15 juin 2015

Hors connexion

réseau, plante, pensée

Illustration : Pinterest - sml-design.com

 

Ce texte fait suite à la lecture du livre « Les histoires les plus étranges et inexpliquées »

de Christian Vignol – Éditions La boîte à Pandore – page 21.

 

Le docteur Mac Donald Critchley, célèbre neurologue londonien l’avait prédit : la langue écrite disparaîtra en premier, ensuite le langage parlé. « Les impressions, les sensations de l’homme de demain seront tellement supérieures à la capacité de son vocabulaire que seule la télépathie pourra satisfaire à son besoin de communication »*.

 

Édouard ouvrit la porte avec la grande clef, la rouge. Bientôt, il changerait le mécanisme contre celui qui utilisait une légère impulsion électrique. Ce serait plus simple. Peut-être devrait-il acheter un Buxus sempervirens ? Mais accepterait-il d’être taillé ? Par la pensée, il demanda aimablement à sa plante favorite, son Paphiopedilum barbatum, d’allumer la lampe de sel. Cette lueur douce orangée lui apportait un bien-être instantané, signe indéniable qu’il était enfin chez lui ! Il espérait ne plus devoir le lui demander... Quand prendrait-elle l’initiative  ? Elle savait pourtant combien il était attaché à ce rituel ! Les manuels d’apprentissage sur l’apprivoisement des végétaux étaient formels : il fallait user de patience. Soit.

 

Il se mit en état d’alerte : « où est Fred ? ». « Hors connexion » encore une fois ! Édouard soupira. Il ne sortait pas de sa phase dépressive. Trop tourné vers le passé. Il pariait qu’il se terrait encore à la cave ! Avant de descendre l’y retrouver, il se servit un verre de vin rouge. Il en avait subitement besoin.

 

Fred ne l’entendit pas venir : trop absorbé par sa délicate tâche. Édouard, sans un mot, sans pensée, lui toucha l’épaule. L’autre sursauta. La connexion se fit instantanément. C’était toujours ainsi en cas de surprise. Une question de survie. Tous les enfants l’apprenaient à l’école : comment se mettre en interaction, rester en vigilance. Auparavant, l’Académie des réflexions prônait la déconnexion, mais aujourd’hui, elle était interdite. « Obsolète » disaient certains. « Dangereuse » clamaient les autres. Et une minorité comme Fred murmurait : « primordiale ».

 

Des pensées se percutaient entre les deux hommes, rebondissant contre leurs convictions inébranlables. Jamais ils n’arriveraient à un accord. Un Dieffenbachia posé sur une étagère - celui qui s’acclimatait à toute situation - frémit pourtant : il n’aimait pas les discussions ! Le Golden Barrel Cactus, plus précisément l’Echinocactus grusoniia à côté de lui ricana : « il y allait avoir du baston ! ». Cela le changerait, lui qui prenait les poussières ! Il tira droit ses épines et écouta du mieux qu’il put. Son attention se focalisa sur les pensées tumultueuses de celui qui tenait en main un verre au liquide rouge à moitié bu :

 

- Où as-tu trouvé ça ? Tu sais bien que c’est dangereux ! Faut vivre avec son époque, mon vieux !

- Ça ? Tu oses dire « ça » ! C’est notre civilisation qui s’en va en cendres ! Tu ne comprends donc pas qu’on nous manipule à grande échelle ? Nous oublions : qui nous sommes, pourquoi nous nous sommes battus ! Nos connaissances seront remplacées par du « sur mesure » factice !

- Tu exagères comme toujours ! Cesse de vivre dans le passé ! Le savoir est à portée de tous sans exception ! Ne vois-tu pas autour de toi ? Ces enfants instruits bien mieux que nous au même âge ! La culture ! L’évolution de notre espèce ! Plus aucune guerre ! Il faut être fou pour regretter le passé !

- Tu ne comprends pas. Cela ne sert à rien de discuter avec toi…

 

Un silence éclata. Édouard vida son verre, une échappatoire face à son manque d’arguments. Cette conversation revenait sans cesse. Ils en avaient fait le tour, chacun campant sur leurs positions, n’admettant pas la « vérité » de l’autre…

 

Édouard brisa l’instant de pseudo quiétude, Fred étant à nouveau penché sur son ouvrage comme s’il était seul :

- « Où as-tu trouvé de l’encre ? Et le papier ?

- Il vaut mieux que je ne te le dise pas…

- Oui… Tu n’as pas tort… Qu’est-ce que tu écris ?

- Tu veux vraiment savoir ?

- Oui… Je crois bien que oui… Je suppose que tu as de bonnes raisons ? soupira-t-il

- Comment t’expliquer ? Tiens assieds-toi, là. » Fit-il en déplaçant un fauteuil devenu rose au fil du temps par les rayons du soleil lorsqu’il était encore en haut, devant la fenêtre, dans la pièce de « l’avant-révolution », l’ancienne bibliothèque…

 

Ils se regardèrent un moment. Devant la résignation de son frère, Fred reprit son explication :

- « Les mots ne peuvent pas mourir. Ils sont notre mémoire. Nous pensons, mais les pensées s’envolent, il ne reste que les émotions, mais, elles aussi, elles s’effritent au fil du temps ! Parfois, elles s’effacent ou s’embellissent selon nos désirs… Mais les mots, eux, nous restent fidèles. Une lettre d’amour reste une lettre d’amour. De la relire, les sentiments refont surface… Les mots guident notre chemin. Ils nous enchantent, nous font rêver, nous font prendre des chemins tortueux et guident notre route. Ils sont notre mémoire vivante...

 

Et puis, tracer ces lettres… Tu ne peux imaginer la sensation exaltante de transporter sur du papier mes pensées, les tracer d’encre, savoir qu’elles seront imprimées pour des années, les retrouver plus tard, les relire et même revivre ce moment ! N’est-ce pas magique ? » et sans attendre la réponse de son frère qui écoutait attentivement, il continua comme s’il se parlait à lui-même : « j’ai l’impression de vivre vraiment, avec moi-même ! Personne pour m’écouter : juste mes pensées et des mots, MES mots ! Écrire, c’est peindre les mots et les habiller d’émotions, de sensibilité, de liberté ! Le monde d’aujourd’hui est une tornade qui a détruit ses œuvres d’art, les conseils des grands de ce monde…

Désormais, nous nous perdons dans le méandre de l’esprit : bientôt nous ne serons que des cerveaux connectés… Moi, je veux vivre ! Je veux rêver sans être espionné, je veux raconter ma vie, je veux que mes enfants puissent la lire ! Je veux qu’ils en tirent profit, je veux rester éternel au travers de mes mots, je ne veux pas n’être qu’une pensée… qui s’envole pour être oubliée l’instant d’après...

Je veux vivre. Exister. Tu comprends ?

- Oui. Oui, je comprends… mais voilà, ce n’est pas possible, tu le sais bien. Si on trouve ces écrits chez nous, nous serons taxés ! Ils pourraient même nous mettre hors connexion pour une durée limitée. Je ne supporte pas la solitude. Je ne supporte pas d’être en tête à tête avec mes pensées…

- C’est exactement ça ! Avant, penser, se remettre en question était un bien nécessaire, c’était vital ! Les gens avaient besoin de se retrouver. Maintenant, il n’existe plus que cette connexion mondiale sans interruption. Elle nous empêche de penser à notre vie, à notre existence, à notre futur ! Nous sommes happés par le superficiel et nous ne vivons plus. Nous subissons ! Le monde est un vaste réseau social qui n’a plus rien de social, c’est un bouffe temps qui rapporte du fric à certains, et nous, on y fonce tête baissée pour vivre comme tout le monde et en fin de compte… on s’oublie !

- Peut-être… Tu vas un peu loin tout de même ! Tu ne peux nier que nous avons évolué ! N’arrivons-nous pas à dialoguer avec les animaux et avec les plantes ? Utiliser leur énergie pour nous aider ?

- Nous aider ? Tu rigoles ou quoi ? Pour nos caprices, tu veux dire ! Parce que tu n’es plus capable de pousser sur un interrupteur maintenant ? Nous dépendons des plantes pour nos gestes quotidiens. Si nous les aimons, elles nous aident. Nous les négligeons, elles meurent… et quoi ? Tu dois en acheter des nouvelles pour allumer ta lumière ! Le monde est dément ! Nous n’évoluons pas, nous régressons… Comme je voudrais revenir en 2050 !

- Qu’est-ce que cela changerait ?

- Je me serais battu avec les autres ! J’aurais protégé les œuvres d’art, les souvenirs du passé, j’aurais défendu les bibliothèques, volé les livres pour les protéger, donner ma vie pour les mots, pour cette mémoire, pour la liberté de penser « en soi » et non en mode ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Je me serais battu pour préserver l’intimité de notre être, de nos pensées ! Oui, je me serais battu et je serais mort, mais en homme libre, libre ! ». Submergé par l'émotion, il éclata en sanglots.

 

Édouard ne broncha pas. Il envoya à son frère des ondes d’amour. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Il ne comprenait pas l’entêtement de Fred à vivre dans ce passé révolu… L’Echinocactus grusoniia soupira. Il craignait les êtres humains qui ne voulaient pas partager leurs pensées. De contrariété, il perdit un bouton qui pourtant promettait d’être éclatant... Le Dieffenbachia s’agita. La vie des hommes était bien compliquée ! Mais au moins, maintenant, les plantes étaient-elles respectées : ils avaient besoin d’elles. Le monde avait changé. En mieux, pensait-il. Quel torturé, ce Fred ! Et malgré tout, c’était lui qui s’occupait le mieux de son espèce… C’était un gentil. Un romantique. Ses mots étaient admirables. Il ne comprenait pas pourquoi il lui fallait les écrire ? Lui,désormais, les entendait même lorsque Fred était hors connexion. Un jour, attentif à son entourage, il avait découvert  une très légère fréquence, terriblement apaisante: c'était Fred qui laissait gambader son imagination hors connexion. Ravi, il s’y était branché en catimini : il racontait de si belles histoires…

 

Il n'avait pu garder ce secret pour lui : Il avait averti les autres végétaux. Désormais, ils suivaient avec intérêt et impatience les rêveries douces que l'homme écrivait délicatement à la plume. Il était bien plus captivant que les autres et puis, ils passaient agréablement le temps et surtout : ils apprenaient !

 

À l’unanimité, ils étaient convenus de taire cette précieuse information : cette fréquence, ils la brouillaient aux Contrôleurs de connexions ! Il était inenvisageable que les histoires s’arrêtent, hors de question que cet humain soit déconnecté par la volonté des siens si cela se savait ! Jamais. Naturellement, lui-même ne devait jamais comprendre que ses pensées secrètes étaient écoutées et commentées de toutes les plantes de sa maison, mais aussi d’ailleurs ! Le réseau ne cessait de grandir ! Il faut dire qu’il avait du talent ! Ces êtres de corps et de sang étaient d’un comique parfois ! Oui, tant qu’il tiendrait son journal, l'espèce végétale ne le dénoncerait pas…

 

 

* source de la phrase « Les impressions, les sensations de l’homme de demain seront tellement supérieures à la capacité de son vocabulaire que seule la télépathie pourra satisfaire à son besoin de communication » : Les histoires les plus étranges et inexpliquées » de Christian Vignol – Éditions La boîte à Pandore – page 21.

 

 

 

17:33 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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