servit un verre de vin rouge. Il en avait subitement besoin.

 

Fred ne l’entendit pas venir : trop absorbé par sa délicate tâche. Édouard, sans un mot, sans pensée, lui toucha l’épaule. L’autre sursauta. La connexion se fit instantanément. C’était toujours ainsi en cas de surprise. Une question de survie. Tous les enfants l’apprenaient à l’école : comment se mettre en interaction, rester en vigilance. Auparavant, l’Académie des réflexions prônait la déconnexion, mais aujourd’hui, elle était interdite. « Obsolète » disaient certains. « Dangereuse » clamaient les autres. Et une minorité comme Fred murmurait : « primordiale ».

 

Des pensées se percutaient entre les deux hommes, rebondissant contre leurs convictions inébranlables. Jamais ils n’arriveraient à un accord. Un Dieffenbachia posé sur une étagère - celui qui s’acclimatait à toute situation - frémit pourtant : il n’aimait pas les discussions ! Le Golden Barrel Cactus, plus précisément l’Echinocactus grusoniia à côté de lui ricana : « il y allait avoir du baston ! ». Cela le changerait, lui qui prenait les poussières ! Il tira droit ses épines et écouta du mieux qu’il put. Son attention se focalisa sur les pensées tumultueuses de celui qui tenait en main un verre au liquide rouge à moitié bu :

 

- Où as-tu trouvé ça ? Tu sais bien que c’est dangereux ! Faut vivre avec son époque, mon vieux !

- Ça ? Tu oses dire « ça » ! C’est notre civilisation qui s’en va en cendres ! Tu ne comprends donc pas qu’on nous manipule à grande échelle ? Nous oublions : qui nous sommes, pourquoi nous nous sommes battus ! Nos connaissances seront remplacées par du « sur mesure » factice !

- Tu exagères comme toujours ! Cesse de vivre dans le passé ! Le savoir est à portée de tous sans exception ! Ne vois-tu pas autour de toi ? Ces enfants instruits bien mieux que nous au même âge ! La culture ! L’évolution de notre espèce ! Plus aucune guerre ! Il faut être fou pour regretter le passé !

- Tu ne comprends pas. Cela ne sert à rien de discuter avec toi…

 

Un silence éclata. Édouard vida son verre, une échappatoire face à son manque d’arguments. Cette conversation revenait sans cesse. Ils en avaient fait le tour, chacun campant sur leurs positions, n’admettant pas la « vérité » de l’autre…

 

Édouard brisa l’instant de pseudo quiétude, Fred étant à nouveau penché sur son ouvrage comme s’il était seul :

- « Où as-tu trouvé de l’encre ? Et le papier ?

- Il vaut mieux que je ne te le dise pas…

- Oui… Tu n’as pas tort… Qu’est-ce que tu écris ?

- Tu veux vraiment savoir ?

- Oui… Je crois bien que oui… Je suppose que tu as de bonnes raisons ? soupira-t-il

- Comment t’expliquer ? Tiens assieds-toi, là. » Fit-il en déplaçant un fauteuil devenu rose au fil du temps par les rayons du soleil lorsqu’il était encore en haut, devant la fenêtre, dans la pièce de « l’avant-révolution », l’ancienne bibliothèque…

 

Ils se regardèrent un moment. Devant la résignation de son frère, Fred reprit son explication :

- « Les mots ne peuvent pas mourir. Ils sont notre mémoire. Nous pensons, mais les pensées s’envolent, il ne reste que les émotions, mais, elles aussi, elles s’effritent au fil du temps ! Parfois, elles s’effacent ou s’embellissent selon nos désirs… Mais les mots, eux, nous restent fidèles. Une lettre d’amour reste une lettre d’amour. De la relire, les sentiments refont surface… Les mots guident notre chemin. Ils nous enchantent, nous font rêver, nous font prendre des chemins tortueux et guident notre route. Ils sont notre mémoire vivante...

 

Et puis, tracer ces lettres… Tu ne peux imaginer la sensation exaltante de transporter sur du papier mes pensées, les tracer d’encre, savoir qu’elles seront imprimées pour des années, les retrouver plus tard, les relire et même revivre ce moment ! N’est-ce pas magique ? » et sans attendre la réponse de son frère qui écoutait attentivement, il continua comme s’il se parlait à lui-même : « j’ai l’impression de vivre vraiment, avec moi-même ! Personne pour m’écouter : juste mes pensées et des mots, MES mots ! Écrire, c’est peindre les mots et les habiller d’émotions, de sensibilité, de liberté ! Le monde d’aujourd’hui est une tornade qui a détruit ses œuvres d’art, les conseils des grands de ce monde…

Désormais, nous nous perdons dans le méandre de l’esprit : bientôt nous ne serons que des cerveaux connectés… Moi, je veux vivre ! Je veux rêver sans être espionné, je veux raconter ma vie, je veux que mes enfants puissent la lire ! Je veux qu’ils en tirent profit, je veux rester éternel au travers de mes mots, je ne veux pas n’être qu’une pensée… qui s’envole pour être oubliée l’instant d’après...

Je veux vivre. Exister. Tu comprends ?

- Oui. Oui, je comprends… mais voilà, ce n’est pas possible, tu le sais bien. Si on trouve ces écrits chez nous, nous serons taxés ! Ils pourraient même nous mettre hors connexion pour une durée limitée. Je ne supporte pas la solitude. Je ne supporte pas d’être en tête à tête avec mes pensées…

- C’est exactement ça ! Avant, penser, se remettre en question était un bien nécessaire, c’était vital ! Les gens avaient besoin de se retrouver. Maintenant, il n’existe plus que cette connexion mondiale sans interruption. Elle nous empêche de penser à notre vie, à notre existence, à notre futur ! Nous sommes happés par le superficiel et nous ne vivons plus. Nous subissons ! Le monde est un vaste réseau social qui n’a plus rien de social, c’est un bouffe temps qui rapporte du fric à certains, et nous, on y fonce tête baissée pour vivre comme tout le monde et en fin de compte… on s’oublie !

- Peut-être… Tu vas un peu loin tout de même ! Tu ne peux nier que nous avons évolué ! N’arrivons-nous pas à dialoguer avec les animaux et avec les plantes ? Utiliser leur énergie pour nous aider ?

- Nous aider ? Tu rigoles ou quoi ? Pour nos caprices, tu veux dire ! Parce que tu n’es plus capable de pousser sur un interrupteur maintenant ? Nous dépendons des plantes pour nos gestes quotidiens. Si nous les aimons, elles nous aident. Nous les négligeons, elles meurent… et quoi ? Tu dois en acheter des nouvelles pour allumer ta lumière ! Le monde est dément ! Nous n’évoluons pas, nous régressons… Comme je voudrais revenir en 2050 !

- Qu’est-ce que cela changerait ?

- Je me serais battu avec les autres ! J’aurais protégé les œuvres d’art, les souvenirs du passé, j’aurais défendu les bibliothèques, volé les livres pour les protéger, donner ma vie pour les mots, pour cette mémoire, pour la liberté de penser « en soi » et non en mode ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Je me serais battu pour préserver l’intimité de notre être, de nos pensées ! Oui, je me serais battu et je serais mort, mais en homme libre, libre ! ». Submergé par l'émotion, il éclata en sanglots.

 

Édouard ne broncha pas. Il envoya à son frère des ondes d’amour. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Il ne comprenait pas l’entêtement de Fred à vivre dans ce passé révolu… L’Echinocactus grusoniia soupira. Il craignait les êtres humains qui ne voulaient pas partager leurs pensées. De contrariété, il perdit un bouton qui pourtant promettait d’être éclatant... Le Dieffenbachia s’agita. La vie des hommes était bien compliquée ! Mais au moins, maintenant, les plantes étaient-elles respectées : ils avaient besoin d’elles. Le monde avait changé. En mieux, pensait-il. Quel torturé, ce Fred ! Et malgré tout, c’était lui qui s’occupait le mieux de son espèce… C’était un gentil. Un romantique. Ses mots étaient admirables. Il ne comprenait pas pourquoi il lui fallait les écrire ? Lui,désormais, les entendait même lorsque Fred était hors connexion. Un jour, attentif à son entourage, il avait découvert  une très légère fréquence, terriblement apaisante: c'était Fred qui laissait gambader son imagination hors connexion. Ravi, il s’y était branché en catimini : il racontait de si belles histoires…

 

Il n'avait pu garder ce secret pour lui : Il avait averti les autres végétaux. Désormais, ils suivaient avec intérêt et impatience les rêveries douces que l'homme écrivait délicatement à la plume. Il était bien plus captivant que les autres et puis, ils passaient agréablement le temps et surtout : ils apprenaient !

 

À l’unanimité, ils étaient convenus de taire cette précieuse information : cette fréquence, ils la brouillaient aux Contrôleurs de connexions ! Il était inenvisageable que les histoires s’arrêtent, hors de question que cet humain soit déconnecté par la volonté des siens si cela se savait ! Jamais. Naturellement, lui-même ne devait jamais comprendre que ses pensées secrètes étaient écoutées et commentées de toutes les plantes de sa maison, mais aussi d’ailleurs ! Le réseau ne cessait de grandir ! Il faut dire qu’il avait du talent ! Ces êtres de corps et de sang étaient d’un comique parfois ! Oui, tant qu’il tiendrait son journal, l'espèce végétale ne le dénoncerait pas…

 

 

* source de la phrase « Les impressions, les sensations de l’homme de demain seront tellement supérieures à la capacité de son vocabulaire que seule la télépathie pourra satisfaire à son besoin de communication » : Les histoires les plus étranges et inexpliquées » de Christian Vignol – Éditions La boîte à Pandore – page 21.

 

 

 

17:33 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

14 juin 2015

Le jour où j’ai décidé d’être sage

enfance, facteur, lettres, vol

 

 

J’ai dix ans. Je suis « différent ». C’est ce que j’entends à longueur de la journée : « tu ne peux pas être comme les autres ? Toujours à commettre des bêtises ! ». Je suppose donc que c’est vrai. C’est pas ma faute : je m’ennuie ! Et je n’ai pas de copains : ils sont tous cachés derrière un écran ou à jouer à des jeux débiles sur leur console. C’est toujours la même chose. C’est lassant.

 

Moi, ce que j’aime c’est m’amuser. « pour du vrai ». Dans la « vraie » vie. Ce n’est pas facile, chaque fois que j’ai envie de faire quelque chose, maman est sur mon dos : « trop dangereux », « cela ne se fait pas », « tu vas être puni », « tu peux pas rester un moment tranquille ? ».  Et j’en passe !

 

Alors, j’observe. Je connais tout le monde dans le quartier, je suis le seul à savoir ce qu’il s’y passe réellement. Du haut de l’arbre où j’ai l’habitude de me cacher, je vois la vieille Madame Rose. Je l’appelle comme ça parce qu’elle porte toujours un tablier rose, jamais une autre couleur. Certain qu’elle doit en avoir tout plein de réserve ! Je le sais parce qu’elle vient vérifier toutes les heures s’il y a du courrier dans sa boîte aux lettres. Je crois qu’elle est un peu folle parce qu’elle y va même lorsque le facteur est passé ! Et puis, il y a les Jacques, les nouveaux du quartier. Je ne sais pas pourquoi mais je ne les aime pas. Leur fils Jacques – et oui, ils l’ont appelés Jacques ! C’est d’un bête ! – a tout ce qu’il veut et même plus. C’est un jaloux. L’autre fois, il a voulu monter dans mon arbre. Je l’ai repoussé et il est tombé. Qui a été puni ? Je vous le donne en mille : bibi ! C’était pourtant sa faute à lui : vouloir ce que les autres ont et lui pas ! Même Maman ne les aime pas trop. Mais je crois qu’elle est un peu jalouse des jolies robes et des belles chaussures de madame Jacques. Et maman aussi, elle dit qu’elle aurait grandement besoin de changer de voiture même si ce n’est pas une « cabriolet rouge » comme madame Jacques… Est-ce pour cette raison que maman pleure si souvent ces derniers temps ?

 

Il y a aussi le grand dadais, Jérôme – c’est Papa qui l’appelle comme ça – il est célibataire et habite au-dessus du « gros » Marcel, celui qui est pensionné et qui jardine tout le temps. Moi, je pense que c’est plutôt pour zieuter sa voisine d’en face, Madame Rosaline, l’institutrice des maternelles… Le grand dadais, lui, il s’enferme toujours dans le garage. Je ne sais pas ce qu’il y fait et j’aimerais le savoir ! Tout ce que je sais, c’est que le gros Marcel a fait des travaux dans le garage et que depuis, il n’y met plus jamais les pieds. C’est étrange…

 

Du haut de mon arbre, je vois arriver Gaspard à vélo. Gaspard, c’est notre facteur. Je l’aime bien Gaspard : il est sympa avec tout le monde et même avec les animaux : il a toujours dans sa poche une poignée de biscuits pour chien depuis qu’il s’était fait mordre le mollet par un affreux roquet. De loin, je vois qu’il commence à pédaler un peu plus vite. Bientôt il arrivera à la hauteur du bistrot « Au bureau » : sûr qu’il va boire un petit cougnet avec le patron, Émile. Comme d’habitude, il jettera un coup d’œil rapide à l’entrée, puis, Émile viendra à sa rencontre le saluer. Ensuite, il se laissera convaincre d’entrer mais auparavant, il cachera son vélo près de la haie. C’est ridicule, tout le monde sait qu’il y reste entre 11h30 et midi. C’est en quelque sorte son heure de table. Sauf qu’il ne fait que boire… Maman dit qu’Émile pourrait changer le nom du bistrot, que c’est par correct. J’ai pas très bien compris pourquoi. Un truc de grand, sûrement !

 

Et puis, je me suis dit que je pourrais l’aider ? Prendre une partie des lettres de sa sacoche et les distribuer, moi-même ? Maman dit toujours qu’il faut aider son prochain et que je dois me rendre utile !

 

Aussitôt pensé, aussitôt fait ! Il allait être content Gaspard de rentrer plus tôt de sa tournée !

 

Je passe par les jardins pour me retrouver derrière la haie où est posé le vélo avec la sacoche : il ne l’a même pas fermée ! Je suis prudent : on m’aurait vu de la route ! Prestement, je glisse ma main dans une trouée de la haie et je tombe directement dans la sacoche ! Mon cœur bat très fort. À tâtons, je palpe et je sens un petit tas qui semble tout préparé. Sans hésiter, je l’attrape et sans demander mon reste… je file !

 

Personne n’est à mes trousses ! Je peux respirer librement ! Je suis le plus agile de tout le quartier et le plus malin ! Heureux et fier, je grimpe vivement dans mon arbre, à l’abri des regards pour découvrir à mon aise mon nouveau trésor.

 

La première lettre que je sors du tas est adressée à Madame Rose :

 

« Ma chère maman,

J’espère que cette lettre te trouvera en pleine forme ! Nous allons tous très bien ! Notre petite a fait ses premiers pas ce weekend ! Je t’ai envoyé une photo : elle est magnifique, n’est-ce pas ? J’ai hâte de te revoir : tu nous manques à tous ! Malheureusement, nous n’avons pas la possibilité de venir à Noël comme on le pensait. Georges a obtenu un gros contrat et il ne peut prendre des vacances cette année. Je te promets de venir pour l’été et puis la petite supportera mieux le voyage… Je sais que je t’ai déjà dit ça l’an passé… Le temps passe si vite ! (…)

 

Pauvre Madame Rose ! Je comprends maintenant pourquoi elle va sans cesse à sa boîte aux lettres ! Comme elle serait déçue ! Faut-il lui rendre ? Mais il y a la photo du bébé…

 

La deuxième lettre est une lettre officielle, du genre que papa et maman n’aiment pas. Elle est adressée aux Jacques :

 

« Nous vous avons adressé un dernier rappel de payement le 15 mars 2015 pour votre solde ouvert en nos livres. Nous n’avons, hélas, pas enregistré de réaction de votre part.

Nous vous adressons donc, par la présente, une dernière proposition de payement (…)

Faute de réaction positive de notre part à cette proposition, nous nous verrons dans l’obligation de transmettre votre dossier à notre service juridique ».

 

Pas si riches que ça les Jacques ! Cette lettre, je ne la donnerai pas ! Cette « omission » n’effacera pas les larmes de maman mais quand même ! Et puis, surtout, c’est la vengeance de ma punition injuste ! Na !

 

La troisième est une lettre, bien plus épaisse que les deux autres : en effet, il y a quelques feuillets. C’est pour le grand dadais. Une maison de disque lui offre un contrat et lui demande de prendre contact avec eux pour un rendez-vous… Il est question d’une maquette aussi ! Je ne savais pas qu’il composait de la musique ! Maintenant, je comprends mieux les travaux du garage : Le gros Marcel l’a insonorisé !

 

Sûr que je vais lui porter la lettre en main propre! Je pourrais dire qu’elle est tombée de la sacoche de Gaspard ! Peut-être me proposera-t-il d’écouter sa musique ? Et puis aussi, si jamais, il devient célèbre, je me vanterai d’avoir été celui qui lui a annoncé la bonne nouvelle ! J’imagine déjà les gros titres !

 

Il en reste une et bizarrement, elle est pour mes parents. Enfin, c’est au nom de maman. Sans une once de remords, je l’ouvre, un rien plus impatient que pour les autres…

 

Cela vient de l’hôpital. Le médecin confirme une date de rendez-vous pour une opération. La chambre est réservée.

 

Et puis, je prends conscience des larmes de ma mère, de ses airs fatigués, du temps écoulé à rester à la maison au lieu de travailler - des congés avait-elle dit - et aussi des « messes basses » entre elle et mon père, des coups de téléphone le soir avec sa meilleure amie… Oui, j’avais été bien aveugle, ou trop occupé à regarder ailleurs… Peut-être que j’ai refusé de voir ? Un petit garçon, ça a le droit, n’est-ce pas de ne pas regarder la réalité en face ? Et de vivre des bêtises ?

 

Ma maman est malade et moi, je la mets en colère pour des sottises… Ce n’est pas juste. Je m’en veux. Maintenant, j’ai juste envie d’une chose : rentrer à la maison, la regarder au fond des yeux et lui dire que je l’aime.

 

Gaspard est toujours au bistrot et c’est tant mieux ! Je descends de l’arbre à toute allure et je cours de toutes mes forces en passant par les jardins. Arrivé derrière la haie, haletant, j’enfonce vite dans la trouée le paquet de lettres dérobées, et je les dépose sommairement dans la sacoche. Tant pis si elles sont mal remises ! Tant pis si elles sont ouvertes ! Je n’ai pas le droit de les garder…

 

Je rentre de cette escapade, triste, très triste... Avant d’ouvrir la porte de ma maison, je me retourne et je regarde ce quartier que je pensais connaître.

 

Les choses ne sont pas toujours ce qu’on pense qu’elles sont. Tant qu’on ne goute pas à la vie des autres, on ne peut les comprendre… Je suis certain de ne jamais oublier cette leçon…

 

Résolument, j’efface la tristesse de mon visage, j’y plaque un grand sourire. Il est temps de la rejoindre…

13:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

13 juin 2015

L'amant sanguinaire

sang, amant, rouge,

 

 

J’avais mal dormi ! Je m’étais éveillée le visage chiffonné. Il m’avait fallu une douche, et deux cafés pour obtenir une tête plus ou moins présentable ! Et encore : merci rimmel et touche blush « bonne mine » !

 

Avant de partir au travail, je me suis promis : « ce soir, je me couche tôt ! ».

 

 

 

C’est ce que j’ai fait ! Fatiguée comme j’étais, la tête à peine posée sur l’oreiller, j’ai sombré comme une bienheureuse au pays des rêves !

 

Et puis, au milieu de la nuit, quelque chose – un bruit ? – m’a réveillée. J’ai senti une présence. Cette présence insolite emplissait toute la pièce. Je n’étais plus seule ! J’aurais pu hurler mais la peur me tenaillait et m’exhortait au silence. Me faire petite, toute petite : « il » finirait par partir !

 

Je ne sais plus combien de temps, je suis restée cachée en dessous des couvertures, sans oser bouger. J’ai dû m’assoupir sans m’en rendre compte…

 

 

Le lendemain, j’ai eu peine à me reconnaître : un de mes yeux était à moitié clos et boursouflé ! J’étais tout bonnement horrible ! Une publicité vivante pour femme battue ! Qu’allaient penser mes collègues ? Même ma trousse de maquillage n’a pas pu accomplir des miracles… J’ai seulement pu limiter les dégâts et encore, ce n’était pas probant. Bref : j’avais une sale tête !

  

J’étais lessivée et à cran. J’aspirais à une bonne nuit de sommeil. Huit heures de sommeil au minimum pour être performante, sinon, je suis infernale !

 

Devant ma sale tête, une collègue compatissante m’a raconté son rituel du soir : prendre une tisane de tilleul ou manger une pomme. C’était paraît-il efficace. J’ai tenté la tisane. Avec du miel. Et un chouïa de rhum : mettre toutes les chances de mon côté !

 

Je me suis mise au lit, pleine d’espoir. Naïve, que j’étais ! Au milieu de la nuit, je l’ai entendu ! Et même senti ! Il osait frôler mon visage ! Il me semble que l’épouvante m’a catapultée dans un sommeil forcé : je me suis évanouie. Du moins, c’est ce que j’imagine. Je ne me souviens de rien d’autre. Juste de l’effleurement…

 

 

 

Le lendemain, je me suis levée, pâle, bien plus que d’habitude et surtout, avec des cernes qui me bouffaient littéralement le visage. L’anticerne ne serait pas suffisant !

 

Et puis, je l’ai vu. Tranquille. Immobile. Là, à m’observer.

 

Je me suis approchée doucement, le cœur battant. J’ai tapé de toutes mes forces sur lui !

 

Une tache de sang est restée figée sur le mur couleur coquille d’œuf ! Je l’avais anéanti !

 

Il n’y a rien à dire : je hais les moustiques !

 

 

14:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

12 juin 2015

Rencontre matinale

destin, livre, brocante, destin

 

Tous les dimanches matin, à sept heures pile, je me lève. Je sais que je vais passer une excellente journée. De le savoir, cela me plonge dans un moment de béatitude. Comme chaque dimanche ! Je déjeune tranquillement en laissant vagabonder mes pensées : que vais-je bien pouvoir dénicher aujourd’hui ? Quel trésor m’attend ?

 

Je ne tarde pas : les professionnels sont à l’affût et s’emparent des belles choses ou tout du moins, de ce qui a un semblant de valeur. Moi, ce que je cherche, c’est l’inédit, l’inestimable, l’objet qui a des confidences à me murmurer à l’oreille comme un secret trop longtemps gardé… J’aime les brocantes et en retour, les objets me témoignent du respect. Parfois, j’ai l’impression euphorique qu’ils m’attendent, et même qu’ils attirent mon attention pourvu que je les dépoussière avec délicatesse et qu’enfin, ils trônent fiers et paisibles dans ma demeure…

 

Je me fais des films, je le sais, mais c’est ma manière à moi de tromper la solitude. Je me fabrique un avenir avec le passé des autres ! Et puis, les fans de mon blog seront heureux de découvrir ce que j’ai réussi à chiner. Certains, les plus fidèles, aimeraient que je les mette en vente, mais je ne peux m’y résoudre : un objet acheté prend place dans ma vie comme un compagnon de route ! Peut-être qu’un jour… Sauf qu’aujourd’hui, je ne me sens pas prêt...

 

La foule fait encore la grasse matinée, tant mieux ! Je détaille chaque stand à mon aise : j’ai l’impression d’avoir un regard au laser rouge : je scanne le moindre objet !

Je ne le vois pas tout de suite. J’aperçois tout d’abord la valise en carton avec en vrac les lettres jaunies par le temps. Je trifouille un peu, j’en choisis même trois à marchander dans l’espoir de découvrir des morceaux d’intimité et de vivre par procuration une existence certainement plus palpitante que la mienne ! Une des missives provient d’un marin : il écrit à ses parents sa décision de revenir au bercail : il ne veut plus la mer comme maîtresse. Une autre d’un jeune adulte qui confesse à sa mère son amour démesuré pour la guitare, il décide malgré la peine qui lui fera de suivre sa voie, il s’en excuse, la prie de le pardonner. La dernière vient d’une femme d’un certain âge, semble-t-il : elle rentre dans les ordres, dans le silence. Elle a longuement hésité, mais elle sait que le couvent sera le lieu qui lui permettra d’être enfin heureuse. Elle envoie humblement ses adieux à sa famille. Elle ne les verra plus ou peut-être une fois, l’an s’ils le veulent et si Dieu le veut...

 

D’étranges morceaux de vie. Il me tarde de m’y plonger. J’ai l’intuition qu’il me faut les découvrir toutes pour être certain de comprendre l’important, ce qui est invisible aux yeux…

 

Je tente de rabattre la valise, mais le fermoir est cassé. En la manipulant, je découvre qu’elle est plus lourde que prévu et ce n’est certainement pas les lettres qui lui donnent un tel poids ! C’est à ce moment-là que je sens... Ma main n’hésite pas : elle s’empare de l’objet et le porte à mon regard. Un bouquin. Ni vieux ni récent. Il est un peu effacé, défraîchi comme s’il avait trôné longtemps près d’une fenêtre et que le soleil s’était amusé à le décolorer. Curieux, je découvre la quatrième couverture. Le résumé comporte peu de lignes : « Il importe avant de se plonger dans ce livre, de se préparer au pire comme au meilleur. Il est conseillé au lecteur non averti de ce genre de procéder à une remise en question de lui-même.

 

Mise en garde succincte : La responsabilité de l’Éditeur ne peut être mise en cause, vis-à-vis du lecteur des conséquences directes et indirectes de la lecture de cet ouvrage.

 

Il me le faut ! Impossible de repartir sans ! C’est une question de vie ou de mort ! Imaginer ne pas le posséder me donne « en repeat » un coup à l’estomac ! Encore et encore ! Je dois jouer serré :

 

- « Marylou, tu me la fais à combien ta valise cassée et les vieilles lettres ?

- Quoi ? Les jolies lettres ? Et la valise années 60 ? Elle est d’époque, hein !

- Ah pour être d’époque, elle l’est ! Cassée ! Pas même réparable… Je t’en débarrasse !

- Comme t’es ! Soixante euros !

- Quoi ? Mais ma pauvre ! Pas mêmes vingt euros !

- Allez c’est pour toi, je te la fais à cinquante ! Part d’ami !

- Part d’ami ! Bon, allez trente et je t’offre un verre !

- Que nenni ! Non, non, je sens que tu vas encore m’avoir…

- Bon allez, trente-cinq et on n’en parle plus ! Et je maintiens mon invitation, mon chou !

 - « Mon chou » ! Flatteur ! Allez quarante euros et une invitation à dîner !

- Maligne ! Tope-là ! Et c’est avec plaisir ! »

 

 

Ouf ! Je ne suis pas très fier sur ce coup-là. J’aurais pu l’avoir à l’usure, la laisser mijoter, repasser en fin de brocante, mais voilà, il me le faut tout de suite ! Je n’aurais pu me pardonner si un quidam s’en était emparé !

 

Je rentre chez moi directement, pas possible d’attendre. Rien d’autre n’a de l’importance ! J’inviterai Marylou la prochaine fois, je trouverai bien un prétexte qu’elle croira sans nul doute. Je sais qu’elle me pardonne tout. J’ai honte. Je ne dois pas penser à elle. Je vois bien qu’elle me fait les yeux doux la jolie Marylou, mais je n’ose pas bouleverser ma vie. Une angoisse de l’inconnu, probablement. Et puis, les jours passent… si vite !

 

Je relis attentivement la quatrième couverture. Ce livre m’impose le respect. Il me souffle de prendre le temps. Du temps pour moi ! Je n’ai jamais ressenti ça. Une impatience lovée en mon âme couplée avec la patience du cœur. Étrange assemblage.

 

Une remise en question ? Regardant autour de moi, je ne peux nier me sentir heureux parmi tous ces objets découverts au fil du temps. Naturellement étant rentier, j’ai tout le temps pour les débusquer, les amadouer avant d’en devenir leur propriétaire aimant. Souvent, j’avoue, il m’est difficile de patienter : attendre la réaction de mes fans est un supplice et je dois dire qu’ils ne sont pas du genre rapide ! Et surtout, ce qui me manque, c’est quelqu’un avec qui partager mes trouvailles. Il ne me reste pas de famille et je n’ai pas d’amis. Tout au plus des connaissances et des voisins sympas ! C’est déjà ça ! Marylou ? Pas vraiment une amie, mais plus qu’une connaissance… C’est étrange d’y penser, d’ailleurs. Sans ce livre, jamais je n’aurais pu diriger mes pensées vers de tels horizons ! Est-ce un livre romantique qui invite la sensibilité et la mièvrerie ? C’est vrai que la solitude commence à me peser… Je décide de mettre ce chapitre délicat dans un coin de ma tête.

En réalité, j’aime ma vie. Elle pourrait être mieux ou pire… Pourtant, je sais que je n’ai pas le droit de me plaindre : je fais ce que je veux sans que personne ne me dise quoi que ce soit. Même que parfois, j’aimerais…

Je pousse un long soupir.

Le livre paraît vibrer entre mes mains : il vit. C’est un fait. Il m’invite, me suis-je dit... Pourtant, je ne suis pas encore prêt à l’ouvrir et à m’y plonger corps et âme. Inconsciemment, je rassemble les trois lettres sorties du lot, le reste attendra. C’est étrange, mais j’ai soudain la conviction ultime que les trois auteurs de la lettre ont lu le livre et mieux encore s’y sont engloutis ! C’est tellement évident ! Une certitude pareille ne s’invente pas !

 

Oui, cette découverte, mieux cette prise de conscience est la dernière pièce du puzzle : le livre me donne enfin l’autorisation de le consulter !

 

L’envie me tenaille et pourtant, j’ai l’impression de lui obéir. Ce n’est pas mon habitude. Du tout. Délicatement, je l’ouvre. C’est bien ce que j’ai compris. Une joie inattendue jaillit en moi : c’est tellement simple ! Logique ! Ainsi ma vie va changer et je le veux. Il est temps pour moi de me préparer et surtout d’imaginer !

Oui, les pages sont blanches, à moi l’honneur de les noircir...

 

 

18:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

08 juin 2015

C'est pas ma faute à moi

tristesse, enfance, maltraitance

Photographie : Benoît Courti

Défi littéraire : phrase de fin imposée

 

C’est pas ma faute à moi,

Si j’ai voulu réchauffer les fourmis

Et qu’elles ont grillé…

 

C’est pas ma faute à moi,

Si j’ai joué au pendu sur les murs

Et qu’elle n’a pas aimé

 

C’est pas ma faute à moi,

Si j’ai raconté à papa

Le baiser volé de maman au jeune curé

 

C’est pas ma faute à moi

Si j’ai bu tout le vin de messe

Et divulgué la cachette des trésors de Mémé

 

C’est pas ma faute à moi

Si j’ai peur

Quand je la vois arriver

 

C’est pas ma faute à moi

Si mes bleus aux bras ne guérissent pas

Paraît que je les cache pas assez

 

C’est pas ma faute à moi

Si je n’ai plus de larmes

Elles sont en moi tout au fond là-bas, épuisées

 

C’est pas ma faute à moi

Si j’ai dressé une corde

Dans l’escalier…

 

C’est pas ma faute à moi

Si elle est tombée

Et que j’ai bien rigolé

 

C’est pas ma faute à moi

Si elle ne s’est pas relevée, jamais, jamais

Et que je n’ai pas pleuré

 

C’est pas ma faute à moi

Si je l’ai tuée

Et que je me suis senti si soulagé !

 

Non monsieur le juge, c’est pas ma faute à moi…

Bon, d'accord, j'avoue... C'est pas moi…

 

 

 

 

 

09:17 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

07 juin 2015

Amoremardeosubnoctemostellaphobia

phobie, amour, PNL

Défi littéraire : phobie.

 

 

Paul avait le sentiment de détenir sa revanche. Il n’aurait jamais imaginé que le « vieux » lui transmette mieux – le prie – d’accepter deux de ses dossiers. Deux dossiers où il s’avouait vaincu ! À peine envisageable ! L’envie le tenaillait de mettre sous cadre la lettre d’accompagnement des deux dossiers confidentiels qui trônaient sur son bureau. Seule la crainte de paraître un rien obséquieux parmi ses proches l’en empêchait sans compter la réaction de son épouse...

 

Il reprit la lecture de la missive pour la troisième fois jouissant des moindres mots :

« Mon cher confrère,

Cher Paul,

Comme tu le sais me voici à l’aube d’un repos bien mérité après une carrière bien remplie. Aussi étonnant que cela puisse te paraître, j’admets que malgré tes procédés différents, tu arrives à des résultats qui je l’avoue m’impressionne. Ainsi, je te lègue si tu l’acceptes, car je sais que tu aimes les défis, deux dossiers pour lesquels malheureusement la psychiatrie traditionnelle n’a rien donné. J’ose espérer qu’une approche différente de ces pathologies obtiendra un meilleur résultat. Les deux patients disposent de tes coordonnées et de mes recommandations à ton égard. Ils devraient prendre sous peu contact avec toi. Au cas où tu ne serais pas en mesure de reprendre mes deux patients, mon successeur est l’éminent Psychiatre Docteur ès sciences en psychologie Melaroy. Je serais également très heureux de connaître l’heureuse finalité du traitement de ces patients qui désormais sont les tiens ».

 

S’en suivaient deux lignes de formules de politesse qui ne voulaient rien dire, mais qui avaient néanmoins le mérite d’exister. Ainsi le « vieux » lui refilait deux patients ! Et le bougre savait pertinemment bien qu’il n’allait pas les refuser : il était mis au défi. Ni plus ni moins. L’élève allait-il dépasser le maître ? Il l’espérait secrètement !

 

Le premier dossier était au nom de Jérôme Delarue, trente-deux ans, célibataire.  Pathologie : amoremardeosubnoctemostellaphobia. Cela pouvait être pire. Facilement gérable. Le dossier indiquait six mois de traitement sans succès. Médication : faible. Juste des anxiogènes et un somnifère. Et encore, celui-ci flirtait avec le placébo ! Et naturellement deux enregistrements de monologues entrecoupés de rares questions du praticien. Classique. Lui-même pouvait prédire le type de question que l’autre allait poser. Comment le patient aurait-il pu guérir ? Il était déjà impatient de le rencontrer…

 

Le second dossier était celui d’une femme : Maria Calmine, trente-quatre ans, divorcée. Pathologie : érotomanie. Il comprenait l’ex-mari sans même consulter le dossier. Par contre, il ne comprenait pas comment ce dossier n’était pas transmis à la relève ? Un défi supplémentaire ? Un cas désespéré ? Il n’avait pas dit son dernier mot !

 

Les deux prirent rendez-vous la même semaine. Il décida de leur mettre rendez-vous le vendredi après-midi. L’un à 14h, l’autre à 15h. Ainsi commencerait-il plus rapidement son week-end et pourrait-il retrouver sa jeune et tendre épouse…

Malheureusement pour lui, il n’était pas voyant… Et il avait encore beaucoup de choses à apprendre…

 

 

Jérôme était un patient très sympathique, avenant et intelligent. Il travaillait à son compte comme menuisier. Point de petites amies. De vagues relations féminines et encore, il refusait de ressentir le moindre sentiment. En réalité, il avait une peur maladive de tomber amoureux. Particulièrement à la tombée de la nuit.

 

Pour être certain de ne pas être confronté à sa peur irrationnelle, il avait décidé tout simplement de ne pas tomber amoureux. Ne surtout pas aimer. Jamais. L’épouvante lui tordait les tripes lorsqu’il imaginait le pire : tomber amoureux d’une étoile à la tombée de la nuit ! Si jamais cela se produisait, il brûlerait en enfer, et subirait certainement d’autres choses aussi horribles ! Ses proches avaient beau le raisonner, rien n’y faisait. Seule sa mère aurait pu le sauver, mais malheureusement elle n’était plus de ce monde, emportée par le tsunami qui avait crevé l’écran de télévision d’une partie du monde. Il avait peur d’être emporté par une étoile, sentiment renforcé par la tragédie de sa mère, emportée par une vague dévastatrice. Cela renforçait sa croyance… En attendant, il passait la plupart de son temps à briser le cœur de plusieurs demoiselles, puis de jolies dames. Il n’était pas fou. Pour éviter de tomber amoureux de cette belle étoile, il refusait de se mettre en route dès que le soir tombait. Il avait eu peur bleue de jeter un œil sur la nuit : et si une étoile lui lançait un guet-apens ? Même l’étoile Polaire l’effrayait pourtant, idiotement, il était persuadé que ce ne serait pas d’elle qu’il risquait de tomber amoureux…

 

Il avait accepté de se rendre chez ce nouveau « docteur », un « coach » en il ne savait plus trop bien quoi… « de vie » ? Il ne savait plus et il s’en fichait : tout ce qu’il voulait c’était oser sortir la nuit et vivre une vie normale, avec une compagne et aussi avoir des enfants. Certainement pas être happé par une étoile qui à coup sûr l’enverrait au ciel plus vite que prévu ! Il voulait vivre. Sans crainte.

 

Il ressortit de la séance un peu troublé : cela ne s’était pas du tout passé comme d’habitude avec le psychiatre. Il n’avait pas dû se coucher, au contraire, il était resté droit. Par un procédé qu’il ne s’expliquait pas, l’homme avait su lui faire revivre des moments complètement oubliés : des instants heureux et d’autres plus difficiles. C’était assez étrange. En sortant, il croisa le regard d’une femme élégante, assez jolie. Il lui semblait la connaître… L’avoir rencontrée quelque part … cependant, elle n’était pas le genre de ces conquêtes : une femme pareille, on ne la lâchait pas !

 

Maria Calmine, car c’était bien elle qui attendait, était entrée droit comme un « i » dans le bureau. Elle ne comprenait pas encore pourquoi elle devait venir chez ce nouveau médecin et encore celui-ci n’en avait pas le titre ! Elle n’était pas malade. Enfin, pas vraiment. Cependant, pour éviter des poursuites judiciaires, elle avait bien dû accepter. « Harcèlement ». Ridicule ! La vérité tenait en quelques mots : elle aimait. Elle était persuadée qu’elle était aimée en retour. Tout lui prouvait cet état de fait. Elle trouva ce nouveau « médecin » ridicule lorsqu’il lui demanda « comment peut-il vous aimer puisqu’il ne vous connaît pas ? ». Elle lui rétorqua qu’il aurait dû lire attentivement son dossier : ils avaient eu une relation amoureuse il y avait maintenant neuf ans, quatre mois et douze jours. S’il n’était pas venu la rejoindre, c’était en raison de son travail. Il ne pouvait l’avouer au monde. Cependant, il lui envoyait des messages codés : lorsqu’il écrivait ses statuts sur Facebook, c’était à elle qu’il s’adressait ! N’écrivait-il pas « je vous aime ! »… L’autre fois, elle s’était acheté une robe rouge, il avait écrit aimer le rouge et que c’était sa couleur préférée ! Naturellement qu’il l’aimait ! La plainte contre elle ? Pour se dédouaner auprès de ses fans ! C’était compréhensible. Elle l’acceptait. Tant qu’elle pouvait vivre à travers lui, elle ne faisait rien de mal. Et même porter plainte contre elle, voulait dire qu’il la connaissait, qu’il voulait créer un lien avec elle-même par le biais de la justice.

 

Il était devenu son héros. Elle avait été sa muse lorsqu’elle dansait, lorsqu’elle s’envolait dans les airs ! Elle serait devenue danseuse étoile si elle n’avait eu cet accident… alors, elle vivait son rêve à travers ses spectacles, en coulisses…

 

La seconde séance fut plus difficile : Jérôme pleura. Il s’était souvenu d’un moment particulier de sa vie. Il l’avait tout simplement occulté. Par protection ? Pour se défendre ? Pour en garder un souvenir secret ? Pour rester l’enfant qu’il était ? Pour respecter les dires de sa mère ? Qu’importe. Il s’était souvenu de cette séance chez une voyante. Il se souvenait de sa mère devant cette femme étrange aux longs ongles peinturlurés. Lui était assis sagement à côté de sa mère : elle lui avait ordonné de ne pas dire un mot. Que sinon, ce serait grave ! Que cela portait malheur et que même, les anges ne viendraient pas pour aider la dame à connaître l’avenir ! Il s’était donc tu. Il avait peur : et si les anges se fâchaient ?

Il n’avait rien dit. Mais il avait entendu…

 

Maria n’aimait pas venir. Elle n’aimait pas parce qu’elle sentait que cela ne finirait pas bien. Elle savait qu’un moment donné, elle allait devoir se dévoiler. Et parfois, se dévoiler, cela fait mal. Très mal. Même qu’il vaut mieux rester dans sa cuirasse et faire semblant que tout va merveilleusement bien. Oui, ce gars-là, l’air de ne pas y toucher, lui avait fait raconter plus qu’elle ne le voulait. Et elle n’aimait pas ça. En plus, ses pensées avaient l’art de la suivre jusque chez elle et elles tournaient dans sa tête jusqu’à devenir intelligibles. Ce n’était pas très agréable. Elle avait réussi à taire toutes ses pensées à l’autre, ce vieux psychiatre. L’autre qui lui prescrivait des médicaments qu’elle n’allait de toute façon pas chercher : cela ne servait à rien. Elle n’était pas folle : elle était amoureuse !

 

Il n’existait pas encore de médicaments contre l’amour. Malheureusement. Parce qu’elle aurait moins souffert. Mais voilà, on ne peut enlever un cœur. Ni une âme. Il fallait bien s’en accommoder. Elle ne vivrait pas avec son amour, celui-ci se devait à ses fans, alors elle le retrouvait en cachette dans ses illusions. C’était du pareil au même. Presque…

 

Sauf. Sauf. Que le nouveau lui avait demandé d’expliquer son accident pire de le revivre ! Et ça, ce n’était pas la chose à demander. Ni maintenant ni jamais !

 

 

Les mots resteraient à jamais gravés dans son esprit : la voyante l’avait pointé du doigt tandis que de l’autre main, son index tapotait nerveusement sur une carte. « Tu tomberas amoureux d’une étoile à la tombée de la nuit. Prends garde, elle te volera ton cœur et tu seras perdu ! ». Elle avait éclaté de rire. Il avait tellement eu peur de cette étrange prédiction qu’il en était resté tétanisé. Il se souvenait vaguement qu’elles avaient parlé d’hommes qui se laissaient parfois mener par le bout du nez de certaines femmes… Il les regardait sans comprendre, sans vraiment entendre. Il se souvenait juste que sa mère était heureuse en sortant bien que songeuse…

 

Ils étaient restés tous les deux silencieux lors du retour. Lui n’osait pas broncher, son destin était scellé. Quant à elle, elle était plongée profondément dans ses pensées, un léger sourire aux lèvres. Il n’avait pas osé lui demander la raison. Il aurait dû.

 

Elle était partie la semaine suivante. Seule. Du moins de ce qu’il avait compris. Son père était resté. Elle avait prétexté le besoin de se retrouver, de faire le point, de réfléchir à sa vie. Elle était partie au Sri Lanka, la veille de Noël. Il s’en souvenait encore… Il avait entendu des cris, des reproches. Personne n’avait compris pourquoi cette destination. Un autre homme probablement. Lui pensait qu’elle avait peut-être tout simplement dit la vérité : un voyage au hasard… Pourquoi pas ? Il restait persuadé qu’elle serait revenue au moins pour venir le rechercher. Et surtout pour l’empêcher de tomber amoureux d’une étoile à la tombée de la nuit…

 

Ainsi, là était le nœud de ce problème. Un enfant, une prédiction prise au comptant et un adulte qui ne recadre pas… Il sortit de la séance, abasourdi. Naturellement qu’il se souvenait du départ de sa mère, mais il avait complètement oublié les circonstances, effacé de sa mémoire cette prédiction qu’il jugeait à son regard d’adulte un peu légère… Il sortit de la pièce lentement. La jolie femme était là. Elle attendait son tour. Qu’avait-elle comme problème ? Était-elle folle ? Où avait-elle oublié une part de son existence ?

 

 

Il lui sourit. Elle lui retourna le sourire en se demandant : qui était cet homme qu’elle croisait souvent ? Était-il fou ? Était-il comme elle amoureux d’une affiche ? D’un être en brume de pensées ? Elle avait manqué ne pas venir. Mais elle avait payé. Il n’était pas bête ce petit coach, faire payer un abonnement de cinq séances et en offrir une gratuite… du coup, elle s’était demandée si oublier une séance… mais une petite voix lui avait soufflé qu’elle était ridicule. Et même qu’il ne la laisserait pas faire…

Elle resta. Elle fit bien.

 

Elle était restée plus longtemps : raconter l’accident n’avait pas été facile. C’était lui qui conduisait. Trop vite. Elle lui avait demandé de ralentir, mais il s’était emporté. Il était énervé. Il fulminait. Elle avait oublié la raison, mais en revivant l’accident, elle s’était souvenue. Il était furieux, car elle avait un rôle important dans le nouveau spectacle. Lui n’était pas repris. Tout était complet. Ce qui le mettait en rage était que le réalisateur avait adapté l’histoire pour qu’elle puisse en faire partie. Il soupçonnait cet abruti d’être amoureux d’elle… S’il avait voulu, lui aussi aurait pu avoir une place ! Il devait en convenir : elle était simplement plus douée que lui. Plus travailleuse aussi. Et moins arrogante. Elle lui avait dit d’ailleurs que son arrogance lui jouerait des tours… Elle l’avait prévenu. Il lui avait ri au nez. Elle n’avait pas à se plaindre : elle était reprise, elle ! De rage, il avait poussé un peu plus fort sur l’accélérateur. La voiture avait fait un bon et était passée en trombe alors que le feu était déjà passé au rouge. Elle avait tout pris… Les pompiers avaient dû la désincarcérer… Lui était indemne. Sur pied. Elle n’avait pas perdu ses jambes, mais elle ne pourrait plus jamais danser… Dans l’accident, elle avait perdu ses rêves et celui qu’elle aimait.

 

Il n’avait soi-disant pas supporté d’être responsable de cet accident. Il préférait partir que d’avoir sous les yeux sa culpabilité vivante. Il s’en était allé sans le moindre remords et avait emporté tout sur son chemin : sa vie, ses espoirs et même ses rêves de femme.

 

Elle avait tenté de l’oublier, avait même vécu quelques aventures. Et puis, un jour, elle l’avait vu à la télévision : il avait le premier rôle dans un spectacle à Paris. Cela l’avait bouleversé. Elle avait cherché sur internet la moindre information sur lui, elle l’avait googlisé, espionné, copié : il mettait une photo de sa nouvelle voiture, elle mettait une photo de voiture ! Il écrivait quelque chose, elle en parlait sur son propre Facebook. Il posait une question, elle mettait la réponse sur son mur ! Elle le copiait espérant voler une partie de sa vie, la déguster en sorte. Et puis, et puis, il avait appris qu’elle vérifiait les moindres de ses gestes et cela ne lui avait pas plu : il avait l’impression malsaine de ne plus être libre, d’avoir les moindres faits et gestes observés, critiqués, copiés sans respect pour ses sentiments. Un plagiat organisé. Même que cela l’avait rendu triste au départ, même qu’il aurait pu la garder comme amie, mais voilà cette obsession faisait peur…

 

Cette séance, le fait de revivre l’accident, lui avait fait comprendre que sa passion avait pour but de masquer le principal : la colère qu’elle éprouvait à son égard. Comment avait-il osé l’abandonner après l’accident ? Comment avait-il osé prendre sa place au spectacle ? Elle ne l’avait appris que quelques années plus tard, mais la douleur était néanmoins insupportable. Jamais, non, jamais il ne lui avait demandé pardon. En réalité, il ne méritait pas son amour. Elle devait passer à autre chose. Elle s’en était fait une fausse image, l’avait mis sur un piédestal. Elle avait perdu beaucoup d’années…

 

Les deux séances suivantes eurent pour but d’analyser toutes les émotions refoulées. Les expliquer, les ressentir et surtout vérifier si elles avaient encore raison d’être. Ce n’était pas facile, mais le plus dur était passé. Jérôme et Maria sortaient de leur séance quotidienne, chaque fois un peu plus légers. Jérôme trouvait Maria encore plus jolie et Maria s’était surprise à être plus coquette les vendredis…

 

Naturellement, cela ne passait pas inaperçu : Paul avait bien son idée même si ce n’était pas très orthodoxe. Il leur fixa rendez-vous à la même heure et décida d’arriver en retard. Il les retrouva mécontents, mais au moins avaient-ils enfin parlé ensemble…

 

Il ne restait plus qu’une séance. La gratuite. Naturellement qu’ils viendraient ! Il les avait prévenus : ils auraient un devoir. Ils ne pourraient pas y couper. C’était même le point final de leur traitement. Sans cela, ils devraient recommencer le cycle. Ils avaient promis tous les deux trop impatients de retourner à une vie plus normale…

 

Cependant Jérôme était attristé : il ne verrait plus la jolie femme. Quant à Maria, elle se sentit déçue : pour qui se ferait-elle belle ?

 

 

Encore une fois, ils étaient arrivés ensemble. Ils s’assirent l’un à côté de l’autre en critiquant leur médecin : il s’emmêlait de plus en plus les pinceaux avec l’horaire ! Probablement fatigué ? Ils furent surpris d’être appelés en même temps dans le cabinet. Ils se regardèrent, mais ne bronchèrent pas. Ils avaient encore trop l’habitude d’obéir aveuglément à cet homme qui avait connaissance de leurs sentiments profonds.

 

Jérôme avait accepté. Il avait baissé les yeux, mais au fond de lui-même son cœur tressautait non pas de peur, mais de joie et même d’impatience...

 

Maria accepta, elle aussi. Elle avait rougi naturellement et était devenue encore plus jolie. Elle s’était sentie flattée lorsque Jérôme avait exprimé son contentement devant ce drôle de devoir. Elle s’était fait la réflexion qu’elle avait bien fait de mettre une robe et ses hauts talons.

 

Il leur fixa rendez-vous dans un mois. Sans faute.

 

 

Paul reprit devant lui les deux dossiers : Maria et Jérôme venaient de sortir de son cabinet. Ils ne viendraient plus jamais. Ils avaient respecté le dernier rendez-vous sans faute : jamais ils n’auraient pu ne pas venir. Il leur fallait en sorte sa bénédiction pour continuer la route qu’il avait réussi à leur montrer. C’était sous leurs yeux, mais trop de choses parasitaient leur vue.

Il prit son stylo préféré, prit une feuille avec son en-tête et commença à écrire :

 

« Mon cher confrère,

Cher Henri,

Je vous remercie à nouveau de votre confiance. Celle-ci ne m’a pas fait défaut et je suis heureux de vous apprendre que je viens de refermer vos deux dossiers.

 

Vous m’aviez demandé de vous tenir au courant du suivi de vos deux anciens patients. Ils viennent de sortir tous deux de mon cabinet et je peux vous assurer que leur avenir est bien mieux loti que leur passé !

 

Pour rappel, M. Jérôme Delarue était amoremardeosubnoctemostellaphobe. Je pense pouvoir vous assurer qu’il ne l’est plus. Par contre, sachez qu’il est tombé amoureux d’une ancienne danseuse étoile et je pense même que leur premier baiser a été échangé à la tombée de la nuit. En réalité, il a rencontré au cours de son enfance une voyante peu délicate qui n’a guère su vraiment interpréter sa vision. Quant à Maria Calmine, érotomane, elle a définitivement tiré un trait sur l’homme qu’elle mettait sur un piédestal. Il faut dire qu’elle m’a appris qu’il était responsable de l’accident qui lui a coûté ses rêves : être danseuse étoile.

 

C’étaient, je pense, les deux clefs qu’il vous manquait et que mes techniques ont pu mettre à jour. Cependant, il me reste à l’esprit que vous ne m’avez pas envoyé ses deux patients par hasard !

 

En effet, beaucoup de détails ont été évoqués dans cette pièce et je me suis pris au jeu en menant ma petite enquête. Vous reconnaissez là ma différence… Un rien détective ! En ce qui concerne Jérôme, il aurait pu être votre fils de cœur… Heureusement pour vous, vous avez été retenu au pays et n’avez pu vous rendre au Sri Lanka, retrouver votre maîtresse… Il faut dire qu’emboutir une voiture et anéantir les jambes d’une future grande étoile est une raison suffisante… même si l’autre véhicule était passé au rouge…

 

Vous vouliez réellement les aider, mais vous aviez trop peur de ce qu’un autre confrère découvrirait. Il faut dire que mon rôle auprès de vous a malgré tout ses avantages… Ainsi, ni moi ni vous ne reparlerons de nos deux patients lorsque nous serons amenés à nous rencontrer au cours des réunions de famille à venir.

 

Mes meilleurs respects,

Votre beau-fils, ».

 

 

PS : L'"Amoremardeosubnoctemostellaphobia" est une pure invention de ma part. Par contre, l'érotomanie existe.

13:54 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

03 juin 2015

L'attente - (contenu sensible)

homosexualité, amour

 
Défi  littéraire.
Illustration : Homosexuality is Not Immoral by Peter Singer - Project Syndicate (Illustration by Dean Rohrer). Read the full article Here
 

 

 

Je l’ai toujours aimé. Oui depuis toujours. Il me semble que je l’ai aimé dès que je l’ai vu. Cela fait « cliché ». Je sais. Mais c’est comme ça. Oui, j’ai découvert l’amour en le découvrant lui. C’était mon nouveau collègue. J’appréhendais un peu, je me demandais même sur qui j’allais tomber ! Un nouveau compagnon de travail, mon futur binôme… Cela ne s’invente pas. À croire qu’il m’était prédestiné ! C’est comme ça que je l’ai rencontré. Un jour matin. Au travail.

 

J’ai su immédiatement qu’il était mon âme sœur, mon double, celui qui ferait de ma vie un pur bonheur ou… un enfer ! J’étais amoureux et c’était la première fois. Vraiment amoureux, passionnément amoureux. Comme jamais je ne l’avais été. Cela paraît idiot de raconter cet émoi, mais voilà tant qu’on n’a pas rencontré son véritable amour, on ne peut comprendre !

 

Je m’étais étonné moi-même. Je n’arrivais pas à m’expliquer : j’étais amoureux d’un homme ! Fol amoureux !

 

Naturellement à trente-cinq ans, j’avais déjà pas mal vécu, j’avais même essayé les deux sexes : tant qu’à faire autant ne pas mourir idiot ! Mais être amoureux ! C’était nouveau pour moi. Cela ne m’était jamais arrivé. Enfin vraiment… Et voilà, le choix s’était porté sur un homme. Soit. On ne commande pas ses sentiments ! Il était donc l’heureux élu. Et je devais vivre avec… Homme ou femme, quelle différence tant qu’il y a de l’amour ?

 

Pas de chance pour moi, c’était un homme extra.

Pas de chance pour moi, chaque jour d’avantage, je l’aimais encore plus.

Pas de chance pour moi, il me portait une amitié sincère.

Pas de chance pour moi, il était hétéro. Complètement hétéro. Pas l’ombre d’un doute.

Pas de chance pour moi, il était marié.

Pas de chance pour moi, j’éprouvais également une profonde affection pour son épouse.

Bref. J’étais dans la merde.

 

Alors, j’ai trouvé la solution : des aventures par-ci, par-là. Hommes et femmes. Quelle importance ? Juste de la gymnastique quotidienne d’entretien. Des orgasmes bien menés, bien contrôlés.

 

Parfois, souvent, tout le temps, je pensais à lui. Je m’imaginais être avec lui. Être contre son torse. Plonger ma langue dans sa bouche et partout où il me laisserait la glisser. Et puis, et puis, je redescendais sur terre… Douloureusement. Un orgasme : c’est bien, ne pas l’avoir avec celui qu’on aime le rend d’autant plus fugace, mais au moins me maintenait-il en bonne santé et pas à cran…

 

À cran ! Je l’ai été pendant quatre jours au cours d’un voyage gagné pour avoir dépassé nos objectifs de vente : il partageait ma chambre. Pour une fois, j’ai applaudi les restrictions budgétaires ! Un voyage inoubliable ! J’ai pu emmagasiner un nombre incroyable de souvenirs : des photos de nous deux à moitié nus au bord de la piscine, découvrir sa trousse de toilette, humer à même le flacon son parfum préféré, et même ses sous-vêtements (j’en ai subtilisé un !), observer sa façon de dormir en chien de fusil, analyser ses habitudes sous la douche et y jeter un coup d’œil très indiscret ! Quel bonheur de pouvoir l’observer, le découvrir et mémoriser la moindre parcelle de son corps, de sa façon d’être… Je n’ai rien oublié de lui. Je comprends pourquoi on dit qu’on a quelqu’un dans la peau !

 

J’ai manqué un jour, lui avouer. Tendre la main pour le caresser. Mais je n’ai pas osé. Bien trop peur de le perdre…

 

Et les années ont passé...

 

Je l’aime toujours autant et même davantage.

Je me fais vieux, et mon cœur bat encore plus vite lors de nos rendez-vous une fois semaine dans notre bar favori depuis que nous sommes pensionnés. Toutes les deux semaines, je vais dîner chez eux. Je l’aime tant que je me moque de rester en second plan. Le voir et le savoir heureux me rend heureux également. Je l’aime et il ne le sait toujours pas. Je lui fais l’amour en pensée, je le caresse tendrement et il ne le sait pas… Je n’oserai jamais le lui avouer, car j’ai peur de le perdre. J’ai peur qu’il ne me regarde plus avec son regard franc, un regard qui me dit qu’il m’aime à sa manière, même si ce n’est pas comme je le désire de tout mon être. Je vibre pour lui et il ne le sait pas…

 

C’est la vie.

 

Je remercie le ciel d’aimer autant. Aimer, cela fait vivre même si c’est douloureux !

 

Et puis, un jour, j’ai reçu ce terrible coup de fil : elle était morte. J’ai honte, mais la joie s’est mêlée à ma peine : elle était mon amie, mais pire, elle était sa femme. Elle était ma rivale. Je pense qu’elle a compris, mais elle ne m’en a jamais rien dit. À quoi bon ? Et puis, j’étais presque de la famille à force !

 

Oui, elle est morte et qui était là pour le consoler ? Moi. Qui l’a pris dans ses bras ? Moi. L’éternel ami. L’amoureux transi.

 

Et puis, je me suis dit que la vie était courte. Que je devais lui dire, que je pouvais plus garder ce lourd secret en moi. Que ce silence finirait par m’étouffer et pire, à m’éloigner de lui…

 

Et surtout, qu’il avait le droit de savoir. Oui, savoir que je l’aimais plus que moi-même. Qu’on ne peut impunément aimer et se taire. Il était libre. Je l’étais également et pourtant prisonnier de son amour pour lui. Je lui devais bien çà. À elle aussi d’ailleurs, je l’avais toujours respectée. Jamais je ne m’étais mis entre lui et elle. J’avais respecté leur amour. Et même les convenances. Les convenances, parfois elles meurtrissent. Les convenances, aujourd’hui, je les maudis !

 

Je voulais lui dire. Fallait juste trouver le moment. Et le courage. Surtout le courage.

 

Je n’ai rien dit.

 

Lui non plus.

 

Et pourtant, aujourd’hui nous sommes ensemble. Mieux : nous nous aimons. La mort peut-elle donc libérer l’amour ? L’amour tombe-t-il du Ciel ? L’amour triomphe-t-il toujours ? Aimer pour deux est-il suffisant ? L’amour rayonne-t-il au point d’être contagieux ?

 

Je ne sais.

 

Je suis heureux. Et lui aussi.

 

Si je devais recommencer ma vie, je ferais pareil. « À qui sait attendre, tout vient à point ». Aujourd’hui, cette maxime me convient. Mais c’est surtout grâce à elle, cette amie, cette femme, l’épouse défunte de l’homme que j’aime depuis toujours…

 

Un soir, nous étions assis tous les deux dehors. C’était une belle soirée d’été. Il faisait doux. Les étoiles ne tarderaient pas à garnir le ciel. J’avais envie de parler, de lui raconter mon amour pour lui, mais les mots restaient coincés dans la gorge. J’avais peur. Je me sentais lâche.

 

Et puis, comme ça, sans prévenir, il a posé sa main sur mon bras. Un long moment. Sans bouger. Puis, doucement, du bout des doigts, il m’a caressé. Je n’osais pas bouger, pas même le regarder. J’avais trop peur d’interrompre cette magie. Je l’ai entendu soupirer. J’étais tétanisé. Alors, le sourire dans la voix, un rien moqueur, probablement pour donner le change, il m’a tendu une lettre. Tremblant, inquiet, je l’ai prise : il n’y avait qu’un feuillet. J’ai reconnu son écriture à elle :

 

« Mon amour,

Merci pour notre vie. Merci d’être resté celui que j’ai aimé et que j’aime encore. Je sais que tu es heureux et que tu l’as été à mes côtés tout ce temps. Bientôt, je serai dans une autre vie, loin de toi et présente quelque part en toi. Il te reste encore de belles années et je veux que tu continues à être heureux. Il est temps maintenant de saisir cette main qui t’attend depuis si longtemps, cette main que tu fais semblant de ne pas voir et qui te déchire le cœur. Va et sois heureux. Je t’aime. Je vous aime tous les deux ».

 

J’ai de la chance : cette femme, cette épouse, cette amie était une personne extraordinaire et je ne le savais pas…

J’ai de la chance : il m’aime et je ne le savais pas !

J’ai de la chance, et maintenant, je le sais…

 

 

21:37 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

31 mai 2015

Traces

 

 

 

trace, ame, couleur, astral, mission, vieAstral Double" by Eugenia Loli.

 

 

 

 

« Aux alentours de 1h10 dans la nuit de mercredi à jeudi, une voiture s’est retrouvée sur le toit à Eaurges. Pour une raison encore indéterminée, le conducteur a perdu le contrôle de son véhicule sur une petite route sinueuse traversant le lieudit Morte-Vigne. Il est alors sorti de la route avant de partir en tonneau.

 

À l’arrivée des secours, le conducteur âgé de 35 ans, Jean-François Chanut était en arrêt cardio-respiratoire. L’intervention rapide du SAMU et des sapeurs-pompiers a néanmoins permis de réanimer son épouse enceinte de six mois. Son état jugé grave a toutefois nécessité un transport en hélicoptère jusqu’à l’hôpital de Pontoux. Les secouristes sur place n’ont pas souhaité se prononcer sur son pronostic vital avant des examens plus poussés ne soient réalisés ».

 

Elle se tenait immobile dans son lit. Elle entendait ce qui se passait autour d’elle, mais elle refusait pertinemment d’ouvrir les yeux. Elle était convaincue que si elle les maintenait fermés jusqu’à la fin de ses jours, elle aurait la possibilité de retourner en arrière, quelques heures, quelques minutes, juste avant de prendre cette route qui lui avait ravi les seuls êtres qui lui importaient : son mari et leur enfant. Un enfant à l’abri du monde dans son ventre. Un enfant qu’elle n’avait jamais réellement vu, jamais vraiment bercé... Et aujourd’hui, tant de choses qu’elle ne connaîtrait jamais… Oui, se garder d’assister à cette pièce de théâtre qu’ils avaient tous les deux attendue avec tellement d’impatience ! Naïvement heureux de rejoindre l’impensable : la mort. La fin d’un amour, la fin de l’espérance.

 

Son mutisme la protégeait de l’extérieur, refusant même de tenir compte du va-et-vient incessant des infirmières faussement joyeuses. Elle préférait fermer les yeux et se réfugier dans le silence ainsi pouvait-elle s’imaginer être avec eux… Ne jamais toucher du doigt cette réalité maudite qui la laissait apeurée sans envie de vivre, vide, dépouillée de l’essentiel.

 

Et puis surtout, il y avait ce qu’il s’était passé, là-bas. Ailleurs ou ici, elle ne savait pas trop. Elle devait réfléchir, c’était la seule pensée qu’elle s’autorisait parce qu’elle y retrouvait son amour et son petit Mathys aussi… C’était un fait : elle se réfugiait dans le silence, car si les mots franchissaient ses lèvres, elle risquait l’enfermement : certains préfèrent nier l’inenvisageable, probablement par peur de perdre leurs repères ou pire leurs convictions…

 

Son mutisme lui avait appris une chose : elle n’était pas cinglée ! C’était là déjà un bon point ! Elle n’était pas folle et malheureusement pour elle, elle vivait. C’était un fait, elle n’y pouvait rien. Aussi, elle ne pouvait décemment oublier sa promesse. Elle vivrait donc même si elle devait prendre sa vie en patience. Exister. C’était ainsi, elle n’avait pas le choix : elle avait promis. En attendant, elle s’isolait dans le silence pour repasser à l’envi leurs adieux. Elle en avait gardé une anamnèse intacte. Oui, elle se remémorait cet endroit étrange d’une blancheur immaculée. Un effort de concentration lui avait rappelé la couleur transparente aux reflets nacrés de l’espace-temps. Les mots étaient imprécis, ils n’existaient pas pour dépeindre ce qu’elle avait vu, ressenti peut-être même imaginé... Un lieu innommable simplement. L’endroit changeait de dimension selon sa pensée, devenant tout simplement parfait. Ce qu’elle gardait le plus enfoui en elle, restait somme toute cette merveilleuse douceur qui l’enveloppait de partout à la fois. Elle s’était sentie heureuse comme jamais elle ne l’avait éprouvé. Elle aurait pu rester des siècles immergée dans cette béatitude ! Et même jusqu’à sa mort ! Et c’était bien là le problème, car elle l’était, morte !

 

Plus aucun doute possible : elle avait assisté à tout. Avec détachement. Comme si ce qu’elle voyait n’était pas son propre corps, malmené, que l’on tentait idiotement de ramener à la vie… Oui, elle observait imperturbable son corps charcuté par les tentatives vaines des êtres humains même lorsqu’on lui avait arraché son enfant sans vie de son ventre. Il ne pousserait jamais son premier cri. C’est à ce moment-là qu’elle avait entendu une pensée plus forte que les autres dans sa tête. Une conscience qui se voulait et était rassurante. Une présence qui lui ordonnait avec beaucoup d’amour de quitter les lieux : son heure n’était pas encore venue. Elle les retrouverait un jour, mais pas maintenant. Elle était choisie pour cette mission et elle devait vivre pour l’accomplir. Pour elle aussi. Elle n’avait pas résisté et elle n’aurait pas pu. Elle avait jeté un dernier regard en arrière et l’avait vu, lui, qui lui faisait signe au revoir avec leur enfant dans les bras. Il souriait. Il avait confiance en elle. Elle réussirait et ils se retrouveraient. Et puis. Et puis, elle était revenue dans son corps. La douleur l’avait accueillie : elle vivait. Elle était en vie et elle avait promis.

 

La première fois que cela se passa, ce fut sur un coup de colère. Elle avait ouvert les yeux. Elle acceptait de parler, par monosyllabe. Qu’aurait-elle pu dire ? Rien ne lui paraissait essentiel. Tout était insignifiance. L’infirmière lui avait annoncé l’heureuse nouvelle : « le lendemain, elle pourrait rentrer chez elle. Elle y serait beaucoup mieux ! ». Sa gentillesse dégoulinante de fausse gaieté l’avait mis dans une rogne noire. Encore plus, lorsque par bonté - ou pire, par pitié - celle-ci lui avait touché l’épaule dans une geste qui se voulait réconfortant. De rage, elle avait levé les yeux sur celle qui déjà enlevait son plateau-repas à peine entamé et lui avait alors souhaité avec violence qu’elle aille au diable !

 

Avant que l’infirmière bienveillante ne sorte de la chambre, elle avait remarqué le halo blanc qui entourait son corps habillé du tablier blanc traditionnel. Une auréole diffuse transparente, légèrement irisée. Elle aurait presque pu imaginer qu’elle se promenait enveloppée d’un banc de brouillard. Sa colère avait rebondi dessus et lancé un trait noir sur le visage sympathique de la soignante. Celle-ci ne broncha pas néanmoins, comme par magie, cela la rendit muette comme si sa fausse joie s’était soudainement éteinte ! Elle était repartie silencieusement plateau en mains. Ce n’est que plus tard qu’elle se rendit compte qu’elle ne l’avait plus jamais revue… probablement en temps de repos… elle ne s’était pas inquiétée. Aurait-elle dû ?

 

Elle était rentrée chez elle le lendemain. Plus personne pour l’accueillir, pour prendre soin d’elle ou même prendre de ses nouvelles. Elle recommencerait le travail dans une semaine. Elle y retrouverait ses collègues qui ne représentaient pour elle que des hommes et des femmes avec qui elle gagnait sa triste vie. Sans plus. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais été aussi seule en ce monde. Elle avait pourtant l’habitude de son statut d’orpheline… À croire que la mort souhaitait lui voler ceux qu’elle aimait par-dessus tout.

 

C’est le matin, après sa douche, qu’elle découvrit. Elle se doutait bien qu’il allait arriver quelque chose. Elle en était fermement persuadée : « la pensée » ne lui avait-elle pas dit qu’elle devait accomplir quelque chose ? C’était probablement ça. Quant à savoir comment réagir et ce qu’on attendait d’elle, c’était là une autre histoire.

 

Elle avait comme d’habitude effacé la buée du miroir avec son sèche-cheveux. Lorsqu’un rond propre et net était apparu, elle avait glissé son regard sur le reflet. Elle n’y était pas préparée, mais ce ne fut pas réellement une surprise : elle aussi avait un halo autour d’elle. Plus épais, lui semblait-il. Par contre, une barre très sombre lui mangeait le visage. Ce n’était pas joli du tout. Elle se concentra sur son corps et retrouva la femme qu’elle était : tout à fait « normale ». Mais si elle se regardait « en dedans elle », elle ne pouvait nier le grand trait noirâtre. Elle soupira. Il semblait que cela résumait sa vie : une longue ligne fuligineuse déchirait son âme.

 

Un bruit inhabituel la sortit de ses réflexions : cela venait du jardin. Elle ouvrit la porte de la cuisine qui menait à la petite terrasse et sans crier gare, comme s’il était invité, un chaton entra. Il se faufila entre ses jambes et s’y frotta. Elle le caressa. Premier contact d’amour qu’elle s’autorisait. Apparemment, il était perdu. À moins qu’il ne l’eût choisie ? Elle lui donna de l’eau fraîche et coupa en morceaux une tranche de jambon. Le soir, l’animal s’endormit sur ses genoux. Son ronronnement l’apaisa et pour la première fois, elle ressentit un fugace sentiment de quiétude l’envahir : elle regarda la petite bête et vit autour de lui se dessiner un halo bleuté de fines poussières d’étoiles dorées. L’étrangeté de ce moment la laissa songeuse et paisible : elle pouvait sentir et mieux encore, visualiser le contentement de ce petit être abandonné. Elle profita longuement de ce moment de sérénité. Et elle se sentait impatiente de découvrir si ce qu’elle pensait était bien réel…

 

C’était évident. Naturellement.

 

Cela changeait tout et cela ne changeait rien. Elle devait prendre une décision. Vérifier avant d’agir. Est-ce que cela se produisait avec tout le monde ? Ou seulement avec des personnes avec qui elle était en relation ? Où était-ce uniquement lorsqu’elle libérait ses émotions ? Et si tout cela était vrai, comment devait-elle agir ? Qu’elle était le but de toute cette histoire ?

 

Le soir, elle s’était déshabillée. Nue, elle avait à nouveau vu cette vilaine marque noire lui barrer le visage, mais sur son ventre, là, où se trouvait le chaton, des petites étoiles étaient dessinées en une forme qui symbolisait un cœur. Du moins, à ses yeux ! C’était joli. Sauf cette horrible trace. Pouvait-elle la faire disparaître ?

 

Le lendemain, elle décida d’aller de l’avant. Elle était plutôt du genre pragmatique : elle détermina un champ d’action. Il lui faudrait aussi prendre des notes. Qu’importe pourvu qu’elle bouge ! Cela avait au moins le mérite de la rassurer. La première expérience débuta dans le métro. Elle observait autour d’elle tous ces visages anonymes, certains fatigués en ce tôt matin, d’autres les yeux dans le vide, ou encore, figés sur l’écran de leur Smartphone en liaison hypothétique avec le monde virtuel. Elle avait beau regarder, elle ne découvrait point de rayonnement astral. Tout paraissait normal. Elle douta. Devenait-elle folle ?

 

Elle toucha une femme près d’elle discrètement. Elle lui effleura la main en faisant mine de se raccrocher à la barre centrale pour assurer sa posture. Elle en fut pour ses frais. Rien. Point de halo, point de couleur. Elle fut déçue. Elle qui était persuadée de détenir un quelconque pouvoir ! Elle qui pensait être pour une fois différente ! Elle n’était qu’une femme comme les autres sauf qu’en plus, elle ne possédait rien, n’était entourée par personne. Cela la fit sourire à l’envers d’avoir « en plus du rien ». Pourtant c’était exactement comme cela qu’elle se sentait : en plus de rien…

 

Arrivée au bureau, elle retrouva docilement sa place et également la pile de dossiers qui avait doublé. Elle éprouva bêtement de la reconnaissance : au moins aurait-elle de quoi se vider l’esprit. Du moins de son essentiel à elle. Elle fut étonnée lorsque certains prirent sincèrement de ses nouvelles pourtant n’était-elle pas la collègue secrète qui avait tellement de difficulté à se lier ? Ce n’était pas tant de la timidité, mais une peur viscérale de s’attacher et de perdre l’être aimé. Encore une fois, la vie lui avait prouvé qu’elle avait raison. « S’attacher à quelqu’un, c’était un jour le perdre. C’était souffrir. ». La formule était facile : pour ne pas souffrir, ne pas aimer. Point. Au moins avait-elle compris l’essentiel.

 

Le soir, elle retrouva son chat : lui aussi montrait sa joie de la retrouver. Il le manifesta en miaulant et en réclamant sa pâtée. Elle ne résista pas. Elle s’octroyait le droit de faire une exception…

 

Les étoiles sur son ventre gardaient leur luminosité. C’était magnifique ! Ce petit félin adorait être câliné et elle, cela l’apaisait. Par contre, le trait noir restait identique. Elle soupira. Comment le retirer ?

 

Déjà six mois qu’elle partageait sa vie entre le bureau et son appartement. Hormis son chat, elle n’avait pas d’amis. Rien n’avait changé dans son quotidien sauf le mardi. Le mardi soir, elle se rendait au cours de dessin. Un concours de circonstances : un collègue avait payé les cours de dessin et n’avait pas prévu de recevoir du jour au lendemain, la mutation tant espérée. Elle lui avait confié auparavant son regret de ne pouvoir illustrer ses états d’âme. Il lui avait parlé des cours qu’il projetait de suivre… Il ne l’avait pas oublié et lui avait proposé tout naturellement de reprendre sa réservation. Elle n’avait pas refusé… En réalité, elle s’en était fait une joie et elle avait pris plaisir à acheter le matériel recommandé.  

 

Elle fut étonnée de se sentir émue au cours de son verre d’adieu. Encore plus, lorsqu’il la serra fugitivement dans ses bras avant de quitter définitivement le bureau. Elle le regarda franchir la porte et découvrit dans son sillage un halo orange…

 

Il y avait longtemps qu’elle n’avait plus pris la peine de se « regarder en dedans ». Elle se rendit compte que la trace obscure avait pâli, et que les étoiles conservaient leur brillance. Un sillon molletonneux orangé s’y était mélangé. L’ensemble était joli, bien qu’épuré. Cela la laissa songeuse. Se pouvait-il que le noir s’efface lorsqu’elle échangeait positivement avec quelqu’un ? Les couleurs sombres représentaient-elles les émotions négatives ? Cela donnait-il des empreintes sur son âme ? Avait-elle de l’influence sur les autres ?

 

Elle en reçut la réponse avec Tiphaine, une des secrétaires de la compta. Elle l’avait trouvée en pleurs dans les toilettes des femmes : elle avait été larguée par son fiancé à six mois du mariage. Instinctivement, elle l’avait prise dans ses bras, rassurée et réussit à lui arracher un semblant de sourire. Sa collègue était repartie vers son bureau avec des éclaboussures roses. Le soir, son corps avec les traces identiques… et peu à peu la marque noire s’effaçait, remplacée par des nuances plus subtiles.

 

Du coup, elle se concentra sur elle-même, ses émotions et ce qu’elle partageait avec les autres. Elle testait les teintes, les formes, et même la texture comme le jour où elle aida une personne âgée à traverser : des plumeaux de couleur lavande, très fins, très élégants. Elle eut la vision d’une belle femme. Elle l’était toujours, cachée derrière les rides et les épreuves du temps. Elle fut reconnaissance d’avoir pu le découvrir, un cadeau qui venait à point : la trace noire s’effaça. La petite vieille partit dans une empreinte pervenche, le dos moins courbé et le pas un peu plus alerte…

 

Les jours défilaient et les couleurs éclataient partout sur son passage. Elle avait l’impression d’embellir le monde même si elle était la seule à le percevoir. À distribuer ainsi sa sensibilité colorée, elle se rendit compte qu’elle invitait les autres à reprendre le sourire, le courage, sécher les larmes, être plus sereins. Elle avait un rôle à jouer. Elle était peintre d’émotions et disposait d’une large palette. Ses cours de dessin étaient précieux pour définir le choix des teintes : désormais, elle connaissait par avance la nuance de chaque sentiment et elle en usait sans parcimonie. Elle parvenait à créer des esquisses sur l’âme de ceux qu’elle rencontrait, aidait ou avec qui elle avait un vrai échange. Cela sculpta son aura également : elle était tatouée entièrement. Elle était à ses yeux une œuvre vivante.

 

Mettre de la couleur dans sa vie et celle des autres était pour elle devenu un merveilleux cadeau. Elle remerciait le ciel de lui avoir donné cette chance même si parfois, son cœur pleurait la perte des êtres aimés.

 

Ce matin-là, elle courrait dans la rue : elle s’était réveillée en retard alors qu’une réunion importante était prévue. Arrivée enfin au pied de l’immeuble de son bureau, elle s’engouffra brusquement dans le tourniquet de l’entrée et dans son empressement buta contre un homme apparemment aussi pressé qu’elle : lui aussi était en retard à cette réunion. Le choc fut violent : elle en vit des étoiles. Lorsqu’il la releva, elle baignait dans des volutes d’arc-en-ciel. Elle reprit pied, bel et bien rougissante et non pas en « dedans », le cœur battant plus vite que de raison. Une pensée fugitive lui traversa l’esprit : qu’il serait bon de peindre sur ce tableau vierge !

 

Tous les soirs, maintenant depuis dix ans, elle gardait l’habitude de se regarder : les couleurs, les formes, les courbes, les textures évoluaient au fil des jours. Encore à certains moments ressortaient certaines lignes noires, mais elle avait à cœur de les exploiter pour créer des contours : les peines, les colères ou les rébellions avaient parfois raison d’être. Il n’était pas bon de les ignorer. Elle les utilisait délicatement et avec prudence. Elle continuait les cours de dessin et avait changé de travail. Elle avait suivi des études de kinésiologie. Désormais, elle était à son compte. Son site web « coach en couleurs de l’âme » ne remportait pas le succès escompté, mais son agenda était rempli : le bouche-à-oreille. La meilleure publicité.

 

Aujourd’hui était un jour particulier : dix ans depuis l’accident. Elle n’était pas triste parce qu’elle savait qu’un jour elle les retrouverait et elle n’était plus seule : ils étaient à ses côtés. Elle se sentait sereine, il lui semblait qu’elle avait accompli sa mission même si elle n’était pas terminée. Elle en fut d’autant plus convaincue lorsqu’une petite fille blonde courut vers elle et se jeta dans ses bras :

- « Maman, quand tu me regardes, je vois des étoiles dans tes yeux ».

 
 

 

 

 

15:45 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

29 mai 2015

Toujours faire attention aux yeux. Toujours.

 

yeux, schizophrène

 

 

Un défi littéraire particulier : la schizophrénie

 

 
La schizophrénie est "une maladie du cerveau qui se manifeste par des perturbations de certaines fonctions mentales. Ce n’est pas une maladie de l’âme, ni un manque de volonté, ni une double personnalité, mais bien un « défaut » de certains circuits neuronaux du cerveau. Il en découle une invalidité, un handicap et, malheureusement, une stigmatisation causée par la méconnaissance de la maladie public."

Source : www.fondationdesmaladiesmentales.org

 

C’est une maladie du cerveau qui se manifeste par des perturbations de certaines fonctions mentales. Ce n’est pas une maladie de l’âme, ni un manque de volonté, ni une double personnalité, mais bien un « défaut » de certains circuits neuronaux du cerveau. Il en découle une invalidité, un handicap et, malheureusement, une stigmatisation causée par la méconnaissance de la maladie public. - See more at: http://www.fondationdesmaladiesmentales.org/la-maladie-mentale.html?t=6&i=17#sthash.hyAgmExy.dpuf

Juste une explication au texte : un schizophrène a des troubles d'attention, de concentration et de la mémoire. Également une déréalisation, des hallucinations auditives avec une désorganisation de la pensée et il peut passer du "coq à l'âne". Il a également des agissements bizarres (collection étrange) et une crainte d'être espionné. Il peut également inventer des mots (glups !)...  Source de l'information : wikipédia.

 

Je me suis simplement inspirée de cette dernière description pour lancer les mots. Je pense que ce texte ne plaira pas à beaucoup d'entre vous en raison de sa différence. J'ai relevé le défi à titre expérimental. La réussite n'est pas tant l'écriture du texte et donc avoir gagné le défi mais bien la sensation de vivre quelque chose hors norme. Et ça, ça n'a pas de prix...

Bonne lecture !

 

***

 

Il n’a pas conscience, pas conscience.

Ses pensées sont hors du temps. Hors du temps. Pire : elles sont hors de lui. Hors de lui.

 

Il fait nuit. En dedans lui. Il les entend hurler toutes ses idées qui s’entrechoquent dans sa tête. Il n’est pas d’accord. Pas d’accord de tout ce qu’elles disent. Mais ce n’est pas le pire.

 

Non. Ce n’est pas le pire.

 

Le pire, lui, il le connaît.

 

 

Tout s’échappe.

 

Il oublie.

 

Pourtant, c’est écrit en grand devant lui sur son frigo : « une chose à la fois ». Il est d’accord, mais qu’est-ce que c’était encore ? Que devait-il faire ? Il ne sait plus.

 

Il entend une voix dans l’autre pièce. Il ne la connaît pas. Elle l’appelle. Craintivement, il se dirige vers elle. Il n’a pas le choix, ça, il le sait.

 

- « Sur le nord-ouest, les éclaircies deviendront plus larges. Ailleurs, la nébulosité restera souvent abondante avec la possibilité de précipitations localisées. Le vent d'ouest sera modéré. Les températures (15H) oscilleront entre 14 et 18 degrés. »

 

Il le sait ! Le petit bonhomme devant les nuages de l’écran de télévision lui envoie des messages bien précis : naturellement qu’il a le pouvoir de changer le monde, de jouer avec le temps, de tuer les heures, d’assécher la pluie, d’éteindre le soleil ! Il le sait naturellement ! Pourquoi lui dire encore et encore ?

 

Il écoute attentivement, s’immobilise tout à la perception de ses pensées. Elles sont endormies. Il lui semble ressentir une fatigue incommensurable. Normal ! À force d’être espionné de tous, il est en état de vigilance extrême. Il avise les fenêtres : trop grandes. Trop volumineuses : sûr qu’un jour, elles lui sauteront au visage ! Il s’en approche craintivement. Il feinte, n’osant aller en ligne droite. Jamais la ligne droite ! Jamais !

 

Il ferme d’un coup sec les lourdes tentures rouges : se cacher des yeux à l’affût des siens ! Ouf ! « Se protéger ». « Se protéger ». Les mots roulent dans sa tête ! Il vient de découvrir le « strike-word ! ». Il aime cette idée. Ce mot étrange.  Ce néologisme. Il a déjà oublié qu’il vient de l’inventer ! Il éclate de rire puis subitement pleure : il n’arrivera jamais à compléter sa collection de boîtes à sardines ! Il se sent soudainement épuisé : la faute à la Lune. À moins que le Soleil ? Certainement à cause des deux…

 

Une alarme retentit quelque part dans l’appartement brisant le silence en deux. Elle lui assèche une larme qui oscillait entre l’envie de tomber ou de repartir sur la pointe des pieds. Il décide d’effacer définitivement la trace humide qu’elle a laissée. D’un coup. Net : il se gifle le visage. Sous la violence du geste, il reste les bras ballants et regarde, hagard, autour de lui : « qui ose l’attaquer ? Lui ! Le maître de cet appartement, de cette maison ? Maître … de cette rue ? Ce quartier ? Cette ville ? Ce pays ? Le Monde ! Ce Monde qui lui appartient ! C’est pour cette seule et unique raison que le monde le hait ! Il doit prendre garde : il est en danger !

 

Il s’immobilise. Encore cette impression vertigineuse de sortir de ce corps lourd et inutile. Intrigant. Il se serait bien assis, mais il a la flemme. De bouger. Alors il reste. Immobile.

 

Au loin, chante une tondeuse à gazon. Bruit caractéristique. Il ne manque plus que la douce odeur d’herbe coupée. Et soudain, elle arrive cette odeur jusqu’à ses narines dilatées : une odeur d’enfance. Une bonne odeur de pain grillé ! Cela lui donne faim. Oui, qui donc tond son appartement ? Il sort de lui-même et se dirige vers l’odeur.

 

Il trouve un réveil et en dessous, en grand, un papier dont les mots sont déguisés en rouge : « Rendez-vous docteur Claque 10h – attendre taxi ». Le rouge, c’est important. Un vague signal lointain retentit entre deux pensées vierges : « Il doit y aller ». « Y aller ». « Obligé ». « Survie ».

 

Alors, il prend son chapeau, ouvre la porte de l’appartement, et descend jusqu’à l’entrée de son immeuble. Il attend sur le seuil de la porte. Il a un peu peur alors il se cache en dessous de son chapeau. Il ne bouge plus : la boîte à quatre roues viendra le chercher : c’est son amie. Il ne doit pas l’oublier. Jamais. Il espère juste que le mannequin qui joue au jeu du volant ne le regardera pas dans les yeux. Toujours cacher les yeux, ils disent la vérité ! Surtout quand on a peur. Surtout. Parfois quand on aime aussi. Est-il amoureux ? Oui, d’une étoile. Une étoile filante. La plus belle entre toutes. Peut-être viendra-t-elle le chercher ? Elle a les yeux verts. Comme une pomme. Craquante, croquante. Il aimerait bien la croquer, lui !  Des yeux verts… Parfois, il se sent ver de terre. Un ver de terre amoureux d’une étoile ! C’est son ami Hugo qui a découvert son secret et lui, ce traître, l’a clamé au monde entier ! La terre entière connaît son histoire à lui, rien qu’à lui ! Même l’ami Google ! Même le traître Google.

 

L’ami, l’autre, a du retard. À moins que ce soit lui … en avance ? Est-ce bien le Jour ? Est-ce bien lui qui doit s’y rendre ou est-ce son autre, resté en haut dans son appartement aux tentures rouges ?

 

Fatigué, il décide de rester et d’attendre.

 

C’est long.

 

Oui. Une étoile. Aux yeux verts. Cela lui rappelle quelque chose. D’important. Qu’il doit dire à un docteur. Un docteur sans blouse blanche. Il ne sait plus quoi. Il doit faire un effort. Se souvenir. C’est important les souvenirs, ils dessinent le passé pour chérir le présent. Il sait une chose importante : il n’aime pas les blouses blanches. Du tout ! Avant oui. Plus maintenant. Et c’est promis : s’il prend ses médicaments, il ne les verra plus jamais ces blouses blanches. Plus jamais, jamais !

 

Oui ! Ses médicaments, les petits bonbons de réalité ! Ceux qu’il a cachés parce qu’on les lui vole !

 

Et puis lorsqu’il a voulu les reprendre, il ne les a plus retrouvés ! Normal, ils ont eu peur d’être avalés sans sommation et s’étaient dérobés à son regard ! Normal, faire attention aux yeux ! Toujours faire attention ! Oui, il doit en parler au docteur. Lui dire que les bonbons ont disparu ! Qu’il ne les a plus rencontrés depuis une semaine. Et puis que depuis une semaine, le monde est flou ! Tout cela le rend bien triste…

 

L’ami arrive. Une portière s’ouvre. Comme d’habitude.

 

Alors par habitude, il entre docilement et ferme la portière. Par habitude, il se tait et surtout, très important, il ferme les yeux : toujours faire attention aux yeux. Toujours...

17:47 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

26 mai 2015

De la poudre aux yeux

 

publicité, ego, lessive, poésie

 

Ce texte en réponse à un défi littéraire : réconcilier la publicité et la littérature - Vendre de la lessive.

Cela donne ceci :

 

 

Publicité - Première scène :

 

Un salon, deux jeunes femmes. Une est assise dans un divan, elle est jolie. L’autre, la maîtresse de maison, est en face d’elle dans un fauteuil. Elle est rayonnante. L’amie, admirative, ne peut s’empêcher de lui dire :

- « Tu es magnifique ! Encore plus que d’habitude !

- Merci ! Oui je me sens vraiment bien, je dois dire

- Tu as fait quelque chose de spécial ? Des mèches ?

- Non, rien de particulier…

- Tu es si… comment dire ? Tu rayonnes !

- C’est le bonheur qui me rend comme ça !

- Ça y est ! Je sais !

- Quoi ?

- Tu as fait de la chirurgie esthétique ?

- T’es folle ? Et puis ce n’est pas possible, je suis venue chez toi lundi !

- Oui… c’est vrai… Il me semble que tu as maigri, non ?

- Deux petits kilos, juste pour être en forme et garder mes rondeurs là où il faut…

- Ah mais oui ! Je sais ! Cachotière !

- Tu m’expliques ?

- Tu as un amant ! C’est ça ta bonne mine !

- Même pas ! J’ai l’homme parfait !

 

Sur ses entrefaites, un bel homme rentre avec ce qui semble être deux billets en main. Il dit bonjour à l’amie de sa femme, embrasse cette dernière et lui montre les billets d’un concert : c’est l’anniversaire de la date de leur rencontre…

 

Gros plan, sur le visage de l’amie : un rien, jalouse.

 

Le soir : le couple dans le lit.

- Je parie que tu n’as pas tenu ta langue ! Tu lui as dit ?

- Un peu… quand même, c’est mon amie !

- Comment ça : un peu ?

- Juste pour la nouvelle lessive, « Poudre aux yeux ». Mais je n’ai rien dit pour le complément adoucisseur « Poudre de soi »…

 

La scène se termine sur le regard de connivence échangé entre les époux avec en fond sonore le jingle entêtant :

 

Poudre aux yeux,

La lessive des amoureux

Pour être heureux,

Ajoute la poudre de soi,

C’est encore mieux

Rien que toi et moi

Pour être heureux.


 

 

Publicité - Seconde scène :

 

La même maîtresse de maison, dans sa buanderie éclatante de propreté. Elle trie son linge en chantonnant.

 

- Mamaaaaaannnnnnn ? T’es oùùùùùùùù ?

- En bas ! Dans la buanderie !

 

Arrive une jolie adolescente, dépitée, un T-shirt en main :

 

- Regarde : mon T-shirt favori ! Y a une tache ! Je le veux pour tantôt, c’est l’annif de Marie !

- On ne dit pas « je veux » ! Montre ! Pas de problème avec ma lessive « Poudre aux yeux », j’ajouterai même « Poudre de soi ». Tu verras, tu seras agréablement  surprise !

- La tache partira ? D’habitude, tu le laves à la main avec du savon, ce T-shirt ? Ça va pas l’abimer ?

- Aie confiance ! Allez zou ! Donne-moi ça et file étudier sinon pas de sortie, ce soir !

 

 

En début de soirée, dans la chambre de l’adolescente : la fille met le T-shirt, lavé et repassé :

- Waouh ! Merci Maman ! Il est géant ! On dirait même qu’il est plus blanc ? Et … Il me va mieux ! Tu ne trouves pas ?

- Si ! C’est l’effet « Poudre aux yeux » mélangé à la « poudre de soi » !

- Merci maman ! Je t’adore !

 

Le plan se termine sur le regard ému de la maman avec le jingle entêtant :

 

Poudre aux yeux, Poudre de soi

La lessive de la joie

C’est toujours un exploit

Pour être toi et moi

Vivre dans la joie

 

 

Publicité - Troisième scène :

 

Le mari avec un ami lors d’une partie de tennis. Ils prennent une pause.

- Fichtre, quel revers ! Tu as de la force, mon cochon ! Tu as bouffé du lion ?

- Que veux-tu ! J’ai la forme !

- Je vois ça !

 

Une jolie femme passe, elle regarde avec insistance le mari. L’autre le remarque.

 

- Eh bien ! T’es un gros veinard en plus ! Raconte ! Je vois bien que tu as quelque chose de changé !

- Changé ? Non. Je me sens bien. Un petit régime santé, tout simplement…

- Eh arrête ! Tu avais plus de cheveux gris qu’aujourd’hui sans parler de ta « brioche » ! Alors ? Quand même pas des amphétamines ? Non… tu ne serais pas aussi relax… Alors cachottier : crache le morceau !

- Ça va te paraître con…

- Dis toujours…

- T’as jamais entendu parler de la lessive « Poudre aux yeux » ?

 

Le plan se termine sur le regard attentif et impatient de l’ami avec en fond sonore le jingle entêtant :

 

Perds pas ton temps

Prend la lessive « poudre aux yeux »

Si tu veux être dans le vent

Et te sentir mieux

 

 

 

Communiqué de presse du 26/05/2018 :

« L’Organisation Mondiale de la Santé a déterminé une hausse importante et inexplicable de la satisfaction générale en ce qui concerne le niveau de vie : la plupart des Européens déclarent être heureux et se trouvent en excellente santé ».

 

Article scientifique dans une revue spécialisée du 26/05/2018 :

« La Désocorpusegolyxe provoquerait une perte pondérale, active les effets de la sérotonine laquelle procure des effets euphorisants à court terme. 

À l’heure actuelle, le comité des scientifiques indépendants ne peut se prononcer sur une éventuelle carence ou effets secondaires dans les prochaines années. Ils invitent à la prudence ».

 

Article paru dans « Belle, Toujours plus belle » du 01/07/2018 :

« Mesdames : vous voulez rentrer dans vos maillots cet été ? Sans effort ? En étant une parfaite femme au foyer ?

C’est dorénavant possible ! Tester la nouvelle lessive « Poudre aux yeux » sans oublier son complément « Poudre de soi » !

Laver votre linge qui deviendra encore plus blanc et voyez votre silhouette fondre ! Fini les kilos en trop ! Fini de se priver de bonnes choses ! Votre teint sera éclatant et vous rayonnerez de bonheur ! La rédaction en est déjà fan ! N’attendez pas ! Vos amies l’ont déjà ! ».

 

Article scientifique dans une revue spécialisée du 13/12/2025 :

« Le comité des scientifiques indépendants exigent le retrait de la Désocorpusegolyxe, particulièrement présente dans la lessive connue sur le nom de « Poudre aux yeux » ainsi que son complément « poudre de soi ». Il est avéré que les effets sont annihilés après un délai de cinq ans et accentuent les effets secondaires. Ceux-ci consistent en général par une importante perte pondérale jugée anormale, un état dépressif pouvant mener au suicide, un état de vieillesse accentué et fulgurant, une perte de la réalité et une passivité anormale qui peut mettre en danger les individus. »

 

Gros titre dans les journaux du 20/01/2026 :

« La société EGO a remporté le prix de la meilleure invention du siècle pour avoir rendu des millions de gens heureux. (…) Leur ambition est d’étendre leur produit phare « Poudre aux yeux » et « poudre de soi » dans le monde entier ».

 

Une ligne dans un journal américain du 19/02/2026 :

« La société EGO a racheté le comité européen de gestion des eaux territoriales. En ce qui concerne le comité américain des eaux territoriales, les pourparlers sont toujours en cours».

 

Article d’un journal controversé du 01/04/2026 :

« La société EGO a le projet d’injecter de la Désocorpusegolyxe dans l’eau potable en échange d’une taxe sur les mètres cubes délivrés à la population.

Cette taxe est nécessaire pour produire à grande échelle la molécule surnommée « la molécule du bonheur ».

 L’état américain aurait donné son accord suite à la fusion des Comités des eaux territoriales européen et américain. Levez-vous contre ces mesures ! L’empoisonnement nous guette ! Il est peut-être déjà trop tard ! ».

 

 Jingle du 10/04/2026, sur toutes les ondes :

 

Bois, Bois, mon eau

Si tu veux être beau

Poudre aux yeux

Si tu veux être heureux

Poudre de soi

Pour être des Rois.

Bois, Bois, mon eau

Nous serons, nous sommes géniaux !

18:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

21 mai 2015

Conflit intérieur

conflit, processus PNL, intégration des parties

Strings by Maria Janosko

 

Ce texte est  écrit pour un défi littéraire. La contrainte était de commencer par la phrase "Chut, ne dis plus rien ! et de terminer par "Laisse-moi partir maintenant".

a titre expérimental, je me suis également amusée à incorporer un processus PNL appelé "L'intégration des parties en conflit" bien entendu adapté pour ce texte.

Je vous en souhaite bonne lecture !

 

 

- « Chut, ne dis plus rien ! Écoute-moi plutôt ! Regarde : voici le protocole. C’est assez simple en fait. Il suffit de suivre les différentes étapes et… de prendre son temps. Ce n’est pas si difficile quand même !

- Tu crois que cela va réussir ?

- De toute façon, tu n’as rien à perdre ! Si ? Bien au contraire ! Ça ira ? Tu veux que je reste ?

- Non, non, vas-y… Je sais bien que tu es trop impliqué émotionnellement et que déontologiquement, tu ne peux m’accompagner dans ce chemin…

- Oui, c’est vrai… Mais je veux bien faire une exception pour toi, tu sais…

- C’est gentil. Je vais m’y mettre maintenant. Je ne peux plus me permettre de gâcher ainsi ma vie pour… ça… et puis, je me sens prêt… J’ai compris tu sais… Il faut dire que tu m’as bien expliqué aussi…

- Bon. Très bien. Je ne suis pas loin si tu as besoin…

- Oui, je sais… merci…

 

L’autre partit. Il se retrouva seul dans cette pièce qu’il affectionnait particulièrement. Il faut dire que l’ambiance de son bureau était sereine. Probablement en raison du mobilier en bois aux reflets dorés et des grandes fenêtres qui donnaient sur son jardin savamment domestiqué juste assez pour qu’il s’en dégage une touche sauvage.

 

Il consulta la feuille donnée par son ami : suivre à la lettre les instructions. Il soupira. Longuement. Puis, reprit son souffle. C’était instinctif : point de conseils sur la façon de respirer. Il se planta devant le miroir et y rencontra son regard. L’homme en face de lui n’était pas à l’aise ! Du tout. Il l’abandonna.

 

Il s'empara de deux chaises et les mit face à face. Il s’assit sur une des deux. Attendit. Ses mains tremblaient. Une grosse boule dans la gorge bloquait les mots espérés. Il se leva et passa la main dans les cheveux : c’était plus difficile qu’il ne pensait ! Sans compter que le temps passait inexorablement ! Aussi avait-il intérêt à réussir au risque de la perdre, elle. Elle avait assez attendu. Il devait se bouger ! Le temps était venu de passer à l’action ! Fini la lâcheté ! Il sentit la colère le gagner mais la refoula immédiatement : ce n’était pas la solution ! Il décida de prendre les choses en main : il avisa sur son bureau, un bloc-notes. Pourquoi pas ?

 

Il s’assit à son bureau, prit son stylo préféré et attendit. Il devait puiser en lui ses propres ressources. Son ami lui avait expliqué : ce n’était pas difficile, juste une manière de plonger en soi : c’était « simplement complexe » ! Cette idée le fit sourire : son ami avait l’art de s’exprimer de façon ambigüe et seule, l’amitié lui permettait d’en comprendre les subtilités !

 

Il se centra et décida de mettre ses réflexions par écrit. Les mots ne vinrent pas tout de suite. Il dut s’y reprendre de nombreuses fois :

 

"Aujourd’hui, je prends une décision. Je décide. Je n’accepte plus d’avoir un comportement d’évitement dans une certaine situation. Je ne suis pas ce comportement ! Je veux être libre partir. Je veux la rejoindre. Je veux vivre avec elle. Là-bas. Je m’y autorise.

Je remercie la partie en moi qui veut me protéger. En existant, elle me donne un sentiment de sécurité… Je la remercie d’exister et lui reconnait son intention positive. Elle a agi pour le mieux. Aujourd’hui, cela ne me convient plus. Par contre, j’ai encore besoin de sécurité. Comment agir et me sentir en sécurité ? J’ai besoin d’aventure, j’ai besoin d’oser. De bouger. Je veux me sentir en paix. Je ne veux plus me sentir en conflit. Cela me fait trop mal. Je veux vivre."

 

Il inspira. Souffla. Il lui semblait que quelque chose en lui s’était ouvert. La sensation n’était pas vraiment agréable : était-ce bon signe ? Il devait continuer.

 

Il était temps de passer à l’étape suivante. Il s’installa sur une des deux chaises, pieds l’un à côté de l’autre, dos droit. Il regarda sa lettre. Il n’avait plus besoin de ses notes : les idées étaient claires, nettes, précises. Il la déposa par terre. Il respira profondément. Il aurait bien aimé que les battements de son cœur se modèrent. Il comprit qu’en réalité, il avait peur ! C’était idiot ! Rien ne pouvait lui arriver. Enfin, si. Un peu…

 

Il se racla la gorge. Qu’il était difficile de prononcer les premiers mots ! Se parler à lui-même à haute voix ne lui avait jamais paru si difficile qu’en ce moment ! Il regarda en face de lui. La chaise était vide. Il se concentra et se lança :

 

- « Je te remercie Petite partie d’être en moi, de m’avoir protégé. Je sais que tu as procédé de la meilleure façon qu’il soit pour me soutenir, m’aider, me mettre en sûreté. Oui, je te remercie.

Aujourd’hui, tu peux être rassurée : je vais bien. Je comprends la raison de ton existence en moi. J’ai encore besoin de sécurité : tu as ton rôle à jouer…. Cependant, il n’est plus nécessaire pour toi de me défendre de cette manière. Tu as ta place et tu es ma partie "Protection" ».

 

Il se leva et prit une troisième chaise qu’il mit à côté de l’inoccupée. Les deux chaises vides étaient côte à côte. Il s’adressa à la deuxième chaise :

 

- « Je te remercie Petite partie en moi de me donner l’envie d’aller de l’avant. D’oser. Tu as ton rôle à jouer et tu vas pouvoir évoluer en moi. Tu as besoin de liberté. Tu as ta place et tu es ma partie "Courage" ».

 

Il reprit son souffle. Attendit quelques minutes, se concentra puis lorsqu’il se sentit prêt, poursuivit d’une voix un peu plus assurée :

 

- « Parties "Protection" et "Courage", vous vivez en moi pour m’aider à évoluer. Il est temps maintenant pour vous d’accepter le changement dans la confiance. Ainsi, je m’engage à respecter vos intentions positives, d’en tenir compte afin de vivre en sérénité ».

 

Il se leva à nouveau et prit une autre chaise qu’il mit à côté des deux autres, face à la sienne. Il ressentit un moment de stress face à cet auditoire inattendu. Il se recentra.

      

- « Bonjour nouvelle partie, je te remercie d’être venue à notre secours ! Oui, nous avons besoin de ton aide : peux-tu rassurer ma partie "Protection" et l’aider lorsqu’elle éprouve des craintes pour moi ? Peux-tu également soutenir ma partie "Courage" à respecter les consignes de sécurité dans ses choix ? Je te remercie de ton aide.

Partie "Protection" acceptes-tu l’aide de cette nouvelle partie ? Partie "Courage" acceptes-tu l’aide de cette nouvelle partie ? ».

 

Il attendit quelques instants. Poussa un long soupire. Il continua : « Je vous remercie toutes d’être là pour moi en moi.».

 

Étrangement, il se sentit soudainement serein. Le protocole n’était pourtant pas encore terminé. Même si les parties en lui acceptaient cette nouvelle organisation, il devait encore poser un acte.

 

Il se leva et se positionna face au miroir. En se regardant dans les yeux, il articula clairement :

- « Aujourd’hui, je m’autorise à prendre l’avion. À rejoindre celle que j’aime. Laisse-moi partir maintenant ».

 

17:35 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

17 mai 2015

Sila

Loin, défi, PArtir, revenir

 

 

Aujourd’hui, je commence une nouvelle vie. Je vais là où le vent me porte. Je viens d’apprendre que les écrivains ont droit à une maison gratuite à Détroit. Je pense que mes pas vont s’y diriger. Je ressens ce besoin inexplicable de partir loin. Très loin.

 

Me rendre où je pourrai être seule. N’y rencontrer aucun regard connu. Je ne veux rien d’ici. Je veux tout ailleurs. Qu’importe la famille. Qu’importe les amis. Qu’importe les connaissances. Qu’importe les collèges. Il est temps pour moi de partir. Très loin.

 

Je pars et je me quitte. J’ai décidé de changer de prénom. Mon choix s’est porté sur « Sila ». Vous ne pouvez pas comprendre. Ne savez-vous pas que tout est symbolique dans ce monde ? Je m’en vais d’ici pour aller là. Je ne peux être plus claire. Ici et là, c’est tout moi. Oui, ici et loin. Très loin.

 

Nouvelle vie. Nouveau nom. Je m’autorise à être quelqu’un de différent. Je retire mon enveloppe avec le rôle défini que je me suis octroyée au fil du temps. Je ne sais pas si à ce jour, je suis réellement moi. Me suis-je perdue ? Probablement. Je suis loin de moi. Très loin.

 

Je suis partie. Je ne me suis pas rencontrée. Je me demande si les pas loin d’ici ne m’ont pas perdue. Je m’appelle Sila. Je ne connais plus mon autre nom. Je ne connais plus mon autre vie. Je suis autre. Je suis partie. Très loin.

 

Ici, les regards sont bienveillants. Ils ressemblent à d’autres. Ceux que j’ai voulu oublier et qui restent quelque part en moi, ici et là. Ils sont loin. Très loin.

 

Je suis revenue. Je me suis retrouvée et me suis à nouveau aimée. Je m’appelle Sila. Si la vie m’est encore contée comme les dernières semaines que je viens de passer, je saurai qu’il ne sert à rien d’être ici et là-bas. J’étais loin. J’étais trop loin.

 

Alors. Maintenant, j’ai décidé : je reste. Ici.  

 

18:05 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

16 mai 2015

Chanson pour une âme en peine

âme, peine,

 

 

 

Moi, j’vous dis, c’est pas d'sa faute à elle,

Cette drôle d’immortelle

Si elle s’est accrochée à moi

Cette âme en peine dans son désarroi

 

Il m’a dit : c’est d’la faute des curés, quel drôle de métier.

Ils disent des bêtises, au nom d’une Église

Ils récitent encore et encore, sans y croire, des métaphores

Comme des automates, de simples bureaucrates

Et les âmes restent en peine...

 

Elle n’était pas vilaine, cette âme en peine

Elle avait juste la nostalgie, d’une vie endormie

À travers moi, elle vivait sa mélancolie

Et nous aurions sombré dans la folie

 

Il m’a dit : elle est partie

Il ne m’a pas dit où ni dans quelle vie

Je ne ressens plus cette nostalgie, d’une vie par analogie

À travers elle, je n’étais plus, sur mon âme, elle avait jeté son dévolu.

 

Oui, elle est partie vers un ailleurs

Là où elle n’aura plus peur

Là où elle aurait dû être

Peut-être avec ses ancêtres ?

 

Il m’a dit : c’est d’la faute des curés, quel drôle de métier.

Ils disent des bêtises, au nom d’une Église

Ils récitent encore et encore, sans y croire, des métaphores

Comme des automates, de simples bureaucrates

Et les âmes restent en peine


 

Je lui dis au revoir, à cette petite âme en peine

Je reprends mon espoir, et ma vie sereine

Elle est au paradis, là-bas et loin d’ici

C’était juste une âme en peine et elle est partie…

 

 

 Pour une petite âme en peine, bon vent.

 

 

17:08 Écrit par Rachel Colas dans *TEXTES A METTRE EN MUSIQUE*, TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

08 mai 2015

Existence

jeu, dame, noir, blanc

 

Mon monde est noir et blanc. Même si je ne vis que pour le blanc. Chaque jour, j’attends. À moi seule, j’incarne la patience, mais il ne faut pas s’y fier, je suis vigilante !

 

Lorsque notre rendez-vous se confirme, je retiens mon souffle. J’espère qu’il me tiendra bien au chaud entre ses mains si douces. Je sens son excitation me traverser le corps et je retiens les battements de mon cœur : j’ai trop peur de manquer une de ses émotions. Mon corps est à son écoute. Entièrement. Je suis dévouée. Je ne vis que pour ce moment. C’est ma raison de vivre. Je n’ai qu’une mission : arriver à lui insuffler toute ma hargne de vivre. Vivre le plus longtemps pour lui. Je ne peux le décevoir. C’est ma vie. C’est mon destin.

 

Nous passons de longues soirées en tête à tête. Parfois, le silence nous raconte et alors, je sais tout de lui. Son odeur de tabac et de musc me grise. Je retiens mon souffle. Les effluves toxiques de son cigare deviennent mon oxygène. J’ai la tête qui tourne. Je dois rester debout. Vaillante. Pour lui. Parce que je suis à lui. Depuis toujours.

 

J’ai pourtant peur. Peur de comprendre ce qui se passe. Il se lasse. Il se fait vieux. C’est lui qui le dit, car jamais je n’ai trouvé un homme aussi patient, aussi bon que lui, ni si vaillant. Il veut me quitter, moi qui ai sacrifié ma vie pour lui. Moi qui passe mon temps à l’attendre… Il déclare forfait. Ce n’est pas comme ça que je l’ai habitué. J’ai mal. J’entends le mot "concentration". Je me dis que je veux me concentrer toute à lui… Que la vie s’échappe ? Ce n’est point possible : notre temps se résume à être ensemble. Le temps n’existe que par et pour notre liaison. Notre fidélité. Indestructible. Eh oui, j’ose pour la première fois dire amour… Il ne peut me laisser. M’abandonner ; et pourtant, le voilà qui parle, prononce des mots tendres, mais qui me détruisent. Il m’offre. Il me laisse. Je meurs.

 

Des petites mains me font des chatouilles. Je ne sors pas beaucoup de mon antre. Je prends l’air sur une courte période, mais bien plus souvent qu’avant. J’entends des rires autour de moi. Il y a de la lumière. Cela sent bon. Une odeur de sucre et de lavande. Une odeur de chaud et de caramel. J’ai perdu mon odeur préférée et me suis perdue en route. Pourtant, après de longs mois de silence, je me suis éveillée. Je sais que jamais plus je ne le retrouverai. J’en ai fait mon deuil et jamais je ne l'oublierai. Pour ne pas le perdre encore et encore, j’ai décidé qu’il vivrait en moi. Parfois, souvent, j’ai encore mal de lui.

 

Le temps passe, mais qu’est-ce le temps sans lui ? Les petites mains deviennent fermes, je sors moins souvent, mais bien plus longtemps. Un jour, mon monde est devenu rose avec des rubans. J’ai entendu des rires et des applaudissements. J’ai surtout senti une goutte d’eau glisser le long de mon corps. Et j’ai ressenti une vague d’amour. Cela m’a rappelé lui. Sauf que c’était plus fort encore. Et j’ai su qu’une nouvelle vie commençait.

 

Désormais, je fais partie de leur vie à ces jeunes mariés. Je suis dans le salon, sur une petite table. Je trône. À mes côtés, son portrait. Je suis heureuse, moi la belle dame blanche, aux damiers noirs et blancs.

17:40 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

30 avril 2015

Les boîtes de Chloé

 

boîte, émotions, PNL, Christian Schloe

"Portrait of a heart" by Christian Schloe

Réponse à un défi littéraire : "trouver une boîte vide devant sa porte"

Ce texte reprend également une technique issue de la PNL.

 

Je m’appelle Chloé. Je suis une cueilleuse d’émotions. Enfin, j’étais. Ou tout du moins, c’est ainsi que je me définissais il y a quelques années. Je récoltais les émotions de ceux ou celles qui passaient sur mon blog. Je récoltais les trésors cachés dans leurs commentaires, je m’en nourrissais et puis, j’étiquetais mes émotions. C’était pratique. Je comptais élaborer une étude très scientifique. J’envisageais de vendre des flacons d’émotions. Je comptais bien rendre service à l’humanité et à moi-même. J’étais certaine qu’un flacon de nostalgie d’enfance, ou de l’émoi d’un premier baiser coûterait une fortune pour qui en aurait les moyens et même les autres…

 

J’ai tellement bien travaillé, je me suis tellement bien écoutée telle une scientifique qui observe la fourmi à la loupe que j’ai réussi à me diviser. Chaque personne, chaque endroit, chaque émotion trouvait sa place. Ainsi mon mari avait-il la boîte « mariage », mon fils, « descendance », ma mère « héritage », ma sœur, « différente », ma meilleure amie « confidences », mon amoureux transi du bureau « romantisme », etc. J’en avais des tas d’autres ! En vrac, « corvées » malheureusement au pluriel tout comme « devoirs », « obligations », « joies », « petits bonheurs », « idées », « à faire », « souvenirs »… Il y en avait tant qu’une pièce entière y était dédiée ! Toutes mes boîtes étaient numérotées, répertoriées. Chaque nouvelle émotion était décortiquée, diagnostiquée, étudiée. En premier, son message. À prendre littéralement. Sans a priori. Ensuite les questions primordiales : le contenu du message m’était-il adressé ? Si oui, était-il valide ? Était-il fondé ? À quoi servait-il ? Fallait-il en tenir compte ? Quels sentiments m’apportait-il ? Devais-je l’accepter ? Le refuser ? L’ignorer ? Une foule de questions pertinentes reprises dans un tableau compliqué. Enfin, à force, c’était devenu d’une simplicité écœurante. Je devenais une pro. J’étais, je suis encore une cueilleuse d’émotions et je les catégorise.

 

Si je dois déterminer mon pourcentage d’émotions dites positives, j’obtiens un très bon score. C’est normal : les émotions négatives, je les jette dans la boîte « poubelle ». C’est radical ! Ainsi, dans ma vie, tout va merveilleusement bien. Naturellement, cela n’a pas été toujours le cas. Et vu de l’extérieur, certains pourraient douter du bien-fondé de mon étude en arguant le fait que cela ne m’a pas empêchée de divorcer alors que pour moi c’était simplement un changement de cap, pas de quoi fouetter un chat ! Que ma sœur ne me parle plus sous le prétexte que je suis insensible alors que je brasse des émotions comme pas possible est tout bonnement risible ! Un prétexte. Il faut savoir qu’elle m’a toujours jalousé ! Quant à ma mère, elle n’est plus de ce monde. Ma tristesse est quelque part dans une de mes boîtes. C’est une des rares que je n’ose pas approcher. C’est mon droit de ne pas vouloir souffrir ! Je n’ai jamais eu de boîte pour mon géniteur, il n’en vaut pas la peine, lui qui s’est enfui à l’annonce de ma naissance ! Cela me fait une économie de boîte ! Mon amoureux transi du bureau a finalement trouvé l’amour avec ma meilleure amie, une secrétaire du bureau des comptables. Aujourd’hui, elle ne mérite plus le nom d’amie. J’ai nommé cette boîte « trahison ». Je l’ai posée tout en haut sur l’étagère et elle prend allégrement la poussière : bien fait pour elle !

 

Je n’ai pas voulu créer de boîte « solitude ». J’ai refoulé cette idée à peine avait-elle effleuré mon esprit. Avec toutes ses boîtes autour de moi, la solitude ne peut s’imposer à moi ! Elle n’est pas la bienvenue ! Même si mon fils a décidé de me quitter : c’est son droit après tout ? Il est devenu un jeune adulte. J’ai une boîte pour lui mais je n’ai plus grand-chose à y déposer. Quant à mon ex-mari, il n’est plus qu’une boîte vide…

 

C’est vrai, je n’ai plus beaucoup de liens avec la « vraie » vie mais le contact avec ce monde émotionnel m’est tellement précieux qu’il me semble que plus rien d’autre n’a d’importance…

 

Un jour, pourtant, quelque chose s’est passé. Tout a changé. Cela a commencé par un coup de sonnette. Il y avait longtemps que je n’avais pas entendu ce bruit cristallin. À croire que le monde avait oublié ma porte… à moins que ma porte ne soit invisible aux yeux des autres ? Probable…

 

Etonnée, surprise comme une enfant prise en faute, je me suis levée de ma chaise d’un bond. J’ai même entendu mes os craquer ! Il faudrait que je bouge un peu plus, à rester toujours à l’intérieur, je risque d’être en déficit de vitamine D. Quoique je peux encore commander une lampe de luminothérapie… Une excellente idée ! Du coup, je l’ai notée afin de ne pas l’oublier. Les idées filent à une vitesse vertigineuse. Je ne m’embête jamais : mes pensées m’accompagnent sans relâche.

 

Doucement, presque craintivement, j’ai entrouvert la porte. Personne ! J’avoue que je ne suis pas très rapide ni agile. Je suis plutôt du genre « réfléchi ». Certains osent me cataloguer d’introvertie. Mais soit. Ma lenteur, je dois l’admettre, aurait même découragé le meilleur commercial !

 

Ainsi, n’y avait-il personne. Par contre, sur le pas de la porte : une boîte. Étonnant ! Je n’avais rien commandé. Je la pris délicatement. Elle était légère. Vide naturellement. Qui pouvait me déposer sur le pas de la porte une boîte vide ? Je me sentais irritée. Je détestais ne pas comprendre. Je détestais encore plus deviner une plaisanterie et m’imaginer en être la cible. Je la posais rudement sur la table. Elle était comme les autres, celles que je commandais. Sauf. Sauf qu’elle était quand même différente. Celle-ci n’existait pas par ma seule volonté. C’était préoccupant. Et la question principale restait : Qui ? Qui l’avait déposée ? Ensuite : pourquoi ? Quel était le message caché derrière ce drôle de présent ? J’aurais préféré une rose ou un bouquet de fleurs à tout prendre… Qui était l’auteur de ce présent bizarre ?

 

Mon ex-mari ? Il avait quitté le territoire pour faire le tour du monde en bateau. Rien n’était assez loin de moi. Mon fils ? Il s’était engagé à l’armée. Ma mère : paix à son âme. Mon ex-meilleure amie et mon amoureux transis étaient en train de pouponner. Je ne les enviais pas. Personne à ma connaissance aurait pu m’apporter cette drôle de caisse vide. Vide. Entièrement vide !

 

Je passais ma soirée devant elle. Avec elle. En tête à tête. Moi avec un million de pensées et même plus. Elle avec le vide, son vide. À nous deux, cela donnait un certain équilibre…

 

Nous sommes restées pendant une semaine à nous mesurer l’une à l’autre. J’ai découvert un mélange d’émotions. Je suis passée de l’hostilité, à la méfiance puis à la curiosité. J’avais presque l’impression qu’elle grandissait sous mon nez. Mais je pense que c’était un effet optique. C’est au cours du treizième jour que j’ai décidé de lui donner un nom. Cependant, je n’étais pas tout à fait prête. Chaque boîte avait son rituel. Aujourd’hui, je savais que celle-ci était spéciale, que je devais y mettre du mien. Que cela me demanderait de l’effort. Et même d’abandonner certaines choses : cette boîte en voulait plus que je ne pensais de prime abord !

 

Il me fallut encore une semaine pour me décider à bouger. Par la fenêtre du salon, je voyais les arbres danser en cadence sous l’air mélancolique du vent. Un long frisson me parcourut le dos. Je n’étais pas encore prête. J’avais besoin de chaleur. À défaut de chaleur humaine, je décidais d’allumer un feu dans l’âtre. Tout était prêt. Il manquait juste le craquement d’une allumette…

 

Cette chaleur inattendue fit soupirer d’aise la maison. Il me semblait que quelque chose venait de se relâcher. Je ne savais pas encore que c’était moi. Bougie blanche à la main, je me suis rendue dans ma pièce. J’aime l’ambiance des bougies : tout paraît plus doux. Atténué. Précieux. Comme un film invisible qui déguise la réalité en féérie… D’habitude, je m’asseyais au milieu et je m’y sentais bien. Toutes ces émotions autour de moi me donnaient l’impression d’être vivante.

 

Soudain, la pièce se rapetissa. Un constat s’imposait : trop encombrée ! La première boîte fut celle toute légère de mon ex-mari. Un coup de cutter et elle se replia sur elle-même. Définitivement hors d’usage. Je mis celle de mon fils de côté : elle allait encore servir, c’était une certitude. Je pris une à une chaque boîte et en étudiais le contenu avec attention. Je me posais des questions que je jugeais essentielles : cela avait-il encore de la place dans ma vie ? Était-ce quelque chose d’agréable ? Cela m’aidait-il ? Ainsi de nombreux regrets retournèrent en cendres, accompagnés de jalousie et de rancœur. Dans la foulée, je sentis le besoin d’écrire une lettre à mon ancienne amie. Une lettre de démission envers notre amitié mêlant le pardon, et le merci pour les bons moments. La lettre finit également au feu et j’en ressentis la délivrance d’un lourd fardeau. Au fur et à mesure du tri, je me sentais plus légère. Je mis également la boîte de ma sœur sur le côté. Elle aussi, je voulais la garder, nos souvenirs d’enfance restaient précieux, et nos querelles d’adultes devenaient subitement enfantines…

 

Le tri se termina très tôt le matin. J’étais fatiguée et en même temps pleine d’énergie. Un nouveau jour se levait. Je me sentais sereine comme après un fastidieux nettoyage de printemps lorsque la maison embaume le propre, le frais et les jours heureux à venir. J’avais également redécouvert mes espoirs, mes rêves que j’avais enfouis au fond de la pièce dans un recoin sombre.

 

La pièce me semblait étrangement lumineuse. Désormais, la fenêtre libérée de son mur de carton pouvait laisser le soleil éclabousser le parquet. Elle était belle cette pièce ! Elle pourrait même devenir un bel atelier de couture. J’avais retrouvé mon carnet de croquis. J’avais toujours rêvé d’être styliste. Aujourd’hui, plus rien ne m’en empêchait et surtout plus moi ! L’envie de créer revivait en moi et j’avais l’impression de renaître des cendres de mon passé. La pièce libérée était comme une autorisation à vivre au jour le jour pour alimenter mon futur. Le passé vivait toujours, je ne l’avais pas effacé et n’en ressentais pas le besoin. Il restait là en mémoire de qui j’étais avec mes forces et mes faiblesses, du comment j’étais arrivée à être moi aujourd’hui. J’avais mis à jour mes propres fondations qui, après ce nettoyage à grandes émotions, s’avéraient solides. Je pouvais vivre. Aller de l’avant…

 

Un jour, en rangeant mon bureau, j’ai retrouvé le bon de commande signé de ma main. Encore aujourd’hui je trouve étrange cet oubli. Y aurait-il une part de moi qui voulait me sauver moi-même ? Ma sœur me conseille de ne pas me poser trop de questions et de vivre simplement. Je pense qu’elle a raison.

 

Je m’appelle Chloé. J’ai décidé d’être heureuse et je le suis.

 

18:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

23 avril 2015

Le grand tourbillon

rire, humour, chaussettes

Photo : Lil Lacey's legwarmers by purllamb : showstopper

 

Elles vivent parmi nous, présentes dans chaque foyer, quasiment dans le monde entier. Elles partagent notre vie à tout moment hormis en été où elles ont tendance à être plus discrètes sauf, peut-être, auprès des sportifs qu’elles adorent particulièrement et quelques autres élus, triés sur le volet. Par contre, la majorité de la population et encore plus les jolies femmes les boudent carrément en période estivale. Ma foi, c’est une occasion pour elles de bénéficier de vacances largement méritées !

 

Aujourd’hui, les êtres humains le reconnaissent : elles vivent un cauchemar ! C’est un fait. Personne ne peut le nier, c’est tellement évident ! Quant à elles, elles ne peuvent, malgré leur envie, accuser les hommes même si ceux-ci ont une lourde part de responsabilité. Il faut savoir qu’elles vivent pour eux ou plutôt grâce à eux. Malheureusement, il est extrêmement difficile de changer les habitudes des humains ! S’ils se rendent compte de l’amplitude de la catastrophe, ils ne trouvent aucune solution. Aucun remède. Ils se contentent de constater. De déplorer. De rager. Des humains dans toute leur splendeur ! Rien ne change dans leur monde, ils mettent trop d’énergie dans la guerre, la haine, l’argent. Mais c’est une autre histoire… Malgré tout, il faut en convenir, cette catastrophe touche à leurs habitudes, mais apparemment pas assez pour qu’ils osent en changer.

 

Elles ont pensé à fuir, mais pour se rendre où ? Chez qui ? Les hommes sont tous les mêmes. On ne peut pas dire qu’ils sont très délicats. Trop souvent, elles sont encore rejetées, usées jusqu’à la corde après de loyaux services et puis, définitivement oubliées. Au profit des nouvelles. Belles, fraîches, douces. Naturellement.

 

Leur vie est courte. Elles le savent toutes. En réalité, ce n’est pas ça le problème. Elles sont préparées à leur fin inéluctable. Leur mission de vie est de mourir comme elles sont nées : à deux. C’est comme ça : elles vivent dès leur naissance en couple. Jamais l’une sans l’autre. Toujours au diapason. Vivant à quelques secondes de décalage. Dans les pas l’une de l’autre. Un couple uni. Le bonheur de vivre à deux. D’être deux.

 

Ensuite, leur objectif est de plaire à ces humains ingrats. Elles se plient à leurs volontés, à leurs caprices et… elles en voient de toutes les couleurs ! Elles agissent selon leur mode à eux, obéissantes.

 

Et puis les humains ont inventé la machine. La machine ! Oui, c’est vrai : cela leur procure un plaisir fou ! Mais il faut garder à l’esprit qu’il y a quand même de gros risques... Parfois, le couple est désuni : elles se retrouvent avec une nouvelle compagne. Cela entraîne parfois des grincements de dents et à d’autres moments des éclats de rire. Certaines, paraît-il, sont restées rouges de honte ! La consigne est pourtant claire : elles doivent rester deux par deux. Question de sécurité. Et de bon sens.

 

Au départ, elles se serrent l’une contre l’autre, avec la peur au ventre de se perdre. Parfois, l’excitation les noue, mais souvent l’ivresse les emporte loin l’une de l’autre et c’est le moment le plus dangereux : vont-elles se retrouver ? Ressortir ensemble ? On ne sait toujours pas comment cela se passe. Même les humains ne comprennent pas. C’est assurément un sortilège. C’est inévitable. Cela se passe partout, dans tous les foyers sauf ceux qui les nouent très fort. C’est un risque, car sans liberté, elles s’étiolent, perdent leur couleur, leur souplesse et terminent encore plus tôt leur si courte vie.

 

Cela fait débat : une courte vie à deux ou connaître l’ivresse de la liberté au risque de se perdre ? Ou pour mieux se retrouver ? Personne n’a la réponse et c’est tant mieux. Et puis, il y a les rebelles ! Celles qui veulent vivre leur vie et qui pour une raison ou une autre se séparent dès leur naissance. Elles ne voient pas souvent la couleur du ciel, souvent elles finissent leur vie dans un coin poussiéreux. La déchéance. Rares sont celles qui connaissent le grand tourbillon, celui tant attendu et craint. Celui qui donne le tournis et qui enlève l’être aimé, ou parfois offre un nouvel amour… C’est le destin. Personne ne peut le contrer. Pas même les humains.

 

Désormais, c’est une évidence : le taux de divorce des chaussettes ne cesse d’augmenter. Et personne n’y peut rien…

 

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21:48 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

14 avril 2015

Le cri de la sirène

Jumelles, vie, mort, non-dits, lettre, mort

"Secret Promise" by Shiori Matsumoto

 

 

Je suis à l’aube d’une nouvelle vie. Je ne sais pas vraiment où je vais. Je me laisserai guider. Je dois juste garder confiance. La vie a été clémente et je peux affirmer haut et fort que j’ai été une femme gâtée : point de soucis de santé ou d’argent, j’ai rencontré l’amour plusieurs fois même ! J’ai surtout à mon chevet deux enfants, un garçon, une fille qui me rendent visite régulièrement dans ma maison de retraite. Je sais et je sens qu’ils sont heureux de me voir. Je les trouve beaux. Je les aime tant !

 

Mon souffle devient faible. Mon cœur s’agite dans mon pauvre corps décharné avec bien trop d’énergie comme s’il voulait encore et encore vivre les choses merveilleuses de l'existence sur cette terre !

 

Je dois me rendre à l’évidence : je suis tellement fatiguée qu’il est temps pour moi de partir. Il me reste encore de belles années, mais à quoi bon ? Mon médecin m’a conseillé de ne pas prendre trop de ces gouttes bleues au goût d’anis. Cela pourrait m’être fatal. Juste trois voire quatre, en cas d’angoisse. Angoisse de quoi ? Je n’ai rien à perdre si ce n’est mon dernier souffle. Quant au reste, hormis mes enfants, je n’ai personne qui me donne une raison valable de vivre. Pas même de petits-enfants à gâter. J’ai, comme qui dirait, fait mon temps. Ma tâche de mère aura été de construire des racines à mes enfants et de leur offrir des ailes pour voler vers leur propre vie. Je peux assurer sans prétention aucune que j’ai parfaitement réussi mon œuvre. Je souhaite ne jamais lire dans leurs yeux de la pitié ou de la souffrance de me voir amoindrie. Il est donc temps.  

 

Avant de partir ce soir, j’ai une dernière chose à faire. Ou plutôt à écrire. J’ai toujours eu cette lettre en tête, mais je n’ai jamais osé l’habiller de mots. Je réservais cette confidence à un instant particulier. Il me semble que rédiger un tel aveu une heure avant sa mort vaut bien la dénomination de ce moment. Mes enfants n’en sauront rien parce qu’il faut parfois taire son jardin secret. Ils trouveront peut-être quelques cendres. À moins que je ne décide de les réduire définitivement sous le jet d’eau du robinet ? Cela ne sert à rien de les intriguer. La vie est déjà tellement complexe ! Les pensées tournent folles dans ma tête, je divague… comme pour retarder ce précieux moment. Les gouttes attendent à côté de mon verre. Je porte une de mes plus belles robes de nuit : celle avec de la dentelle blanche. Elle sent bon le frais et la lavande. Je mets toujours un sachet de lavande entre mon linge. Cela me rappelle mon enfance : ma grand-mère faisait la même chose. Pourvu que ma fille le fasse, elle aussi ! Mais après tout, chacun sa vie. Je sais que là où je serai bientôt  - et c'est une chose indisputable - je veillerai sur eux ! Le contraire ne se peut pas ! C’est cette certitude qui me pousse à quitter ce monde pour un ailleurs. Il est temps de passer à l’action.

 

J’ouvre mon carnet. Celui où j’ai écrit tous les moments importants de ma vie, j’aurais voulu y inscrire les dates de naissance de mes petits-enfants, mais voilà, cela ne s’est pas fait : mon fils est trop pris par sa carrière professionnelle et ma fille n’arrive pas à être enceinte. Blocage psychologique, paraît-il… Malgré tout, il y a beaucoup de pages noircies. J’en ai laissé une pour y rédiger mes derniers mots. Des mots qui resteront entre moi et cette feuille avant qu’elle ne finisse en cendres. Peut-être comme moi d’ailleurs ? Mais l’heure n’est pas au morbide. Je ne veux pas gâcher ce beau moment. Je me décide : j’arrache la page, prends mon stylo préféré et je commence :

 

« À toi,

Me voici. J’ai toujours su que tu étais à mes côtés. Une impression vague de présence indéfinissable. Au fil du temps, je la ressentais de plus en plus comme si tu te décidais enfin à me tendre la main. Il faut dire que nous étions ensemble, enfants. Jusqu’au jour où mes parents m’ont emmené chez ce psy. J’ai vite compris qu’il ne fallait plus parler de toi. Que sinon, j’aurai pu être cataloguée de folle. C’était notre secret. Et puis, à force de devoir te nier, je t’ai oubliée. Longtemps. Très longtemps. Trop longtemps. Je te demande pardon. Pardon pour ce silence, mais tu sais, tu as toujours fait partie de ma vie, je m’en rends compte.  Comme dans un coin de ma tête. De mon cœur. Et même de mon âme. Nous ne faisions qu’un, te souviens-tu ?

 

Je t’ai vraiment retrouvée lorsqu’un jour, j’ai découvert les carnets de maman. Tout est devenu si évident ! Étais-je la plus forte ou m’as-tu laissé vivre ? J’aimerais connaître la réponse, mais j’imagine qu’elle ne viendra jamais. Et puis, après tout, qu’importe !

 

J’aimerais que tu viennes. Bientôt. Je sais que tu seras là. Il me semble de plus en plus te voir le soir dans la pénombre à côté de mon lit. Je suppose que tu m’attends, que tu me laisses le temps ? Et maintenant, il me tarde de te retrouver. J’en ai parlé à ma fille : elle n’a pas compris. Elle m’a assuré que c’était le reflet du miroir. Naturellement. Comme pourrait-elle comprendre ? Je n’ai jamais parlé de toi. À personne d’ailleurs. Est-ce que cela a de l’importance pour elle ? Je me dis que oui et pourtant, un jour, si elle était enceinte, et que cela devait se savoir, ce serait comme un signe de toi. J’ai toujours entendu dire que lorsque j’étais née, j’avais poussé comme un cri de sirène. Cela m’avait toujours fait rire comme si j’étais une petite fille née pour vivre des contes. Et puis, un jour, j’ai compris : comment peut-on définir le cri d’une sirène ? C’est en lisant le carnet de ma mère que j’ai compris que le cri d’une sirène anéantissait la vie et que toi, tu n’étais plus.

 

Est-ce mon cri qui t’a tué ? Ou as-tu choisi de ne pas naître ? De me laisser toute la place ? De faire abnégation de toi pour me laisser la vie dorée que j’ai eue ? Je le pense. Je te remercie pour ce cadeau. Je te demande pardon d’avoir accepté ton sacrifice, de t’avoir oubliée pendant de longues années… Il me tarde de te retrouver, toi, mon double, ma jumelle. »

 

Je ressens soudainement une étole d’amour qui m’étreint. C’est bon. C’est chaud. C’est doux. Je me souviens : c’est elle. Je redeviens la petite fille qui jouait avec son double dans le jardin, à l’abri des oreilles maternelles. Je me rappelle m’étonner que personne ne la voyait alors qu’il était si facile d’affirmer haut et fort : « elle est à côté de moi, pareille ! ». Je n’en ai pris conscience que lorsque j’ai lu le journal intime de ma mère, trouvé à sa mort : un seul enfant viable, l’autre n’ayant pas survécu. Un lourd secret à porter. C’est à cette lecture que j’ai compris d’où provenait cette tristesse sourde lors de mes anniversaires. Aujourd’hui, je me rends compte que ces non-dits sont tueurs. Particulièrement d’espoir. Qu’il faut célébrer autant la joie que la peine, nier cette dernière ne revient qu’à l’exacerber. C’est idiot.

 

Je me dis qu’avant de boire mes petites gouttes bleues, je dois lui raconter : sa mère avait une jumelle. Et peut-être, un jour, elle aussi … Oui, briser la chaîne, ne pas reproduire les mêmes erreurs. Je vais lui raconter, c’est aussi son histoire. En attendant, je vais brûler cette lettre. Demain, je prendrais mes gouttes et puis, j’ai une autre belle robe de nuit...  Quant à elle, je sais qu'elle m’attendra, elle est patiente...

Oui, ce soir, j’ai quelque chose d’important à raconter et demain est un autre jour…

 

15:52 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

08 avril 2015

L'éveilleuse - Texte

Lettres, amour, passé, fantômes,

 

 

L’aube avait dissipé sa frayeur nocturne. Elle allait devoir reprendre ses souvenirs pas à pas, revivre ses émotions pour compléter correctement son carnet des songes. D’ordinaire, cela ne la dérangeait pas. Mais ce qui s’était passé hier était assez… effroyable ! Un cauchemar pareil, cela ne s’oubliait pas de sitôt ! Son côté cartésien lui soufflait qu’il devait bien avoir une raison à celui-ci, voire une origine. Son amie pnliste le lui avait d’ailleurs conseillé : si elle désirait en connaître davantage sur elle-même, elle devait noter ses rêves. Soit. Naturellement les songes effrayants aussi. Ce qui du coup devenait bien moins plaisant…

 

Elle ouvrit son cahier et commença par écrire le plus facile : la date. Par quoi commencer d’autre ? Raconter qu’elle avait ressenti une présence ? Que la peur l’avait assaillie, arrachée au sommeil et qu’un long cri aigu l’avait tétanisée ? Qu’ensuite, il lui avait semblé voir deux personnes se pencher sur elle ? De mémoire, une femme et un homme ? L’être féminin ayant des cheveux couleur miel foncé ? C’était ce qualificatif qui lui venait en premier à l’esprit : miel foncé. Et puis, le second hurlement quelques longues secondes après : perçant !

 

Son mari était persuadé de mourir un jour de crise cardiaque à ses côtés ! S’il redoutait une attaque quelconque comme un cambriolage lorsqu’ils étaient au lit, elle se souvenait n’avoir pas pu se raisonner ! Elle était restée coincée dans un brouillard d’émotions impalpables qui, finalement, s’était traduit en pleurs enfantins. Les joues inondées de larmes, elle était redevenue une petite chose craintive, une enfant effrayée par l’obscurité…

 

Lui, à peine remis de sa frousse, l’avait bercée mécaniquement dans ses bras, s’exhortant à ralentir les battements de son cœur, néanmoins rassuré de savoir que ce n’était qu’un cauchemar parmi d’autres. Comme à chaque fois. Elle s’était efforcée de calmer les frémissements de son corps, de faire fi du contrecoup. Elle souhaitait plus que tout sombrer à nouveau dans un sommeil paisible, sans rêves, cette fois-ci.

 

Oui, il lui était difficile de trouver les mots exacts pour décrire cette terreur. Elle nota brièvement : cri, femme et homme, cheveux couleur miel, second cri. Peur. Irraisonnée.

 

Et puis, elle tourna la page…

 

****

 

Le dimanche était son jour préféré. Elle se leva pleine d’énergie et d’espoir pour cette nouvelle journée : c’était jour de brocante ! Qu’allait-elle découvrir ? Rapporter ? Elle devait impérativement ramener un trésor. Quel qu’il soit.

 

Elle tomba dessus « par hasard » et cela la fit sourire. C’était une amusoire qu’elle s’était inventée. Elle était persuadée que le hasard n’existait que pour une seule et unique raison : lui rappeler qu’il pouvait faire un pied de nez au destin !

 

Le brocanteur avait été rude en affaire pourtant il la connaissait. Souvent, c’était un atout. Assurément pas aujourd’hui ! Elle acquerra tout de même à un prix raisonnable une petite valise en similicuir aux charnières cassées : une jolie déco pour la vitrine de sa jolie boutique vintage « Les Jolies Choses de Marine », sa fierté. Elle ouvrait les lundi, mercredi et samedi de chaque semaine. Par contre, le jeudi matin était réservé aux rendez-vous. Et pas n’importe lesquels ! Triés sur le volet. Obtenus sur recommandation uniquement ! C’était ce qui démontrait sa qualité. Sa singularité. Elle ne s’en rendait pas encore vraiment compte. Il faut dire qu’elle s’était créé une profession sur mesure : elle était, comme elle disait, une « éveilleuse ». Une éveilleuse d’âme. Une éveilleuse d’esprit. Une éveilleuse de cœur. Qu’importe les termes ! Elle « éveillait » au monde, les âmes fatiguées.

 

Ceux qui n’avaient pas d’imagination ou qui désiraient se loger tranquillement dans le moule social appelaient cela « coach de vie ». Ce qui voulait tout dire et en même temps, rien. C’était pratique. C’était tendance. Ce n’était pas pour elle. Elle se voulait différente et elle l’était. Comme tout un chacun, malgré tout.

 

Pour cela, elle utilisait différentes méthodes : cartomancie, tarots, pendule, outils de communication divers entre analyse transactionnelle et l’hypnose ericksonienne, énergie ou simplement son ressenti. Jusqu’à présent, elle avait de bons retours, mais elle n’en tenait pas toujours compte tant elle doutait d’elle-même. De ses capacités surtout, certainement pas des ressources qui vivaient en silence au tréfonds de chaque être et en particulier de ceux qui venaient chercher de l’aide auprès d’elle. Il fallait en convenir : c’était des aveugles ou plutôt des « oublieurs » de leurs richesses intérieures. Elle n’était tout au plus qu’une éveilleuse. Une simple et humble éveilleuse.

 

Ce n’est qu’en rentrant chez elle et en examinant attentivement la valise qu’elle les trouva : trois lettres jaunies par le temps. Une d’un homme, un soldat. L’autre d’une femme. Et la dernière, un menu de fin d’année ou d’anniversaire avec les signatures supposées des convives. La découverte lui laissa une impression de déjà vu comme lorsqu’on a un mot sur le bout de la langue… C’était horripilant. Elle avait beau fouiller dans sa mémoire, rien ne venait.

 

Elle se pencha en premier sur la lettre du soldat écrite à l’encre bleue devenue pâle au fil des années. Elle dut prendre une loupe : les lettres semblaient tracées nerveusement : elles étaient petites et serrées avec des jambages accentués. Comme il était émouvant de détenir une correspondance privée du passé ! Elle oscillait entre l’impression sordide du voyeurisme si fréquent de nos jours à l’émotion d’un secret dévoilé par indiscrétion. Ce n’était pas une télé-réalité, c’était mieux, c’était pire : il s’agissait d’une vraie vie ! D’une parenthèse intime qui tombait ainsi au creux de son existence. Comme un message d’outre-tombe. Elle frissonna à cette idée : ce n’était pas de bon goût !

 

Elle s’attarda sur chaque mot, puis enfin habituée à la forme sèche des lettres, elle commença à lire :

 

« Ma chère Louise,

Je suis heureux d’être encore en vie pour t’écrire combien tu me manques. Te donner de mes nouvelles : quelle chance, j’ai ! Je voudrais que cette missive t’apporte le bonheur que je veux t’offrir dès que je serai rentré. Je ne veux pas m’en aller. Je ne veux pas que tu célèbres mes funérailles. Je sais ce que tu vas me dire, mais je ne peux m’empêcher d’y penser, c’est plus fort que moi. Les autres aussi y pensent. C’est horrible, cette guerre. Inhumain. Qui veut de ce combat de chairs sanguinolentes ? Qui ? Pourquoi ? Nous, les hommes, petits pantins, sommes en colère et cette rage nous tient en vie. Parfois…

 

Mais toi, oui, toi, tu es mon seul espoir de vie. Je voudrais tenir ta main. Caresser tes cheveux. Déposer sur tes courbes, mes baisers brûlants et lentement, avec le plus de tendresse qu’il me soit possible de te donner, te goûter encore et encore. Je ne puis me défaire de mon envie de toi, ma belle, ma tendre, mon double, mon Tout, mon ultime espoir de revenir à la vie. De revenir à toi.

 

Mon ami de tranchée Paul m’a lu ceci et je veux le partager avec toi : « Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les survivants ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les survivants les boivent en route. ». Je veux que tu sois ma survivante. Je veux que tu boives mes baisers avidement. Que tu captes et t’abreuves de mon amour que je glisse désespérément entre ses lignes pour qu’il te donne la force de m’attendre. Je te promets : je me garderai en vie. Pour toi. Rien que pour toi. Je t’aime. »

 

Qui était-il ce beau soldat ? Car il devait certainement être plaisant pour rédiger avec cette sincérité déconcertante, cette envie de vivre et d’aimer…

 

Elle poussa un soupir. Trop d’émotions. Pour casser cette nostalgie qui tout d’un coup l’enveloppa, elle prit la deuxième lettre à l’encre brune. L’écriture était anguleuse, décidée, c’était celle d’une femme indéniablement.

 

« Ma chère tante Marie-Jeanne,

J’ai décidé de rester en ville. Ils ont besoin de moi, ici. De toute façon, où veux-tu que j’aille ? La guerre est partout, tu me l’as dit toi-même. Ne t’inquiète pas : je veille sur la famille. J’ai du travail et des avantages. C’est beaucoup et peu à la fois, mais cela nous permet de tenir et d’attendre un peu moins douloureusement que le temps nous délivre du mal et que la paix revienne. Je fais mon possible. Tout va bien, je te le répète. Ne t’inquiète pas pour nous. Francine va bien : la guerre lui a fait perdre ses rondeurs, mais elle est toujours aussi jolie. L’uniforme lui va à ravir, c’est une belle infirmière. Dire qu’elle avait toujours eu peur du sang ! C’est un comble ! La guerre permet de nous dépasser. Je n’aurais jamais pu imaginer écrire cela un jour…

 

Nous n’avons pas de nouvelles de Gaston, mais ne dit-on pas : « pas de nouvelles, bonnes nouvelles » ? J’ai décidé d’y croire. Je prie pour lui. Pour les autres. Tellement sont partis… Léon, lui, est encore avec moi : trop jeune pour partir, mais je t’avoue qu’il m’inquiète : il veut s’engager. Je crains qu’il ne parte un jour et qu’il triche sur son âge. Tu sais comment sont les jeunes : ils ne se rendent pas compte. Lui se voit déjà en héros ! Qu’importe les honneurs, je veux que mon fils reste vivant. À mes côtés. La peur me tenaille jour et nuit et pourtant je garde la foi en de jours meilleurs.

 

Un jour, nous irons te rejoindre. Lorsque ce sera plus calme. Pour l’instant, ce n’est pas possible. Merci pour ton pot de miel : Gorges me l’a bien donné avec tes meilleures pensées. Nous pensons à toi à chaque cuillère. Je n’en avais jamais vu de cette couleur caramel ! On s’en délecte le dimanche. Papy en a eu les larmes aux yeux. Le pays lui manque et toi, encore plus ! Sûre que nous n’aurons pas de rhume cet hiver avec cette douceur du pays ! Prends soin de toi. Nous t’embrassons tous. Et haut les cœurs. Surtout. ».

 

Jamais plus elle ne goûterait une cuillère de miel sans penser à cette famille. Existait-elle encore ? Il y avait une adresse et surtout un nom. Elle chercha sur le net et découvrit assez rapidement des informations. Trop rapidement. Il fallait s’en douter : décès. La valise devait certainement provenir d’un vide-grenier. Elle se sentait soudain si triste. Un moment d’intimité du passé venait de remonter à la surface dans son existence à elle. À quoi cela servait-il ? Et dans quel but ? Elle avait pour habitude de penser que rien n’était vain. Que tout avait une raison. Que ce soit une rencontre, un malheur, un clin d’œil dans la vie, tout était en communion. Tout était message pour ceux qui désiraient décrypter. Oui, mais ces lettres ?

 

Elle se demanda si ce n’était pas elle, le fantôme ? Un fantôme du futur ? Une survivante, en sorte. Oui, bien entendu qu’elle était une survivante ! Elle vivait. Alors que les protagonistes de ces billets étaient, pour la plupart, depuis bien longtemps disparus de cette terre… et pourtant, leurs pans de vie explosaient dans sa vie à elle comme une bulle de savon entre deux éclats de rire un soir d’été…

 

Elle relut la citation favorite de l’ami du sergent, Paul… Après un long moment de réflexion, elle se dit que ce n’était pas faux. Que ce n’était pas vrai non plus. Elle ouvrit son carnet de rêves et écrivit d’une traite : « Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes du futur ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits parviennent à destination, les survivants s’en enivrent en route. ».

 

Il lui sembla désormais entendre un « déclic ». Il lui faudrait assurément beaucoup de confiance en elle pour se libérer de ses songes néfastes et se décider à profiter de la vie. Oui, elle était une survivante. Elle glissa les lettres dans son carnet et le ferma. Elle prit son portable, appuya sur le contact mis en raccourci sur l’écran d’accueil de son Smartphone et attendit que le numéro se compose. La sonnerie lui parut différente. Plus claire comme annonciatrice d’espoir. Cela la fit sourire. Elle était impatience qu’il décroche, son tendre ami. Elle ne voulait plus qu’il soit spectateur de ses rêves gris ! Au diable les rêves ! Il était temps pour elle d’exister. Vraiment. Pas « pour du semblant ». Rien que simplement vivre. À fond. Comme si le lendemain était le premier des jours nouveaux.

17:44 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES*, TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

20 mars 2015

Rencontres

folon, mer, anniversaire, PNL

Photo prise à Knokke-Heist en décembre 2007

 

 

 Aujourd’hui, j’ai quarante ans. 

Je suis désormais une quadragénaire et je HAIS ce mot ! Il rime trop avec « dégénère », « mégère », « mémère ». Il me cantonne dans une catégorie que je refuse… Pourtant, voilà, aujourd’hui : c’est mon anniversaire et j’ai quarante ans.

J’ai décidé de me consacrer cette journée. Seule. Histoire de dresser le bilan. Histoire de me donner un nouvel élan…

 

J’ai choisi la mer du Nord. À Knokke-Heist. Je profite pour dire mes adieux à mon cher Folon* de plus en plus ensablé… Trop souvent seul à contempler la mer, continuellement bercé par les comptines du vent, taquiné par le ressac des vagues… Le mouvement tantôt doux tantôt violent de la vie…

 

Je m’assieds maladroitement sur ma veste, un peu à l’écart, derrière lui, sur le sable encore légèrement humide. J’ai un pull en laine, il me faut bien ça. Le vent est « cru » comme on dit chez moi. Tantôt, bientôt, j’irai prendre un thé. Bouillant. J’en frémis déjà de plaisir.

 

Soudain, au loin, une tache de couleur. Du rouge. J’ajuste mon regard. Je ne veux pas de lunettes. Pas encore. Ce serait comme une défaite. Une larme vient se blottir dans le coin de l’œil : je ne veux pas qu’elle s’en échappe. Désobéissante, elle glisse doucement le long de ma joue. À cause du vent, car ma vision est parfaite. Une petite voix me souffle « presque parfaite ». Je la fais taire d’un haussement d’épaules.

 

La silhouette rouge s’approche. Je la vois mieux. Elle se dirige vers moi ni trop vite ni trop lentement. Je discerne les longs cheveux blonds dorés remontés en une longue queue de cheval. Le vent danse avec ses boucles, certaines, hors d’haleine, en profitent pour s’échapper et encadrer son fin visage.

 

Elle se tient maintenant devant moi : je découvre d’immenses yeux verts. Elle me fait penser à mon héroïne préférée lorsque j’étais petite : Martine. Aujourd’hui, c’est « Martine à la plage ». Je souris intérieurement. Ce sourire effleure mes lèvres et vient se déposer en grand sur ma bouche comme une caresse : la petite fille me renvoie mon sourire.

 

Sans y avoir été invitée, la petite fille s’assied à mes côtés. Je lui fais une place sur ma veste.

Notre silence est complice : nous écoutons le vent, admirons l’écume des vagues d’un blanc de plomb aux reflets parfois argentés. Comme à regret, elle lâche la mer du regard préférant tout d’un coup se concentrer sur moi. C’est quelque peu gênant.

Je brise le silence :

- « Comment t’appelles-tu ?

- Tu sais bien. Tu ne me reconnais pas ?

- Si… si bien sûr que si ! Pardon, tu es jolie…

- Est-ce que je deviendrai aussi belle que toi ? » me rétorque-t-elle

 

Je suis flattée. Je me dis que c’est un beau cadeau d’anniversaire. Je ris silencieusement. Je ne veux pas l’effrayer. Elle me regarde encore. D’un air grave. Trop sérieuse, cette petite fille…

- « J’en suis certaine !

- Es-tu heureuse d’être la personne que tu es aujourd’hui ? »

 

Si jeune ! Et de si graves questions ! Je réfléchis. Je ne veux pas lui répondre n’importe quoi. Elle mérite la vérité. La vérité pure, pas celle d’un adulte trop poli.

- « Oui. Je pense que j’ai fait les bons choix au bon moment.

- Tu ne regrettes rien ? »

 

Je l’observe à mon tour. Je découvre au-delà de son visage trop sérieux pour son âge une pointe de malice dans son regard vert. Cela me plaît. Dédramatise cette étrange conversation.

- « Non. Je n’ai aucun regret, je suis heureuse. »

 

Prise d’une impulsion irrésistible, je la prends dans mes bras. Elle s’y blottit comme pour emmagasiner ma chaleur. Je hume son doux parfum. Il me rappelle mon enfance. C’est loin. Et pourtant, c’était hier. Nous passons un long moment à nous bercer. Je me sens en paix. Je ne regrette rien et il me reste des milliers de choses à vivre ! Cette rencontre m’a permis de m’en apercevoir enfin ! Je la serre un peu plus contre moi, un « merci » éclot entre nous deux. Rien n’a été prononcé. Tout est dit. Elle relève la tête et me sourit. Elle est craquante !

 

La petite fille se lève, ôte le sable de sa jupe. Elle s’en va, fait quelques pas puis se retourne pour m’envoyer un baiser du bout des doigts. Je l’accueille le cœur léger. Il m’accompagnera tout au long de ma vie, je le sais.

 

J’ai l’impression fugace que cette rencontre n’a jamais existé. Aurais-je rêvé ? Mais je sais pertinemment bien que non. Je viens de recevoir un présent formidable et ne peux y mettre des mots dessus. C’est peut-être ça les plus beaux cadeaux ? Ceux que l’on tient secrets, que l’on garde jalousement pour soi…

 

Je suis frigorifiée. Je suis restée plus longtemps que je ne le pensais. Je jette un dernier regard à Folon. Le pauvre, on ne voit plus que sa tête ! Il me renvoie à la vie qui passe et qui malgré les coups du sort, nous fait tenir encore et encore jusqu’à notre dernière heure, notre dernier souffle. Notre ensablement à nous… inévitable.

 

J’entre dans le premier salon de thé trouvé. J’ai de la chance : il est douillet et accueillant. Une douce odeur de chocolat m’enveloppe. C’est comme si l’on m’avait jeté un châle sur mes épaules crispées par le froid du vent du Nord. Je décide de prendre une table face à la mer, l’unique placée contre un radiateur. J’y colle les jambes et me frotte énergiquement les mains. Vite, un chocolat chaud ! J’ai besoin de tendresse. Le chocolat, c’est toute mon enfance. J’aurais dû inviter la petite fille, mais elle ne m’en a pas laissé le temps… Peut-être un jour la reverrai-je, mais au fond de moi, je sais bien que non…

 

Je reçois un grand bol fumant, quelques biscuits gourmands l’accompagnent, moment de plénitude. Et je me souviens pourquoi je suis ici : c’est mon anniversaire. J’ai quarante ans. Aujourd’hui.

 

Une dame entre. Elle doit avoir une bonne vingtaine d’années de plus que moi. Peut-être même davantage. Le temps a laissé une légère empreinte sur son visage, mais il l’a délicatement posée. Le temps est un artiste.

 

Elle est belle. Je ressens comme une pointe de jalousie envers cette inconnue sereine. Elle savoure une tasse de thé bouillant. J’aime la manière dont elle se tient, le regard qu’elle porte sur l’horizon. J’aime la façon qu’elle a d’enlever son foulard, de sortir de son sac, un carnet puis un crayon. Cette femme dessinerait-elle ? Je l’envie encore plus. Moi qui rêve de posséder ce talent !

 

 Elle remarque que je la dévisage, m’adresse un sourire lumineux. Je rougis.

- « Votre chocolat est-il bon ? »

Surprise, je reste sans voix. J’acquiesce d’un mouvement de tête. Elle fait mine de ne pas remarquer mon trouble :

- « Quel instant merveilleux d’être ici, ne trouvez-vous pas ? »

Je n’ai pas le temps de répondre que la porte s’ouvre sur des éclats de rire. Un couple et trois gamins. Le plus petit se jette sur une banquette non loin de nous. Ses yeux brillent. Le salon de thé prend une autre allure : de douillet, il devient joyeux. Il suffit de quelques personnes dans un lieu pour que soudain tout s’illumine. La famille prend place, les enfants ramenés gentiment à l’ordre, passent commande en cœur. J’entends les mots « crêpes » et « chocolat ».

 

La belle dame m’envoie un clin d’œil complice. J’aimerais lui ressembler lorsque j’aurai son âge. Je me dis que cela doit être réalisable, il suffit d’y veiller. Que tout est possible, il suffit de le vouloir.

 

Et puis, je me souviens, c’est mon anniversaire : j’ai quarante ans aujourd’hui...

 

Dans le train qui me reconduit chez moi, j’ai collé ma joue sur la vitre froide. Je ressens ce qu’on appelle une « bonne » fatigue due sans doute à l’air iodé de la mer. L’ondulement des wagons me plonge dans une bienveillante torpeur. J’y suis rejointe par la petite fille de la plage et la dame du salon de thé. Un voile se déchire. Je comprends tout. Une bouffée de bonheur m’envahit : la petite fille que j’étais, m’a rendu visite : j’ai pu la remercier de ce que je suis, grâce à elle et la dame est celle que je serai dans quelques années...

 

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. J’ai quarante ans et j’ai reçu le plus beau cadeau qu’il soit.

 


 

La statue se trouve désormais à la Fondation Folon

Ferme du Château de La Hulpe
Drève de la Ramée 6 A
1310 La Hulpe

 

Texte retravaillé sous les conseils de Magali, la plume de lune, que je remercie.

 

17:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (5) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

18 mars 2015

Le dernier message

999 mots. Par un de plus pour écrire votre dernier message avant que la terre n'explose...

 

 

fin, monde, message,

illustration : auteur inconnu

 

Chers autres, À vous,

 

Dans quelques instants, ce monde ne sera plus. Dans l’univers. J’ai la croyance profonde, moi, pauvre créature terrestre d’un meilleur, ailleurs. Ce ne sera plus ici. Ce ne sera plus maintenant. Nous avons inventé les technologies les plus avancées pour reculer la mort, défier notre destin et nous nous sommes battus pour emprisonner le bonheur. Chacun désirait vénérer son dieu. Lui obéir. Pour découvrir le paradis. Aujourd’hui, je sais. Le meilleur est à venir alors que nous allons tous mourir. C’est inéluctable. Nous avons fait de notre mieux et je pense que ce n’est pas assez. Peut-être sommes-nous les enfants de l’Univers. Peut-être n’avons-nous pas assez aimé…

 

Aujourd’hui, dernier jour, dernière heure de vie, je proclame, moi humain de cette terre, avoir désiré le bonheur. Avoir couru, vendu mon âme, pour le trouver. Aujourd’hui, dernier jour, dernière heure de vie, je remercie l’univers pour cette existence qui ne sera bientôt plus. J’aurais voulu. Je promets, oui, je promets, si par un curieux hasard, la conscience me revenait, un jour, une année-lumière après avoir découvert mes mots tracés par ma peur et mon amour d’être, de remplir ma mission d’humain : donner le meilleur de moi-même pour l’Espace. Être focalisé sur l’autre ailleurs que sur moi-même. Et pourtant, je ne renie rien : l’odeur de l’herbe coupée, le sourire d’un enfant, l’éclat du soleil dans l’œil de l’être adoré, le partage d’un bout de pain chaud sorti du four, l’odeur de lavande, le vent de la marée haute, le cri des mouettes, cet arc-en-ciel qui fait perler une larme de joie sauvage, la petite main d’un bambin qui se blottit dans la vôtre, ce plaisir qui dévaste le corps dans un acte d’amour, le premier baiser, le cœur qui bat devant l’être aimé tant attendu, les étoiles dans la voûte d’encre… Et encore, tant et tant de choses que j’aime. Que je vais quitter. La vie intrinsèque de l’être humain que je suis et que bientôt je ne serais plus.

 

Je vous aime vous. Vous qui lisez les derniers mots de l’Homme que j’étais. Que je suis encore et qui d’une minute à l’autre ne sera plus. Si vous avez le pouvoir de me faire renaître, adoptez-moi. Je promets d’être votre petit prince. Si vous ne connaissez son histoire, je vous jure de vous la raconter. C’est juste un renard, un prince et une étoile. Et la vie en raccourci. Je vous la conterai en long et en large. Même que je vous susurrerai le meilleur. Même que vous apprendrez ce qui n’est pas dans les livres, ni dans les pierres, ni dans rien. Sauf dans notre cœur. Ou notre âme. Qui bientôt va s’évaporer vers un autre ailleurs.

 

Je tairai tout ce qui est immonde. Les guerres. Le sang, la poursuite de l’argent et du pouvoir. Ce n’est pas moi. Ce sont des antihumains. Ceux qui ont détruit notre monde. Ceux qui n’acceptent pas la différence. Les extrémistes. Ceux qui ont peur de vivre sans Dieu. Quel qu’il soit. C’est le côté obscur de l’être humain qui permet de mettre en lumière le suprême. Hélas.

 

Moi, aujourd’hui, je crois en vous. Énergie. Un jour, peut-être, si vous le désirez, vous me ramènerez à la vie. Je promets de raconter. Le meilleur de l’Homme. Vous apprendre. Que le bonheur est la chose la plus précieuse au monde. Qu’il se cultive encore et encore. Dans les gestes de tous les jours. Mais qu’il est rare. Qu’il faut en garder une petite parcelle et la nourrir jour après jour. Même que je vous offrirai des graines d’allégresse. Je les sèmerai moi-même une à une. Avec amour et délicatesse. Et j’en prendrai soin. Plus que de ma vie. Même que si vous écoutez mes conseils, vous pourrez en vivre encore et encore. Toujours même. Et un jour, il y en aura partout dans l’univers. Je vous promets. Mais il faudra croire en moi. Comme je crois en vous.

 

Le monde est beau. Tellement beau que l’Homme l’a détruit. C’était pas sa faute. Il était perdu. Le monde est trop grand. Pardonnez : ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Ils avaient peur. Ils voulaient le bonheur et ne savaient pas qu’il fallait le semer avant de le récolter. Mais moi, le dernier survivant, j’ai compris. Je suis là pour racheter la faute du monde entier. Et je pardonne. À moi-même de ne pas avoir vu clair. À ceux que j’aime, et même aux autres. Vous qui me lisez, ayez pitié. Nous ne sommes pas des barbares. Nous sommes des êtres humains. Avec de la bonté, de la douceur, de la curiosité et une forme d’intelligence. Certes probablement pas aussi avancée que vous. Nous voulions toujours plus de technologie, dépasser les limites de la mort, pour encore surpasser l’amour. Et aujourd’hui. Plus rien. Le monde va exploser. Tous se sont battus pour la liberté. Moi, dans mon coin, comprends l’ironie de la situation : nous avions tous raison. Personne n’avait tort. Et pourtant. Nous n’avons jamais autant défendu la liberté depuis que nous sommes prisonniers de nous-mêmes. Pardon. Pardon de n’avoir pas défendu le principe même d’être humain. Pardon d’avoir oublié la tolérance. La différence.

 

Je dois raconter avant de mourir mon secret d’homme : mon dernier souffle viendra dans quelques minutes : le compte à rebours a commencé. Je souhaiterais remercier cette énergie de la terre d’avoir pu transmettre des sentiments. Pensez à pauvres de nous, humains, nous avons agi du mieux que nous avons pu. Ce n’est pas assez. Je sais. Cela peut changer, si l’univers veut de nous. Il faudra juste nous apprendre. J’ai confiance. Nous n’étions pas loin. Pas loin de vous. Je ne vous connais pas. Mais un jour, peut-être me ramènerez-vous à la vie. Dans votre monde. Et je ferai de mon mieux. Parce que malgré tout, j’ai des choses à vous dire. À vous apprendre. De comment s’aimer. Oui de comment s’aimer. Encore et toujours. Parce que c’est la vie

 

 

17:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

17 mars 2015

Distraction

 

Pour ceux et celles qui me suivent sur ma page Facebook "L'art de réaliser ses rêves", je suis certaine que vous savez à qui s'adresse ce texte et son origine.

D'une certaine après-midi où je suis ressortie en compagnie du mot "distraction", lequel n'a cessé de retentir inlassablement dans mon esprit, avec ce besoin impérieux de coucher certains mots et enfin, accoucher de ce texte...

 

Accident, voiture, piéton, distraction

Equilibrium by yoguy108 (Guy Amir)

 

Aujourd’hui, promettait d’être un bon jour. Celui à retenir de la semaine. C’était évident : j’étais en congé. Toute une journée pour moi toute seule ! Liberté chérie quand je te tiens, je m’agrippe à toi ! J’avais prévu d’acheter de la peinture : rafraîchir le living était ma dernière lubie. Ça sentait bon le printemps. Une envie de changement me tenaillait. Il faisait bon vivre !

 

J’entrais dans ma nouvelle voiture. Ni trop grande, ni trop petite. Facile à garer avec le juste confort. Pas du luxe, mais assez pour que je m’y sente bien. Je l’avais depuis peu. Facile à manœuvrer, je ne regrettais pas mon achat coup de cœur. Le magasin « Be Color » était à peine à une demi-heure de chez moi. Je connaissais la route sur le bout des doigts. Je l’avais tellement empruntée que j’aurais pu conduire les yeux fermés !

 

Toujours pressée, je m’engouffrais dans ma voiture, sac en bandoulière jeté à la va-vite sur le siège arrière, lunettes noires en serre-tête au cas où : le soleil était encore bas et éblouissant, ceinture de sécurité bouclée, un automatisme auquel je ne dérogeais jamais et enfin, mon petit plaisir ultime : la radio. Aujourd’hui, je ne ressentais aucune envie d’écouter mon MP3. Je désirais me laisser surprendre par la sélection de Radio Blabla. Je démarrais prudemment : les gens passaient comme des fous dans ma rue ! En général, j’étais du genre calme. Pas d’excès de vitesse même si parfois, la musique excitait mon pied sur l’accélérateur plus que de raison…

 

J’augmentais le volume au son d’une de mes chansons préférées : « Does you mother know » du groupe mythique Abba. Je me sentais merveilleusement bien. J’avais l’impression d’avoir des ailes qui me poussaient dans le dos ! Lorsque soudain, la musique fut interrompue par l’info route : pourquoi fallait-il que ces consignes de sécurité coupent l’émission au meilleur moment avec en plus un taux de décibel irritant ? Comme si on ne les entendait pas suffisamment ! Je me sentais contrariée et dérangée par cet appel à la prudence dont je n’avais que faire ! Je ne voulais qu’une chose : que ce débit de paroles monocordes s’arrête ! Immédiatement ! J’avais le choix : soit diminuer le son et attendre que cela cesse, soit changer de fréquence. Je comptais désactiver cette notification, mais j’étais souvent en mode « j’y pense et puis j’oublie »... Je trifouillais dans le menu tout en surveillant d’un œil la route, je n’étais pas encore très habituée à l’écran tactile… Lorsque soudain, quelque chose se jeta sur moi. Je freinais, mais le choc fut inévitable. Un bruit assourdissant. Le reste fut noyé dans un brouillard opaque, troublé par les sirènes lancinantes des secours. La réalité me claqua au visage : j’avais renversé un piéton ! Une jeune femme. Et elle était dans un état critique…

 

Mes premières émotions sont à jamais figées dans le temps. Je me souviens avoir oscillé longtemps entre l’horreur, la peur et l’effroi. Maintenant, je côtoie la culpabilité.

 

J’ai repassé en boucle l’événement. Je voudrais pouvoir affirmer que c’est de sa faute, à elle, rien qu’à elle, mais elle traversait sereinement sur le passage clouté. Je ne l’ai pas vue. J’ai eu un moment de distraction. Il me semble que c’est différent que de dire « j’ai été distraite ». Mais en fin de compte, le résultat est le même.

 

Le lendemain, n’y tenant plus, j’ai téléphoné aux soins intensifs. Elle était mourante. J’avais peur. Qu’avais-je donc fait ? Pourquoi avait-il fallu que je tripote cette radio ? J’avais manqué de patience. J’avais manqué d’attention. Étais-je une criminelle ?

Je repris des nouvelles. Rien n’avait changé : elle oscillait entre la vie et la mort, plus proche de l’au-delà que d’ici. Je priais pour qu’elle choisisse la vie. Égoïstement, je ne voulais pas recevoir l’étiquette d’une meurtrière. « Homicide involontaire ». Non, cela ne pouvait pas être moi. Ce n’était pas possible…

 

Pour la deuxième fois, je refusais de communiquer mon nom. J’avais dit qui j’étais : la responsable. Celle qui avait renversé cette jeune femme. Celle qui n’avait pas été prudente. Celle qui était coupable de distraction. Heureusement, je n’avais pas bu. Mais finalement, le résultat est le même.

 

Oui, aujourd’hui, je peux bien l'avouer, j’ai refusé de transmettre mon identité au service des urgences. J’ai honte. J’ai envie de me cacher. Personne ne doit savoir. Un article dans la presse est paru la semaine passée. Mon nom n’a pas été cité. Je respire. Mal. La culpabilité m’étouffe. Que vais-je devenir ? J’ai la trouille. L’épouvante me talonne.

 

La ronde des experts, assurances et avocats vient de commencer : établir les responsabilités. Chiffrer le dommage. L’avocat m’a conseillé de rester en dehors : me la jouer discrète. Je ne sais pas très bien ce qu’il y a lieu de faire. Je suis perdue. Comme une petite fille, je lui obéis. J’ai peur de la punition. Que va-t-il m’arriver ?

 

Elle a choisi la vie. Celle qui pourtant ne lui a pas fait de cadeaux. Elle est courageuse. L’avocat m’a informée que la rééducation sera longue. Je suis soulagée : je ne suis pas une meurtrière…

 

En attendant, ma distraction a changé l’existence d’une innocente. Je n’ai aucun contact avec elle. Ni sa famille. Par peur. Par honte. Parce qu’on me l’a conseillé. Il m’arrive de fouiller sur internet son nom pour avoir de ses nouvelles. Ce que je découvre me rassure et me culpabilise encore plus. Elle se bat. Elle fait des progrès. Que lui ai-je donc fait ?

 

Je conduis de plus en plus rarement. Une angoisse me prend dès que je me mets au volant. J’ai des idées noires. Je ne dors plus. Je maigris. Je n’ose même plus me regarder dans la glace. Il me semble qu’une partie de moi-même est morte lors de cet accident. Je suis coupable d’une distraction et je n’assume pas.

 

Mon avocat s’occupe de tout. J’ai décidé de ne plus y penser. De poursuivre ma route… sans imprudence ! Rester consciente de tout ce qui se passe autour de moi. Être vigilante. Ultra vigilante. Je me persuade qu’elle est en de bonnes mains. Dans un centre spécialisé. Je ne sais rien faire pour l’aider. Seulement prier pour que ses efforts ne soient pas vains. Prier. Pour elle. Pour moi. Ah si je pouvais seulement oublier ! Mais non, j’entends encore dans mes pires cauchemars le bruit de son crâne s’enfonçant dans la tôle de ma voiture. C’est insoutenable. Je me réveille en pleurs avec le cœur au bord des lèvres. Heureusement, désormais, les somnifères bloquent toutes pensées nocturnes néfastes. Malheureusement, il me reste le jour. J’ingurgite des antidépresseurs. Non pas pour voir la vie moins noire. Ni la vie en rose. Juste pour qu’ils me fassent oublier cette distraction. Ce gris qui a envahi mon quotidien.

 

Toute jeune, et même enfant, j’étais déjà distraite. C’était la remarque préférée des profs sur mon bulletin : « trop distraite, inattentive ». Est-ce ma faute ? Est-ce un trait de caractère qui me définit ? Aurais-je pu empêcher que cela se produise ? Je ne sais pas répondre à cette question qui me torture faute de réponses. Mon psychiatre pas plus. D’ailleurs, il se borne à m’écouter et même m’écouter pleurer.

 

Mais cela ne change rien : le résultat est le même ! Je suis coupable. D’avoir été distraite !

 

Parfois, une pensée mauvaise me vient : « elle aurait pu regarder, non ? Avant de traverser ? » Et puis, rouge de honte, je me souviens qu’elle était déjà engagée sur le passage, que si je n’avais pas été attentive aux brouhahas des conseils routiers, à retrouver ma musique, rien ne serait arrivé. Dans un dernier sursaut d’humour, je me dis qu’il faudrait inventer une pétition contre ce genre d’infos qui perturbe la concentration de conduite. C’est vraiment un comble, non ? Et puis… et puis, je me rends compte que je raconte n’importe quoi…

 

Je voudrais demander pardon, mais je n’ose pas. J’ai la hantise d’être rejetée. Peur parce que j’ai conscience qu’un pardon n’est pas suffisant. Alors, je me tais. Je vis avec mes remords. C’est difficile. Mais certainement moins difficile que son combat à elle. Alors, je ne me plains pas.

 

Ne sachant comment agir, je délègue tout pouvoir à mon avocat : il prend les choses en main. Sans émotion. Avec ses lois et ses alinéas. Je n’ai pas le courage d’affronter la réalité. Ma fierté m’a abandonnée. Pourtant, il me reste... tout… Rien ne m’a été enlevé. Sauf la joie de vivre en paix. J’ai abîmé la vie, la santé d’une jeune femme. Il me semble que jamais je ne m’en relèverai. J’aurais voulu ne pas y survivre. Cela aurait été plus facile. Même si c’est lâche. Oui, parce qu’en plus de distraite, de criminelle, je suis lâche. C’est comme ça. Je viens de découvrir une nouvelle facette de ma personnalité. Et je ne l’aime pas. Pas du tout.

 

Je voudrais pouvoir raconter que tout cela n’est qu’un mauvais songe. Que c’est un rêve prémonitoire, comme on peut lire parfois dans un magazine. Et que juste à temps, j’arriverai à freiner. Mais non. Hélas. Tout est vrai. J’ai écrasé une vie. Et la mienne est brisée. C’est ma punition. Je ne peux revenir en arrière. Il y aura désormais un « avant » et un « après ». En ce moment, je ne vis que dans le « maintenant ». Et il ne me plaît pas. Une peur indicible me broie le cœur au moment où je m’y attends le moins et j’avoue que c’est souvent, trop souvent. J’ignore combien de temps cela va encore durer. Je vis le purgatoire sur terre. Ce n’est pas vraiment l’enfer, juste un avant-goût. Je voudrais me racheter, mais je ne sais pas comment.

 

Oublier ? C’est impossible. Je ne m’y autorise pas. Et cela ne se peut. La vie tient qu’à un fil. Et moi, j’ai rompu celui d’une jeune femme. Je l’ai cisaillé par distraction. Une simple distraction. Vous qui lisez ces lignes, dites-lui que je lui demande pardon et surtout, oui, surtout, évitez toute distraction lorsque vous conduisez…

17:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |