08 mai 2015

Existence

jeu, dame, noir, blanc

 

Mon monde est noir et blanc. Même si je ne vis que pour le blanc. Chaque jour, j’attends. À moi seule, j’incarne la patience, mais il ne faut pas s’y fier, je suis vigilante !

 

Lorsque notre rendez-vous se confirme, je retiens mon souffle. J’espère qu’il me tiendra bien au chaud entre ses mains si douces. Je sens son excitation me traverser le corps et je retiens les battements de mon cœur : j’ai trop peur de manquer une de ses émotions. Mon corps est à son écoute. Entièrement. Je suis dévouée. Je ne vis que pour ce moment. C’est ma raison de vivre. Je n’ai qu’une mission : arriver à lui insuffler toute ma hargne de vivre. Vivre le plus longtemps pour lui. Je ne peux le décevoir. C’est ma vie. C’est mon destin.

 

Nous passons de longues soirées en tête à tête. Parfois, le silence nous raconte et alors, je sais tout de lui. Son odeur de tabac et de musc me grise. Je retiens mon souffle. Les effluves toxiques de son cigare deviennent mon oxygène. J’ai la tête qui tourne. Je dois rester debout. Vaillante. Pour lui. Parce que je suis à lui. Depuis toujours.

 

J’ai pourtant peur. Peur de comprendre ce qui se passe. Il se lasse. Il se fait vieux. C’est lui qui le dit, car jamais je n’ai trouvé un homme aussi patient, aussi bon que lui, ni si vaillant. Il veut me quitter, moi qui ai sacrifié ma vie pour lui. Moi qui passe mon temps à l’attendre… Il déclare forfait. Ce n’est pas comme ça que je l’ai habitué. J’ai mal. J’entends le mot "concentration". Je me dis que je veux me concentrer toute à lui… Que la vie s’échappe ? Ce n’est point possible : notre temps se résume à être ensemble. Le temps n’existe que par et pour notre liaison. Notre fidélité. Indestructible. Eh oui, j’ose pour la première fois dire amour… Il ne peut me laisser. M’abandonner ; et pourtant, le voilà qui parle, prononce des mots tendres, mais qui me détruisent. Il m’offre. Il me laisse. Je meurs.

 

Des petites mains me font des chatouilles. Je ne sors pas beaucoup de mon antre. Je prends l’air sur une courte période, mais bien plus souvent qu’avant. J’entends des rires autour de moi. Il y a de la lumière. Cela sent bon. Une odeur de sucre et de lavande. Une odeur de chaud et de caramel. J’ai perdu mon odeur préférée et me suis perdue en route. Pourtant, après de longs mois de silence, je me suis éveillée. Je sais que jamais plus je ne le retrouverai. J’en ai fait mon deuil et jamais je ne l'oublierai. Pour ne pas le perdre encore et encore, j’ai décidé qu’il vivrait en moi. Parfois, souvent, j’ai encore mal de lui.

 

Le temps passe, mais qu’est-ce le temps sans lui ? Les petites mains deviennent fermes, je sors moins souvent, mais bien plus longtemps. Un jour, mon monde est devenu rose avec des rubans. J’ai entendu des rires et des applaudissements. J’ai surtout senti une goutte d’eau glisser le long de mon corps. Et j’ai ressenti une vague d’amour. Cela m’a rappelé lui. Sauf que c’était plus fort encore. Et j’ai su qu’une nouvelle vie commençait.

 

Désormais, je fais partie de leur vie à ces jeunes mariés. Je suis dans le salon, sur une petite table. Je trône. À mes côtés, son portrait. Je suis heureuse, moi la belle dame blanche, aux damiers noirs et blancs.

17:40 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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