14 juin 2015

Le jour où j’ai décidé d’être sage

enfance, facteur, lettres, vol

 

 

J’ai dix ans. Je suis « différent ». C’est ce que j’entends à longueur de la journée : « tu ne peux pas être comme les autres ? Toujours à commettre des bêtises ! ». Je suppose donc que c’est vrai. C’est pas ma faute : je m’ennuie ! Et je n’ai pas de copains : ils sont tous cachés derrière un écran ou à jouer à des jeux débiles sur leur console. C’est toujours la même chose. C’est lassant.

 

Moi, ce que j’aime c’est m’amuser. « pour du vrai ». Dans la « vraie » vie. Ce n’est pas facile, chaque fois que j’ai envie de faire quelque chose, maman est sur mon dos : « trop dangereux », « cela ne se fait pas », « tu vas être puni », « tu peux pas rester un moment tranquille ? ».  Et j’en passe !

 

Alors, j’observe. Je connais tout le monde dans le quartier, je suis le seul à savoir ce qu’il s’y passe réellement. Du haut de l’arbre où j’ai l’habitude de me cacher, je vois la vieille Madame Rose. Je l’appelle comme ça parce qu’elle porte toujours un tablier rose, jamais une autre couleur. Certain qu’elle doit en avoir tout plein de réserve ! Je le sais parce qu’elle vient vérifier toutes les heures s’il y a du courrier dans sa boîte aux lettres. Je crois qu’elle est un peu folle parce qu’elle y va même lorsque le facteur est passé ! Et puis, il y a les Jacques, les nouveaux du quartier. Je ne sais pas pourquoi mais je ne les aime pas. Leur fils Jacques – et oui, ils l’ont appelés Jacques ! C’est d’un bête ! – a tout ce qu’il veut et même plus. C’est un jaloux. L’autre fois, il a voulu monter dans mon arbre. Je l’ai repoussé et il est tombé. Qui a été puni ? Je vous le donne en mille : bibi ! C’était pourtant sa faute à lui : vouloir ce que les autres ont et lui pas ! Même Maman ne les aime pas trop. Mais je crois qu’elle est un peu jalouse des jolies robes et des belles chaussures de madame Jacques. Et maman aussi, elle dit qu’elle aurait grandement besoin de changer de voiture même si ce n’est pas une « cabriolet rouge » comme madame Jacques… Est-ce pour cette raison que maman pleure si souvent ces derniers temps ?

 

Il y a aussi le grand dadais, Jérôme – c’est Papa qui l’appelle comme ça – il est célibataire et habite au-dessus du « gros » Marcel, celui qui est pensionné et qui jardine tout le temps. Moi, je pense que c’est plutôt pour zieuter sa voisine d’en face, Madame Rosaline, l’institutrice des maternelles… Le grand dadais, lui, il s’enferme toujours dans le garage. Je ne sais pas ce qu’il y fait et j’aimerais le savoir ! Tout ce que je sais, c’est que le gros Marcel a fait des travaux dans le garage et que depuis, il n’y met plus jamais les pieds. C’est étrange…

 

Du haut de mon arbre, je vois arriver Gaspard à vélo. Gaspard, c’est notre facteur. Je l’aime bien Gaspard : il est sympa avec tout le monde et même avec les animaux : il a toujours dans sa poche une poignée de biscuits pour chien depuis qu’il s’était fait mordre le mollet par un affreux roquet. De loin, je vois qu’il commence à pédaler un peu plus vite. Bientôt il arrivera à la hauteur du bistrot « Au bureau » : sûr qu’il va boire un petit cougnet avec le patron, Émile. Comme d’habitude, il jettera un coup d’œil rapide à l’entrée, puis, Émile viendra à sa rencontre le saluer. Ensuite, il se laissera convaincre d’entrer mais auparavant, il cachera son vélo près de la haie. C’est ridicule, tout le monde sait qu’il y reste entre 11h30 et midi. C’est en quelque sorte son heure de table. Sauf qu’il ne fait que boire… Maman dit qu’Émile pourrait changer le nom du bistrot, que c’est par correct. J’ai pas très bien compris pourquoi. Un truc de grand, sûrement !

 

Et puis, je me suis dit que je pourrais l’aider ? Prendre une partie des lettres de sa sacoche et les distribuer, moi-même ? Maman dit toujours qu’il faut aider son prochain et que je dois me rendre utile !

 

Aussitôt pensé, aussitôt fait ! Il allait être content Gaspard de rentrer plus tôt de sa tournée !

 

Je passe par les jardins pour me retrouver derrière la haie où est posé le vélo avec la sacoche : il ne l’a même pas fermée ! Je suis prudent : on m’aurait vu de la route ! Prestement, je glisse ma main dans une trouée de la haie et je tombe directement dans la sacoche ! Mon cœur bat très fort. À tâtons, je palpe et je sens un petit tas qui semble tout préparé. Sans hésiter, je l’attrape et sans demander mon reste… je file !

 

Personne n’est à mes trousses ! Je peux respirer librement ! Je suis le plus agile de tout le quartier et le plus malin ! Heureux et fier, je grimpe vivement dans mon arbre, à l’abri des regards pour découvrir à mon aise mon nouveau trésor.

 

La première lettre que je sors du tas est adressée à Madame Rose :

 

« Ma chère maman,

J’espère que cette lettre te trouvera en pleine forme ! Nous allons tous très bien ! Notre petite a fait ses premiers pas ce weekend ! Je t’ai envoyé une photo : elle est magnifique, n’est-ce pas ? J’ai hâte de te revoir : tu nous manques à tous ! Malheureusement, nous n’avons pas la possibilité de venir à Noël comme on le pensait. Georges a obtenu un gros contrat et il ne peut prendre des vacances cette année. Je te promets de venir pour l’été et puis la petite supportera mieux le voyage… Je sais que je t’ai déjà dit ça l’an passé… Le temps passe si vite ! (…)

 

Pauvre Madame Rose ! Je comprends maintenant pourquoi elle va sans cesse à sa boîte aux lettres ! Comme elle serait déçue ! Faut-il lui rendre ? Mais il y a la photo du bébé…

 

La deuxième lettre est une lettre officielle, du genre que papa et maman n’aiment pas. Elle est adressée aux Jacques :

 

« Nous vous avons adressé un dernier rappel de payement le 15 mars 2015 pour votre solde ouvert en nos livres. Nous n’avons, hélas, pas enregistré de réaction de votre part.

Nous vous adressons donc, par la présente, une dernière proposition de payement (…)

Faute de réaction positive de notre part à cette proposition, nous nous verrons dans l’obligation de transmettre votre dossier à notre service juridique ».

 

Pas si riches que ça les Jacques ! Cette lettre, je ne la donnerai pas ! Cette « omission » n’effacera pas les larmes de maman mais quand même ! Et puis, surtout, c’est la vengeance de ma punition injuste ! Na !

 

La troisième est une lettre, bien plus épaisse que les deux autres : en effet, il y a quelques feuillets. C’est pour le grand dadais. Une maison de disque lui offre un contrat et lui demande de prendre contact avec eux pour un rendez-vous… Il est question d’une maquette aussi ! Je ne savais pas qu’il composait de la musique ! Maintenant, je comprends mieux les travaux du garage : Le gros Marcel l’a insonorisé !

 

Sûr que je vais lui porter la lettre en main propre! Je pourrais dire qu’elle est tombée de la sacoche de Gaspard ! Peut-être me proposera-t-il d’écouter sa musique ? Et puis aussi, si jamais, il devient célèbre, je me vanterai d’avoir été celui qui lui a annoncé la bonne nouvelle ! J’imagine déjà les gros titres !

 

Il en reste une et bizarrement, elle est pour mes parents. Enfin, c’est au nom de maman. Sans une once de remords, je l’ouvre, un rien plus impatient que pour les autres…

 

Cela vient de l’hôpital. Le médecin confirme une date de rendez-vous pour une opération. La chambre est réservée.

 

Et puis, je prends conscience des larmes de ma mère, de ses airs fatigués, du temps écoulé à rester à la maison au lieu de travailler - des congés avait-elle dit - et aussi des « messes basses » entre elle et mon père, des coups de téléphone le soir avec sa meilleure amie… Oui, j’avais été bien aveugle, ou trop occupé à regarder ailleurs… Peut-être que j’ai refusé de voir ? Un petit garçon, ça a le droit, n’est-ce pas de ne pas regarder la réalité en face ? Et de vivre des bêtises ?

 

Ma maman est malade et moi, je la mets en colère pour des sottises… Ce n’est pas juste. Je m’en veux. Maintenant, j’ai juste envie d’une chose : rentrer à la maison, la regarder au fond des yeux et lui dire que je l’aime.

 

Gaspard est toujours au bistrot et c’est tant mieux ! Je descends de l’arbre à toute allure et je cours de toutes mes forces en passant par les jardins. Arrivé derrière la haie, haletant, j’enfonce vite dans la trouée le paquet de lettres dérobées, et je les dépose sommairement dans la sacoche. Tant pis si elles sont mal remises ! Tant pis si elles sont ouvertes ! Je n’ai pas le droit de les garder…

 

Je rentre de cette escapade, triste, très triste... Avant d’ouvrir la porte de ma maison, je me retourne et je regarde ce quartier que je pensais connaître.

 

Les choses ne sont pas toujours ce qu’on pense qu’elles sont. Tant qu’on ne goute pas à la vie des autres, on ne peut les comprendre… Je suis certain de ne jamais oublier cette leçon…

 

Résolument, j’efface la tristesse de mon visage, j’y plaque un grand sourire. Il est temps de la rejoindre…

13:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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