03 juin 2015

L'attente - (contenu sensible)

homosexualité, amour

 
Défi  littéraire.
Illustration : Homosexuality is Not Immoral by Peter Singer - Project Syndicate (Illustration by Dean Rohrer). Read the full article Here
 

 

 

Je l’ai toujours aimé. Oui depuis toujours. Il me semble que je l’ai aimé dès que je l’ai vu. Cela fait « cliché ». Je sais. Mais c’est comme ça. Oui, j’ai découvert l’amour en le découvrant lui. C’était mon nouveau collègue. J’appréhendais un peu, je me demandais même sur qui j’allais tomber ! Un nouveau compagnon de travail, mon futur binôme… Cela ne s’invente pas. À croire qu’il m’était prédestiné ! C’est comme ça que je l’ai rencontré. Un jour matin. Au travail.

 

J’ai su immédiatement qu’il était mon âme sœur, mon double, celui qui ferait de ma vie un pur bonheur ou… un enfer ! J’étais amoureux et c’était la première fois. Vraiment amoureux, passionnément amoureux. Comme jamais je ne l’avais été. Cela paraît idiot de raconter cet émoi, mais voilà tant qu’on n’a pas rencontré son véritable amour, on ne peut comprendre !

 

Je m’étais étonné moi-même. Je n’arrivais pas à m’expliquer : j’étais amoureux d’un homme ! Fol amoureux !

 

Naturellement à trente-cinq ans, j’avais déjà pas mal vécu, j’avais même essayé les deux sexes : tant qu’à faire autant ne pas mourir idiot ! Mais être amoureux ! C’était nouveau pour moi. Cela ne m’était jamais arrivé. Enfin vraiment… Et voilà, le choix s’était porté sur un homme. Soit. On ne commande pas ses sentiments ! Il était donc l’heureux élu. Et je devais vivre avec… Homme ou femme, quelle différence tant qu’il y a de l’amour ?

 

Pas de chance pour moi, c’était un homme extra.

Pas de chance pour moi, chaque jour d’avantage, je l’aimais encore plus.

Pas de chance pour moi, il me portait une amitié sincère.

Pas de chance pour moi, il était hétéro. Complètement hétéro. Pas l’ombre d’un doute.

Pas de chance pour moi, il était marié.

Pas de chance pour moi, j’éprouvais également une profonde affection pour son épouse.

Bref. J’étais dans la merde.

 

Alors, j’ai trouvé la solution : des aventures par-ci, par-là. Hommes et femmes. Quelle importance ? Juste de la gymnastique quotidienne d’entretien. Des orgasmes bien menés, bien contrôlés.

 

Parfois, souvent, tout le temps, je pensais à lui. Je m’imaginais être avec lui. Être contre son torse. Plonger ma langue dans sa bouche et partout où il me laisserait la glisser. Et puis, et puis, je redescendais sur terre… Douloureusement. Un orgasme : c’est bien, ne pas l’avoir avec celui qu’on aime le rend d’autant plus fugace, mais au moins me maintenait-il en bonne santé et pas à cran…

 

À cran ! Je l’ai été pendant quatre jours au cours d’un voyage gagné pour avoir dépassé nos objectifs de vente : il partageait ma chambre. Pour une fois, j’ai applaudi les restrictions budgétaires ! Un voyage inoubliable ! J’ai pu emmagasiner un nombre incroyable de souvenirs : des photos de nous deux à moitié nus au bord de la piscine, découvrir sa trousse de toilette, humer à même le flacon son parfum préféré, et même ses sous-vêtements (j’en ai subtilisé un !), observer sa façon de dormir en chien de fusil, analyser ses habitudes sous la douche et y jeter un coup d’œil très indiscret ! Quel bonheur de pouvoir l’observer, le découvrir et mémoriser la moindre parcelle de son corps, de sa façon d’être… Je n’ai rien oublié de lui. Je comprends pourquoi on dit qu’on a quelqu’un dans la peau !

 

J’ai manqué un jour, lui avouer. Tendre la main pour le caresser. Mais je n’ai pas osé. Bien trop peur de le perdre…

 

Et les années ont passé...

 

Je l’aime toujours autant et même davantage.

Je me fais vieux, et mon cœur bat encore plus vite lors de nos rendez-vous une fois semaine dans notre bar favori depuis que nous sommes pensionnés. Toutes les deux semaines, je vais dîner chez eux. Je l’aime tant que je me moque de rester en second plan. Le voir et le savoir heureux me rend heureux également. Je l’aime et il ne le sait toujours pas. Je lui fais l’amour en pensée, je le caresse tendrement et il ne le sait pas… Je n’oserai jamais le lui avouer, car j’ai peur de le perdre. J’ai peur qu’il ne me regarde plus avec son regard franc, un regard qui me dit qu’il m’aime à sa manière, même si ce n’est pas comme je le désire de tout mon être. Je vibre pour lui et il ne le sait pas…

 

C’est la vie.

 

Je remercie le ciel d’aimer autant. Aimer, cela fait vivre même si c’est douloureux !

 

Et puis, un jour, j’ai reçu ce terrible coup de fil : elle était morte. J’ai honte, mais la joie s’est mêlée à ma peine : elle était mon amie, mais pire, elle était sa femme. Elle était ma rivale. Je pense qu’elle a compris, mais elle ne m’en a jamais rien dit. À quoi bon ? Et puis, j’étais presque de la famille à force !

 

Oui, elle est morte et qui était là pour le consoler ? Moi. Qui l’a pris dans ses bras ? Moi. L’éternel ami. L’amoureux transi.

 

Et puis, je me suis dit que la vie était courte. Que je devais lui dire, que je pouvais plus garder ce lourd secret en moi. Que ce silence finirait par m’étouffer et pire, à m’éloigner de lui…

 

Et surtout, qu’il avait le droit de savoir. Oui, savoir que je l’aimais plus que moi-même. Qu’on ne peut impunément aimer et se taire. Il était libre. Je l’étais également et pourtant prisonnier de son amour pour lui. Je lui devais bien çà. À elle aussi d’ailleurs, je l’avais toujours respectée. Jamais je ne m’étais mis entre lui et elle. J’avais respecté leur amour. Et même les convenances. Les convenances, parfois elles meurtrissent. Les convenances, aujourd’hui, je les maudis !

 

Je voulais lui dire. Fallait juste trouver le moment. Et le courage. Surtout le courage.

 

Je n’ai rien dit.

 

Lui non plus.

 

Et pourtant, aujourd’hui nous sommes ensemble. Mieux : nous nous aimons. La mort peut-elle donc libérer l’amour ? L’amour tombe-t-il du Ciel ? L’amour triomphe-t-il toujours ? Aimer pour deux est-il suffisant ? L’amour rayonne-t-il au point d’être contagieux ?

 

Je ne sais.

 

Je suis heureux. Et lui aussi.

 

Si je devais recommencer ma vie, je ferais pareil. « À qui sait attendre, tout vient à point ». Aujourd’hui, cette maxime me convient. Mais c’est surtout grâce à elle, cette amie, cette femme, l’épouse défunte de l’homme que j’aime depuis toujours…

 

Un soir, nous étions assis tous les deux dehors. C’était une belle soirée d’été. Il faisait doux. Les étoiles ne tarderaient pas à garnir le ciel. J’avais envie de parler, de lui raconter mon amour pour lui, mais les mots restaient coincés dans la gorge. J’avais peur. Je me sentais lâche.

 

Et puis, comme ça, sans prévenir, il a posé sa main sur mon bras. Un long moment. Sans bouger. Puis, doucement, du bout des doigts, il m’a caressé. Je n’osais pas bouger, pas même le regarder. J’avais trop peur d’interrompre cette magie. Je l’ai entendu soupirer. J’étais tétanisé. Alors, le sourire dans la voix, un rien moqueur, probablement pour donner le change, il m’a tendu une lettre. Tremblant, inquiet, je l’ai prise : il n’y avait qu’un feuillet. J’ai reconnu son écriture à elle :

 

« Mon amour,

Merci pour notre vie. Merci d’être resté celui que j’ai aimé et que j’aime encore. Je sais que tu es heureux et que tu l’as été à mes côtés tout ce temps. Bientôt, je serai dans une autre vie, loin de toi et présente quelque part en toi. Il te reste encore de belles années et je veux que tu continues à être heureux. Il est temps maintenant de saisir cette main qui t’attend depuis si longtemps, cette main que tu fais semblant de ne pas voir et qui te déchire le cœur. Va et sois heureux. Je t’aime. Je vous aime tous les deux ».

 

J’ai de la chance : cette femme, cette épouse, cette amie était une personne extraordinaire et je ne le savais pas…

J’ai de la chance : il m’aime et je ne le savais pas !

J’ai de la chance, et maintenant, je le sais…

 

 

21:37 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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