29 juillet 2015

Plus le complémentaire

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Une centaine de fois. Au moins ! Et très, très, méthodologiquement. Un par un. Je dois réaliser : j’ai tous les numéros ! Plus le complémentaire !

 

Constat : mon cœur danse la Saint Guy et mes mains tremblent trop fort. Un verre de whisky but cul sec pour réguler mes artères : peine perdue ! Et en plus, Dieu sait que je déteste ce breuvage !

 

Je ne sais pas si je suis heureuse. Pas encore. Je suis sous le choc. Idiotement : je suis soulagée, Cyril, mon mari est absent pour quatre jours, cadeau de sa société pour ses bons et loyaux services et surtout ses excellents résultats. Tant mieux pour lui. Tant mieux pour moi !

 

Jamais, je ne joue. Sauf aujourd’hui ! Qu’est-ce qui m’a pris d’acheter ce Quick Pick à la librairie de l’aéroport ? L’attente ? Tromper l’ennui ? Un coup de tête ? Quelqu’un là-haut m’a-t-il soufflé l’idée ? Je ne sais pas.

 

40.468.528,00 euros. Quarante millions quatre cent soixante-huit mille cinq cent vingt-huit euros. Même le dire me semble difficile ! Aucune idée de ce que cela représente : c’est tout bonnement inimaginable !

 

J’ai la tête en feu, mal à l’estomac : cela m’apprendra à boire le pure malt de Cyril ! S’il savait !

 

Il me reste quatre jours pour me décider : vais-je encaisser mon lot ? Et surtout, que vais-je dire à Cyril ? Ah, je m’imagine les ricanements si cela se savait dans mon entourage ! Quelle idiote de se poser des questions si stupides ! Comme si on allait hésiter à devenir multimillionnaire ! Sûre que l’on me traiterait d’idiote !

 

J’ai besoin d’avoir les idées claires. Je m’assieds à la grande table de salle à manger, payée en douze mensualités. Faut dire qu’elle est belle ! Combien de table comme celle-ci puis-je m’offrir désormais ? La tentative de calcul me saoule littéralement. Je prends une grande feuille A3 et je dresse deux colonnes : une pour les « pour » et l’autre pour les « contre ».

 

Le « pour » se résume à : « ne plus se tracasser en fin de mois » suivi de « m’offrir l’impensable ».

 

C’est quoi l’impensable ?

 

Je décide d’être pragmatique et de commencer par la personne la plus importante à mes yeux du haut de mes presque cinquante-cinq ans : moi !

 

Je ne fais pas mon âge mais je ne peux éternellement faire illusion. Chaque jour, je vois mes ridules prendre de la profondeur : elles s’enhardissent et m’envahissent. Je me dis qu’un peu de botox ne me ferait pas de mal… Et puis, le visage de Cyril m’apparaît. Ces rides d’expression, je les ai créées au fil des années à ses côtés. Ma vie se dessine sur mon visage et il l’aime, ce visage. Je le connais bien, mon Cyril : il ne voudrait pas d’une femme au visage de carton. Exit le botox : je reste moi-même avec mon vécu qui me façonne telle que je suis vraiment.

 

Je suis coquette. J’aime tellement les beaux vêtements ! Les robes en soie, les habits de lin ou le cachemire… Souvent, je me contente de regarder. De m’imaginer dedans. Aujourd’hui, je pourrais acheter un magasin entier ! Une vente privée à mon unique usage. Je rêve… M’y vois. Mais… il est vrai que l’on ne peut porter qu’une robe à la fois… Serais-je plus heureuse à courir les magasins ? À amasser ? À hésiter devant un dressing à faire pâlir d’envie la plus grande star ? Oui. Non. Franchement, je me demande. À avoir ainsi tout à disposition, est-ce que je ne risque pas de me lasser ? Je me réjouis tant de la « bonne » affaire ou de la trouvaille qui me met en joie durant des jours… Et puis, je repense à ma robe lilas : la préférée de Cyril. Celle qui m’a valu de perdre ma culotte en dentelle…

 

Nous pourrions parcourir le monde sans restriction. Nous aimons voyager… Mais courir le monde à la recherche de quoi ? Nous nous sommes trouvés… J’ai peur de me lasser… Je me souviens de ce reportage sur les grands gagnants - comme moi désormais - le couple avait contemplé les plus beaux couchers de soleil du monde pour revenir chez eux, épuisés, complètement blasés à la recherche d’un nouveau sens de la vie. L’homme cherchait même un travail ! Non pas pour l’argent mais pour se sentir utile !

 

Et nous ? Et si nous nous perdions ?

 

Je regarde autour de moi : j’aime ma maison. Elle est conforme à ce que je suis, à ce que nous sommes : un couple uni. Cela n’a pas de prix !

 

Naturellement, je sais que Cyril aimerait avoir une annexe entièrement vitrée avec, sur un long pan de mur, une bibliothèque ronde en bois. Un rêve que nous imaginons les soirées d’hiver lorsqu’on joue à « si on était riche ». Aujourd’hui, plus besoin de faire semblant !

 

Oui, améliorer notre maison mais surtout ne pas déménager même pour une plus grande, plus « belle » ! Nous sommes deux, pas d’enfant à chérir. C’est comme ça. C’est la vie. Comme quoi, l’argent ne peut pas tout acheter…

 

Et puis, il y a aussi mon travail : être professeur de piano me comble de joie. J’aime entendre les progrès de mes élèves. Leur réussite est ma joie, ma raison d’être… Je ne peux et je ne veux pas m’en passer… Et Cyril ? Aimerait-il déposer les armes et parcourir le monde à mes côtés ?

 

Devenir riche, c’est risquer perdre ses amis. En avoir d’autres… Je ne veux pas les perdre, je ne veux pas changer de statut social. J’ai peur de l’hypocrisie, j’ai peur de devenir, non plus un être humain, mais un compte en banque indécemment fourni... En fait, j’ai gagné de « trop ». C’est bête. Jamais, je n’aurais pu imaginer dire qu’un jour, je serais scandaleusement riche. Comme quoi, cela n’arrive pas qu’aux autres…

 

Je regarde ma feuille. Elle est griffonnée de partout et certains mots sont entourés. Des mots clefs surtout un qui revient sans cesse… Ils représentent ma vie. À les voir, je prends conscience de ma richesse : désormais, tout me semble tellement évident !

 

Demain, oui demain, j’irai au bureau de la loterie nationale.

 

 

***

 

Je suis reçue avec égard, il faut dire que je « pèse » lourd. L’homme en face de moi, souriant et respectueux, me propose une coupe de champagne. Il ne fait pas les choses à moitié ! J’ai le cœur au bord des lèvres : j’accepte la coupe. L’alcool me le remettra peut-être en place.

 

Je l’écoute attentivement. Il m’explique le tout clairement, attend que j’assimile chaque point, chaque recommandation. J’ai droit à un accompagnement spécial : comptable, conseiller financier, notaire et même un psychologue me sont proposés « gratuitement ». Cela me fait rire : devenir riche permet d’avoir le gratuit partout et d’être encore plus riche ! L’argent attire l’argent, c’est bien connu…

 

J’accepte l’aide proposée : elle est indispensable pour réaliser ce que j’ai en tête. Miraculeusement, tout ce petit monde est libre. Je n’ai qu’à formuler mes desiderata : ils seront accomplis ! Je goûte un instant à ce moment béni : être celle qui décide, celle que le monde attend qu’elle pense, parle, dirige, propose… Ils sont pendus à mes lèvres, moi la petite prof de musique…

 

Hier soir, j’ai dressé une liste. À côté de chaque rubrique, j’ai ajouté un montant bien précis. Puis pour la première fois de ma vie, j’ai rédigé un testament. Idiotement, devenir riche, fait penser à la mort… C’est étrange. J’ai également ouvert deux comptes. Au cas où. Bizarre de de garder une « poire pour la soif » alors que je peux posséder le plus grand oasis du monde en plein désert !

 

Voilà. Tout est exécuté selon mes ordres. Sans regret et avec soulagement. Il paraît que je ne suis pas la seule à agir comme ça. Cela me rassure : il reste donc de l’humanité entre les billets de banque !

 

Ce soir, Cyril rentre. Un collègue le déposera chez nous. Il me tarde de le retrouver. J’ai préparé son repas préféré, mis le champagne au frais. Un énorme bouquet de fleurs trône sur la table de la salle à manger : il m’a été offert par la Loterie Nationale. Je n’en ai jamais reçu d’aussi beau et pourtant, Cyril me gâte !

 

Je suis allée chez le coiffeur et je porte ma robe lilas. J’ai pris le temps d’acheter une nouvelle culotte en dentelle. J’espère la perdre, ce soir…

 

 

 

Il est heureux de rentrer, mon Cyril. Impatient de me raconter son court séjour. Il me trouve belle et me le dit. De l’entendre, cela me réconforte. J’ai donc eu raison. À mon tour de lui parler, de lui annoncer la bonne nouvelle : nous avons gagné au Win for life, mille euros par mois, à vie…

21:21 Écrit par Rachel Colas | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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