01 août 2015

Récognition

mémoire, essai clinique, vaccin

 

 

 

 

Je m’appelle Aurore. Aurore Dubois. Je le sais très bien ! Je n’ai aucun doute à ce propos ! Pourtant, ce n’est pas la première chose dont je me suis souvenue. Non. Ma première pensée a été : « mais qu’est-ce que je fous, ici ? ». Moment d’effarement mélangé avec une certaine inquiétude. Je ne savais pas encore qu’elle se changerait en épouvante !

 

Il faut dire que je viens de m’éveiller, seule, couchée sur ce banc vert en métal dur et froid : je suis assurément au jardin des Hortensias bleus. Facile à découvrir et ce n’est pas mon intuition qui y est pour quelque chose ! Tout est bleu ici…

 

Comment suis-je arrivée dans cet endroit ? Je n’ai aucun souvenir précis en ce qui concerne mon arrivée ici ni ce qu’il s’y est passé les heures auparavant…

 

Étrangement, je suis seule. Pas même un sans-abri à l’horizon. Où sont-ils passés ? Faut dire que les lieux, s’ils sont agréables ne sont pas confortables ! Mon dos me le confirme ! Combien de temps ai-je dormi sur ce banc ?

 

À la clarté, il me semble que la matinée est déjà bien entamée. À vue de nez, il doit être aux alentours des onze heures, du moins si je me fie à mon instinct…

 

Pour le confirmer, je cherche mon Smartphone : j’ai dû le perdre car mes poches sont vides… Vide de « chez vide » ! Je n’ai rien ! Rien ! Pas même de portefeuille, de documents d’identité : rien. Que s’est-il donc passé ?

 

Pour certitude et par angoisse naissante, je fouille à nouveau mes poches en m’exhortant au calme. Ce qui en soit n’est pas facile et pour cause, j’ai la tremblote ! Finalement, je retrouve un billet de cent euros chiffonné dans la poche interne de ma veste en jeans. Bien trop grande, cette veste ! Je ne m’en souviens pas… Je sens qu’il y a quelque chose qui ne « colle pas ». Je n’ai jamais possédé un billet de cette valeur : j’en suis certaine… D’où vient-il ? Et surtout, QUI me l’a donné ? Une nouvelle crainte surgit : et si je l’avais volé ? Et si oui, à qui ? Et surtout pourquoi ?

 

Il fait étrangement calme dans ce jardin public. Une petite voix commence à se faire entendre : « fiche le camp TOUT DE SUITE ! »… Elle hurle dans ma tête : « IMMÉDIATEMENT ! ». Toujours écouter sa petite voix ! Je bondis sur mes pieds, je ne dois pas rester ici…

 

L’allée centrale du parc me paraît trop dangereuse : je pourrais être repérée ! Par qui, par quoi ? Je n’en sais rien. Me reste une certitude : je suis en danger !

 

La première urgence est de contacter mes proches et pour ça, je sais parfaitement comment m’y prendre en toute impunité !

 

En quittant à pas feutrés le parc public, je ne prête pas attention à la plaque qui figure sur la grille. J’aurais dû, cela m’aurait évité beaucoup de stress et d’angoisse pour rien… Mais voilà, c’est tout moi, pas patiente pour un sou !

 

Je connais le quartier comme ma poche, du moins, il me semble… En tout cas, je sais où aller et mes pas me conduisent sans réfléchir vers le premier Smart Café du coin !

 

Avec mon billet tout chiffonné, j’achète une heure de connexion, cela doit être suffisant. Le type lève un sourcil. Il vérifie l’authenticité du billet. Faut dire qu’un billet de cent euros ne court pas les rues. C’est un vrai ! Je pousse un soupir de soulagement intérieur. J’ai eu chaud ! Je prends place, me connecte et fouille de fond en comble la toile, mais je ne m’y retrouve pas ! Malgré mes tremblements, j’encode mon login et mot de passe sur Facebook mais sans raison, il me refoule ! Twitter me nie purement et simplement. Linkedln est plus poli : il m’invite à me connecter… Peine perdue ! Pourtant, je suis certaine de mon mot de passe et de mon login ! Le login est mon nom et prénom quant à mon mot de passe, c’est tout simplement « monmotdepasse » en minuscule ! Simple, efficace et complètement stupide ! Mais au moins, n’ai-je aucun doute quant à sa mémorisation !

 

Si je n’existe plus pour les réseaux sociaux, au moins, ai-je en toute logique toujours mes amis ! Je tape le prénom et nom de ma meilleure amie dans la barre de Google. Bingo : son visage souriant éclate sur l’écran 7’ ! Je sais qu’il se trouve une quantité de photos de nous deux sur Google, nos profils Facebook étant publics - encore une stupidité – il est si facile d’usurper une identité !

 

Sur cette réflexion inhabituelle de ma part, je clique sur son nom via la recherche « image » ! Oui, rien de plus simple ! Sauf … que je ne suis pas préparée à …ça ! Oui, je reconnais les photos, oui, c’est bien mon amie, et oui, je reconnais les lieux et les moments où elles ont été prises ! Sauf… oui sauf qu’à côté d’elle… ce n’est pas moi ! Mais alors pas du tout ! Qui est cette fille qui sourit à côté de MON amie ? Qui ?

 

Et puis, le doute…

Et si c’était moi ?

 

Une sueur froide glisse poisseusement sur mon corps. Je décide de couper la connexion, et de me rendre aux toilettes : juste un peu d’eau pour me rafraîchir mais surtout, oui, surtout, prier pour recevoir une réponse : pourvu qu’il s’y trouve un miroir !

 

Il y en a un. Je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle ou non. Et puis, je m’approche. Je dois savoir !

 

Oui, je me reconnais ! Non, je ne suis pas la fille à côté de mon amie…

 

C’est à ce moment-là que j’entends un bruit de pas derrière moi. Je n’ai pas le temps de me retourner que je sens une piqure dans le cou. Je sombre.

 

***

 

Article de presse, le monde des scientifiques, 3 septembre 2015

« La clinique du Docteur Camermans vient de mettre au point un vaccin contre l’oubli. Il s’agit d’une avancée scientifique considérable. Des patients dont le cerveau avait des concentrations élevées de dépôts de bêta-amyloïde ont accepté de participer à cette expérience unique et de tester le vaccin. Des images subliminales leur étaient soumises pour créer un univers qu’ils ne pouvaient en aucun cas oublier. Une nouvelle personnalité créée de toutes pièces voyait le jour avec des souvenirs ancrés profondément dans leur subconscient. Ce vaccin pourrait aider les patients souffrant d’Alzheimer. Une commercialisation serait prévue dès 2017.

 

Pour renseignement : Jardin de la Clinique des Oubliés, rue des Hortensias Bleus, Probaria.»

 

Article de presse, Le Journal du peuple, 6 septembre 2015

« Alerte disparition : le vendredi 5 septembre 2015 vers 22h00, Sophia Meulens, une dame âgée de 31 ans, s’est échappée de la Clinique des Oubliés situé à Probaria. Sa disparition  n’a été remarquée que le lendemain pour une raison inconnue ce jour. Depuis, elle n'a plus donné signe de vie. Mme Meulens est originaire de Belgique. Elle mesure 1m65 et a les cheveux bruns et mi-longs. Au moment de sa disparition, elle portait un pantalon gris et un T-shirt blanc. Elle porte vraisemblablement une veste en jeans volée à un infirmier.

 

Madame Meulens nécessite un traitement médical important. Si vous la reconnaissez, veuillez contacter le service de police le plus proche ou contacter le numéro vert. Ne cherchez en aucun cas à prendre contact avec elle : ses réactions sont imprévisibles et peuvent être dangereuses ».

 

 

Clinique des oubliés, 6 septembre 2015, dans l’aile fermée, non accessible au public.

Je m’appelle Aurore. Aurore Dubois. Je le sais très bien ! Je n’ai aucun doute à ce propos ! Pourtant, ce n’est pas la première chose dont je me suis souvenue. Non. Ma première pensée a été : « mais qu’est-ce que je fous, ici ? ». Moment d’effarement mélangé avec une certaine inquiétude.

 

 

***

 

 

Les infirmières sont venues. Elles me disent que tout est normal, que je dois être patiente, je ne dois pas avoir peur. Un médecin est venu près de moi, il dit que bientôt, je m’appellerai Sophia et même que certaines personnes seront heureuses de me retrouver. Moi, je ne sais pas qui c’est cette Sophia. Tout ce que je sais c’est que j’ai peur. Très peur… Aidez-moi !

 

15:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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