12 juin 2015

Rencontre matinale

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Tous les dimanches matin, à sept heures pile, je me lève. Je sais que je vais passer une excellente journée. De le savoir, cela me plonge dans un moment de béatitude. Comme chaque dimanche ! Je déjeune tranquillement en laissant vagabonder mes pensées : que vais-je bien pouvoir dénicher aujourd’hui ? Quel trésor m’attend ?

 

Je ne tarde pas : les professionnels sont à l’affût et s’emparent des belles choses ou tout du moins, de ce qui a un semblant de valeur. Moi, ce que je cherche, c’est l’inédit, l’inestimable, l’objet qui a des confidences à me murmurer à l’oreille comme un secret trop longtemps gardé… J’aime les brocantes et en retour, les objets me témoignent du respect. Parfois, j’ai l’impression euphorique qu’ils m’attendent, et même qu’ils attirent mon attention pourvu que je les dépoussière avec délicatesse et qu’enfin, ils trônent fiers et paisibles dans ma demeure…

 

Je me fais des films, je le sais, mais c’est ma manière à moi de tromper la solitude. Je me fabrique un avenir avec le passé des autres ! Et puis, les fans de mon blog seront heureux de découvrir ce que j’ai réussi à chiner. Certains, les plus fidèles, aimeraient que je les mette en vente, mais je ne peux m’y résoudre : un objet acheté prend place dans ma vie comme un compagnon de route ! Peut-être qu’un jour… Sauf qu’aujourd’hui, je ne me sens pas prêt...

 

La foule fait encore la grasse matinée, tant mieux ! Je détaille chaque stand à mon aise : j’ai l’impression d’avoir un regard au laser rouge : je scanne le moindre objet !

Je ne le vois pas tout de suite. J’aperçois tout d’abord la valise en carton avec en vrac les lettres jaunies par le temps. Je trifouille un peu, j’en choisis même trois à marchander dans l’espoir de découvrir des morceaux d’intimité et de vivre par procuration une existence certainement plus palpitante que la mienne ! Une des missives provient d’un marin : il écrit à ses parents sa décision de revenir au bercail : il ne veut plus la mer comme maîtresse. Une autre d’un jeune adulte qui confesse à sa mère son amour démesuré pour la guitare, il décide malgré la peine qui lui fera de suivre sa voie, il s’en excuse, la prie de le pardonner. La dernière vient d’une femme d’un certain âge, semble-t-il : elle rentre dans les ordres, dans le silence. Elle a longuement hésité, mais elle sait que le couvent sera le lieu qui lui permettra d’être enfin heureuse. Elle envoie humblement ses adieux à sa famille. Elle ne les verra plus ou peut-être une fois, l’an s’ils le veulent et si Dieu le veut...

 

D’étranges morceaux de vie. Il me tarde de m’y plonger. J’ai l’intuition qu’il me faut les découvrir toutes pour être certain de comprendre l’important, ce qui est invisible aux yeux…

 

Je tente de rabattre la valise, mais le fermoir est cassé. En la manipulant, je découvre qu’elle est plus lourde que prévu et ce n’est certainement pas les lettres qui lui donnent un tel poids ! C’est à ce moment-là que je sens... Ma main n’hésite pas : elle s’empare de l’objet et le porte à mon regard. Un bouquin. Ni vieux ni récent. Il est un peu effacé, défraîchi comme s’il avait trôné longtemps près d’une fenêtre et que le soleil s’était amusé à le décolorer. Curieux, je découvre la quatrième couverture. Le résumé comporte peu de lignes : « Il importe avant de se plonger dans ce livre, de se préparer au pire comme au meilleur. Il est conseillé au lecteur non averti de ce genre de procéder à une remise en question de lui-même.

 

Mise en garde succincte : La responsabilité de l’Éditeur ne peut être mise en cause, vis-à-vis du lecteur des conséquences directes et indirectes de la lecture de cet ouvrage.

 

Il me le faut ! Impossible de repartir sans ! C’est une question de vie ou de mort ! Imaginer ne pas le posséder me donne « en repeat » un coup à l’estomac ! Encore et encore ! Je dois jouer serré :

 

- « Marylou, tu me la fais à combien ta valise cassée et les vieilles lettres ?

- Quoi ? Les jolies lettres ? Et la valise années 60 ? Elle est d’époque, hein !

- Ah pour être d’époque, elle l’est ! Cassée ! Pas même réparable… Je t’en débarrasse !

- Comme t’es ! Soixante euros !

- Quoi ? Mais ma pauvre ! Pas mêmes vingt euros !

- Allez c’est pour toi, je te la fais à cinquante ! Part d’ami !

- Part d’ami ! Bon, allez trente et je t’offre un verre !

- Que nenni ! Non, non, je sens que tu vas encore m’avoir…

- Bon allez, trente-cinq et on n’en parle plus ! Et je maintiens mon invitation, mon chou !

 - « Mon chou » ! Flatteur ! Allez quarante euros et une invitation à dîner !

- Maligne ! Tope-là ! Et c’est avec plaisir ! »

 

 

Ouf ! Je ne suis pas très fier sur ce coup-là. J’aurais pu l’avoir à l’usure, la laisser mijoter, repasser en fin de brocante, mais voilà, il me le faut tout de suite ! Je n’aurais pu me pardonner si un quidam s’en était emparé !

 

Je rentre chez moi directement, pas possible d’attendre. Rien d’autre n’a de l’importance ! J’inviterai Marylou la prochaine fois, je trouverai bien un prétexte qu’elle croira sans nul doute. Je sais qu’elle me pardonne tout. J’ai honte. Je ne dois pas penser à elle. Je vois bien qu’elle me fait les yeux doux la jolie Marylou, mais je n’ose pas bouleverser ma vie. Une angoisse de l’inconnu, probablement. Et puis, les jours passent… si vite !

 

Je relis attentivement la quatrième couverture. Ce livre m’impose le respect. Il me souffle de prendre le temps. Du temps pour moi ! Je n’ai jamais ressenti ça. Une impatience lovée en mon âme couplée avec la patience du cœur. Étrange assemblage.

 

Une remise en question ? Regardant autour de moi, je ne peux nier me sentir heureux parmi tous ces objets découverts au fil du temps. Naturellement étant rentier, j’ai tout le temps pour les débusquer, les amadouer avant d’en devenir leur propriétaire aimant. Souvent, j’avoue, il m’est difficile de patienter : attendre la réaction de mes fans est un supplice et je dois dire qu’ils ne sont pas du genre rapide ! Et surtout, ce qui me manque, c’est quelqu’un avec qui partager mes trouvailles. Il ne me reste pas de famille et je n’ai pas d’amis. Tout au plus des connaissances et des voisins sympas ! C’est déjà ça ! Marylou ? Pas vraiment une amie, mais plus qu’une connaissance… C’est étrange d’y penser, d’ailleurs. Sans ce livre, jamais je n’aurais pu diriger mes pensées vers de tels horizons ! Est-ce un livre romantique qui invite la sensibilité et la mièvrerie ? C’est vrai que la solitude commence à me peser… Je décide de mettre ce chapitre délicat dans un coin de ma tête.

En réalité, j’aime ma vie. Elle pourrait être mieux ou pire… Pourtant, je sais que je n’ai pas le droit de me plaindre : je fais ce que je veux sans que personne ne me dise quoi que ce soit. Même que parfois, j’aimerais…

Je pousse un long soupir.

Le livre paraît vibrer entre mes mains : il vit. C’est un fait. Il m’invite, me suis-je dit... Pourtant, je ne suis pas encore prêt à l’ouvrir et à m’y plonger corps et âme. Inconsciemment, je rassemble les trois lettres sorties du lot, le reste attendra. C’est étrange, mais j’ai soudain la conviction ultime que les trois auteurs de la lettre ont lu le livre et mieux encore s’y sont engloutis ! C’est tellement évident ! Une certitude pareille ne s’invente pas !

 

Oui, cette découverte, mieux cette prise de conscience est la dernière pièce du puzzle : le livre me donne enfin l’autorisation de le consulter !

 

L’envie me tenaille et pourtant, j’ai l’impression de lui obéir. Ce n’est pas mon habitude. Du tout. Délicatement, je l’ouvre. C’est bien ce que j’ai compris. Une joie inattendue jaillit en moi : c’est tellement simple ! Logique ! Ainsi ma vie va changer et je le veux. Il est temps pour moi de me préparer et surtout d’imaginer !

Oui, les pages sont blanches, à moi l’honneur de les noircir...

 

 

18:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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