30 avril 2015

Les boîtes de Chloé

 

boîte, émotions, PNL, Christian Schloe

"Portrait of a heart" by Christian Schloe

Réponse à un défi littéraire : "trouver une boîte vide devant sa porte"

Ce texte reprend également une technique issue de la PNL.

 

Je m’appelle Chloé. Je suis une cueilleuse d’émotions. Enfin, j’étais. Ou tout du moins, c’est ainsi que je me définissais il y a quelques années. Je récoltais les émotions de ceux ou celles qui passaient sur mon blog. Je récoltais les trésors cachés dans leurs commentaires, je m’en nourrissais et puis, j’étiquetais mes émotions. C’était pratique. Je comptais élaborer une étude très scientifique. J’envisageais de vendre des flacons d’émotions. Je comptais bien rendre service à l’humanité et à moi-même. J’étais certaine qu’un flacon de nostalgie d’enfance, ou de l’émoi d’un premier baiser coûterait une fortune pour qui en aurait les moyens et même les autres…

 

J’ai tellement bien travaillé, je me suis tellement bien écoutée telle une scientifique qui observe la fourmi à la loupe que j’ai réussi à me diviser. Chaque personne, chaque endroit, chaque émotion trouvait sa place. Ainsi mon mari avait-il la boîte « mariage », mon fils, « descendance », ma mère « héritage », ma sœur, « différente », ma meilleure amie « confidences », mon amoureux transi du bureau « romantisme », etc. J’en avais des tas d’autres ! En vrac, « corvées » malheureusement au pluriel tout comme « devoirs », « obligations », « joies », « petits bonheurs », « idées », « à faire », « souvenirs »… Il y en avait tant qu’une pièce entière y était dédiée ! Toutes mes boîtes étaient numérotées, répertoriées. Chaque nouvelle émotion était décortiquée, diagnostiquée, étudiée. En premier, son message. À prendre littéralement. Sans a priori. Ensuite les questions primordiales : le contenu du message m’était-il adressé ? Si oui, était-il valide ? Était-il fondé ? À quoi servait-il ? Fallait-il en tenir compte ? Quels sentiments m’apportait-il ? Devais-je l’accepter ? Le refuser ? L’ignorer ? Une foule de questions pertinentes reprises dans un tableau compliqué. Enfin, à force, c’était devenu d’une simplicité écœurante. Je devenais une pro. J’étais, je suis encore une cueilleuse d’émotions et je les catégorise.

 

Si je dois déterminer mon pourcentage d’émotions dites positives, j’obtiens un très bon score. C’est normal : les émotions négatives, je les jette dans la boîte « poubelle ». C’est radical ! Ainsi, dans ma vie, tout va merveilleusement bien. Naturellement, cela n’a pas été toujours le cas. Et vu de l’extérieur, certains pourraient douter du bien-fondé de mon étude en arguant le fait que cela ne m’a pas empêchée de divorcer alors que pour moi c’était simplement un changement de cap, pas de quoi fouetter un chat ! Que ma sœur ne me parle plus sous le prétexte que je suis insensible alors que je brasse des émotions comme pas possible est tout bonnement risible ! Un prétexte. Il faut savoir qu’elle m’a toujours jalousé ! Quant à ma mère, elle n’est plus de ce monde. Ma tristesse est quelque part dans une de mes boîtes. C’est une des rares que je n’ose pas approcher. C’est mon droit de ne pas vouloir souffrir ! Je n’ai jamais eu de boîte pour mon géniteur, il n’en vaut pas la peine, lui qui s’est enfui à l’annonce de ma naissance ! Cela me fait une économie de boîte ! Mon amoureux transi du bureau a finalement trouvé l’amour avec ma meilleure amie, une secrétaire du bureau des comptables. Aujourd’hui, elle ne mérite plus le nom d’amie. J’ai nommé cette boîte « trahison ». Je l’ai posée tout en haut sur l’étagère et elle prend allégrement la poussière : bien fait pour elle !

 

Je n’ai pas voulu créer de boîte « solitude ». J’ai refoulé cette idée à peine avait-elle effleuré mon esprit. Avec toutes ses boîtes autour de moi, la solitude ne peut s’imposer à moi ! Elle n’est pas la bienvenue ! Même si mon fils a décidé de me quitter : c’est son droit après tout ? Il est devenu un jeune adulte. J’ai une boîte pour lui mais je n’ai plus grand-chose à y déposer. Quant à mon ex-mari, il n’est plus qu’une boîte vide…

 

C’est vrai, je n’ai plus beaucoup de liens avec la « vraie » vie mais le contact avec ce monde émotionnel m’est tellement précieux qu’il me semble que plus rien d’autre n’a d’importance…

 

Un jour, pourtant, quelque chose s’est passé. Tout a changé. Cela a commencé par un coup de sonnette. Il y avait longtemps que je n’avais pas entendu ce bruit cristallin. À croire que le monde avait oublié ma porte… à moins que ma porte ne soit invisible aux yeux des autres ? Probable…

 

Etonnée, surprise comme une enfant prise en faute, je me suis levée de ma chaise d’un bond. J’ai même entendu mes os craquer ! Il faudrait que je bouge un peu plus, à rester toujours à l’intérieur, je risque d’être en déficit de vitamine D. Quoique je peux encore commander une lampe de luminothérapie… Une excellente idée ! Du coup, je l’ai notée afin de ne pas l’oublier. Les idées filent à une vitesse vertigineuse. Je ne m’embête jamais : mes pensées m’accompagnent sans relâche.

 

Doucement, presque craintivement, j’ai entrouvert la porte. Personne ! J’avoue que je ne suis pas très rapide ni agile. Je suis plutôt du genre « réfléchi ». Certains osent me cataloguer d’introvertie. Mais soit. Ma lenteur, je dois l’admettre, aurait même découragé le meilleur commercial !

 

Ainsi, n’y avait-il personne. Par contre, sur le pas de la porte : une boîte. Étonnant ! Je n’avais rien commandé. Je la pris délicatement. Elle était légère. Vide naturellement. Qui pouvait me déposer sur le pas de la porte une boîte vide ? Je me sentais irritée. Je détestais ne pas comprendre. Je détestais encore plus deviner une plaisanterie et m’imaginer en être la cible. Je la posais rudement sur la table. Elle était comme les autres, celles que je commandais. Sauf. Sauf qu’elle était quand même différente. Celle-ci n’existait pas par ma seule volonté. C’était préoccupant. Et la question principale restait : Qui ? Qui l’avait déposée ? Ensuite : pourquoi ? Quel était le message caché derrière ce drôle de présent ? J’aurais préféré une rose ou un bouquet de fleurs à tout prendre… Qui était l’auteur de ce présent bizarre ?

 

Mon ex-mari ? Il avait quitté le territoire pour faire le tour du monde en bateau. Rien n’était assez loin de moi. Mon fils ? Il s’était engagé à l’armée. Ma mère : paix à son âme. Mon ex-meilleure amie et mon amoureux transis étaient en train de pouponner. Je ne les enviais pas. Personne à ma connaissance aurait pu m’apporter cette drôle de caisse vide. Vide. Entièrement vide !

 

Je passais ma soirée devant elle. Avec elle. En tête à tête. Moi avec un million de pensées et même plus. Elle avec le vide, son vide. À nous deux, cela donnait un certain équilibre…

 

Nous sommes restées pendant une semaine à nous mesurer l’une à l’autre. J’ai découvert un mélange d’émotions. Je suis passée de l’hostilité, à la méfiance puis à la curiosité. J’avais presque l’impression qu’elle grandissait sous mon nez. Mais je pense que c’était un effet optique. C’est au cours du treizième jour que j’ai décidé de lui donner un nom. Cependant, je n’étais pas tout à fait prête. Chaque boîte avait son rituel. Aujourd’hui, je savais que celle-ci était spéciale, que je devais y mettre du mien. Que cela me demanderait de l’effort. Et même d’abandonner certaines choses : cette boîte en voulait plus que je ne pensais de prime abord !

 

Il me fallut encore une semaine pour me décider à bouger. Par la fenêtre du salon, je voyais les arbres danser en cadence sous l’air mélancolique du vent. Un long frisson me parcourut le dos. Je n’étais pas encore prête. J’avais besoin de chaleur. À défaut de chaleur humaine, je décidais d’allumer un feu dans l’âtre. Tout était prêt. Il manquait juste le craquement d’une allumette…

 

Cette chaleur inattendue fit soupirer d’aise la maison. Il me semblait que quelque chose venait de se relâcher. Je ne savais pas encore que c’était moi. Bougie blanche à la main, je me suis rendue dans ma pièce. J’aime l’ambiance des bougies : tout paraît plus doux. Atténué. Précieux. Comme un film invisible qui déguise la réalité en féérie… D’habitude, je m’asseyais au milieu et je m’y sentais bien. Toutes ces émotions autour de moi me donnaient l’impression d’être vivante.

 

Soudain, la pièce se rapetissa. Un constat s’imposait : trop encombrée ! La première boîte fut celle toute légère de mon ex-mari. Un coup de cutter et elle se replia sur elle-même. Définitivement hors d’usage. Je mis celle de mon fils de côté : elle allait encore servir, c’était une certitude. Je pris une à une chaque boîte et en étudiais le contenu avec attention. Je me posais des questions que je jugeais essentielles : cela avait-il encore de la place dans ma vie ? Était-ce quelque chose d’agréable ? Cela m’aidait-il ? Ainsi de nombreux regrets retournèrent en cendres, accompagnés de jalousie et de rancœur. Dans la foulée, je sentis le besoin d’écrire une lettre à mon ancienne amie. Une lettre de démission envers notre amitié mêlant le pardon, et le merci pour les bons moments. La lettre finit également au feu et j’en ressentis la délivrance d’un lourd fardeau. Au fur et à mesure du tri, je me sentais plus légère. Je mis également la boîte de ma sœur sur le côté. Elle aussi, je voulais la garder, nos souvenirs d’enfance restaient précieux, et nos querelles d’adultes devenaient subitement enfantines…

 

Le tri se termina très tôt le matin. J’étais fatiguée et en même temps pleine d’énergie. Un nouveau jour se levait. Je me sentais sereine comme après un fastidieux nettoyage de printemps lorsque la maison embaume le propre, le frais et les jours heureux à venir. J’avais également redécouvert mes espoirs, mes rêves que j’avais enfouis au fond de la pièce dans un recoin sombre.

 

La pièce me semblait étrangement lumineuse. Désormais, la fenêtre libérée de son mur de carton pouvait laisser le soleil éclabousser le parquet. Elle était belle cette pièce ! Elle pourrait même devenir un bel atelier de couture. J’avais retrouvé mon carnet de croquis. J’avais toujours rêvé d’être styliste. Aujourd’hui, plus rien ne m’en empêchait et surtout plus moi ! L’envie de créer revivait en moi et j’avais l’impression de renaître des cendres de mon passé. La pièce libérée était comme une autorisation à vivre au jour le jour pour alimenter mon futur. Le passé vivait toujours, je ne l’avais pas effacé et n’en ressentais pas le besoin. Il restait là en mémoire de qui j’étais avec mes forces et mes faiblesses, du comment j’étais arrivée à être moi aujourd’hui. J’avais mis à jour mes propres fondations qui, après ce nettoyage à grandes émotions, s’avéraient solides. Je pouvais vivre. Aller de l’avant…

 

Un jour, en rangeant mon bureau, j’ai retrouvé le bon de commande signé de ma main. Encore aujourd’hui je trouve étrange cet oubli. Y aurait-il une part de moi qui voulait me sauver moi-même ? Ma sœur me conseille de ne pas me poser trop de questions et de vivre simplement. Je pense qu’elle a raison.

 

Je m’appelle Chloé. J’ai décidé d’être heureuse et je le suis.

 

18:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

29 avril 2015

Escapade à Bologne et Ferrare

 

Me voici rentrée d’une escapade de quelques jours à Bologne et à Ferrare, la tête pleine de souvenirs et… les pieds en compote !

 

Si Bologne n’est pas comparable à Venise ou à Florence, elle mérite le surnom de la « Dotta », la savante pour son université - la plus ancienne université du monde occidental puisque son origine remonte à 1088 ! - la « Rossa », pour ses tuiles en terre cuite rouge et la « Grassa » pour sa cuisine gourmande ! Je ne vais pas ajouter les différents sites visités, pour cela vous avez votre ami Google ! Je préfère mettre en évidence ce qui m’a touché, intrigué ou émerveillé.

 

Le 25 avril est une date importante : c’est le jour de la libération et de la commémoration de la fin de la seconde guerre mondiale, et de l’occupation nazie du pays.

 

Pour fêter les 70 ans de ce jour important, sur la place, un impressionnant dispositif de véhicules d’armée d’époque :

 

liberation, bologne,

 

 

Sur un mur du Palazzo dell’ Archiginnasio, une fresque met à l’honneur les photos avec les noms de résistants italiens tués par les nazis. C’est émouvant de mettre un visage sur un nom, et de se rendre compte que ce nom est le reflet d’un combat pour la liberté. Émouvante aussi, cette simple rose rouge déposée.

comémoration, liberation, rose

 

Quelques heures après, un bouquet d’anémones…

 

anéones, libération, Bologne

 

Dans une exposition à la bibliothèque nationale, découverte d’un extrait de journal qui mentionne la ville d’Andenne et de Liège. Assez sidérant de trouver cela en Italie ! Quant à la teneur, cela fait froid dans le dos !

 

guerre, 40-45, extrait journal, Andenne, Liége

 

guerre, 40-45, extrait journal, Andenne, Liége

 

guerre, 40-45, extrait journal, Andenne, Liége

 

 

Impossible de ne pas visiter le cimetière monumental de Certoza à Ferrare ! Et une rue plus loin, le cimetière juif. Malheureusement, les deux cimetières ne communiquent pas... pas même par un petit sentier où alors, il est bien caché ! Il faut donc sortir de l’un pour pouvoir entrer dans l’autre. Pas de communication possible. Le monde n’est pas encore assez évolué…

 

Dans le premier, instant de plénitude et de calme. Impression de paix. Le lierre et les glycines y font bon ménage. Dans le second, instant d’imagination fertile et de retour à la nature qui joue avec les iris sauvages. Impression de liberté. Moment assez étrange puisque soudainement le vent s'est levé et qu'un orage grondait mais point de loup garou ou autres créatures étranges...

 

Des deux, je sais dans lequel je préfèrerais passer l’éternité si un choix m’était demandé... Ceux qui me connaissent peuvent le deviner sans hésiter…

 

 

cimetière juif, cimetière ferrare

 la Certosa di Ferrara

 

cimetière juif, cimetière ferrare

Cimetière juif

 

 

La basilique San Petronio, dispose de manuscrits exceptionnels et de toute beauté ! La basilique est connue pour sa méridienne intérieure réalisée en 1656 par Gian Cassini. C'est ainsi que des anomalies ont pu être décelées dans le calendrier julien et pour y remédier, l’année bissextile a vu le jour. Une anecdote : lorsque le calendrier grégorien a remplacé le calendrier julien, le 4 octobre 1582, le changement a fait en sorte que le jour suivant le 4 octobre était le 15 octobre ! Tout cela est bien mieux expliqué ICI

 

Ce que je déplore à Bologne est le nombre impressionnant de tags ! C’est laid. C’est sale. J’aime le street art, « l’art urbain » censé être "à propos", délivrer un message, faire un petit clin d’œil à ceux ou celles qui les trouvent. Oui pour le street art (dans le respect des biens d’autrui et des monuments historiques) et non pour les tags qui ne représentent rien que des gribouillis. Par contre, découverte de ceci :

 

guerre, 40-45, extrait journal, Andenne, Liége

 

 

Toujours évidemment garder les yeux grands ouverts, une petite porte peut cacher des trésors et si elle est entrouverte, ne surtout pas hésiter !

 

guerre, 40-45, extrait journal, Andenne, Liége

 

 

La curiosité n’est pas un vilain défaut ! Bologne possède de nombreux canaux bien cachés. C’est ainsi que l’on peut passer maintes fois dans rue sans se douter de ce qui se trouve derrière une petite fenêtre :

 

canaux de Bologne, fenêtre cachée

 via Piella – Canale delle Moline

 

 

canaux de Bologne, fenêtre cachée

Canale di Reno

 

Et si on lève les yeux en l’air, on découvre des petits coins de paradis !

 

Petit coin de paradis

 

 

 

En vrac, quelques autres découvertes : la façade décorée de la maison de Lucio Dalla, chanteur célèbre à Bologne,

 

Lucio Dalla, Bologne, Maison

 

 

Sur un mur, cette affiche de machine à café italienne,

 

machine à café.jpg

 

Un amoureux transi ?

 

amoureux, rose,

 

La rencontre d’un dessinateur à l’humour mordant…

 

Dessinateur, Bologne

 

 

Et puis ce miroir de sorcière sur une façade !

 

miroir de sorcière

 

 

Je termine par un de mes apéritifs préférés : le SPRITZ ! (1/3 Aperol, 1/3 Prosecco, 1/3 Eau pétillante)

 

 

SPRITZ

 

 

Sans oublier l'accueil et de la gentillesse des personnes rencontrées... et cerise sur le gâteau, toutes les femmes sont dans les yeux des italiens « bellissima » !

 

 

20:50 Écrit par Rachel Colas dans Mes photos, sources d'inspiration | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

23 avril 2015

Le grand tourbillon

rire, humour, chaussettes

Photo : Lil Lacey's legwarmers by purllamb : showstopper

 

Elles vivent parmi nous, présentes dans chaque foyer, quasiment dans le monde entier. Elles partagent notre vie à tout moment hormis en été où elles ont tendance à être plus discrètes sauf, peut-être, auprès des sportifs qu’elles adorent particulièrement et quelques autres élus, triés sur le volet. Par contre, la majorité de la population et encore plus les jolies femmes les boudent carrément en période estivale. Ma foi, c’est une occasion pour elles de bénéficier de vacances largement méritées !

 

Aujourd’hui, les êtres humains le reconnaissent : elles vivent un cauchemar ! C’est un fait. Personne ne peut le nier, c’est tellement évident ! Quant à elles, elles ne peuvent, malgré leur envie, accuser les hommes même si ceux-ci ont une lourde part de responsabilité. Il faut savoir qu’elles vivent pour eux ou plutôt grâce à eux. Malheureusement, il est extrêmement difficile de changer les habitudes des humains ! S’ils se rendent compte de l’amplitude de la catastrophe, ils ne trouvent aucune solution. Aucun remède. Ils se contentent de constater. De déplorer. De rager. Des humains dans toute leur splendeur ! Rien ne change dans leur monde, ils mettent trop d’énergie dans la guerre, la haine, l’argent. Mais c’est une autre histoire… Malgré tout, il faut en convenir, cette catastrophe touche à leurs habitudes, mais apparemment pas assez pour qu’ils osent en changer.

 

Elles ont pensé à fuir, mais pour se rendre où ? Chez qui ? Les hommes sont tous les mêmes. On ne peut pas dire qu’ils sont très délicats. Trop souvent, elles sont encore rejetées, usées jusqu’à la corde après de loyaux services et puis, définitivement oubliées. Au profit des nouvelles. Belles, fraîches, douces. Naturellement.

 

Leur vie est courte. Elles le savent toutes. En réalité, ce n’est pas ça le problème. Elles sont préparées à leur fin inéluctable. Leur mission de vie est de mourir comme elles sont nées : à deux. C’est comme ça : elles vivent dès leur naissance en couple. Jamais l’une sans l’autre. Toujours au diapason. Vivant à quelques secondes de décalage. Dans les pas l’une de l’autre. Un couple uni. Le bonheur de vivre à deux. D’être deux.

 

Ensuite, leur objectif est de plaire à ces humains ingrats. Elles se plient à leurs volontés, à leurs caprices et… elles en voient de toutes les couleurs ! Elles agissent selon leur mode à eux, obéissantes.

 

Et puis les humains ont inventé la machine. La machine ! Oui, c’est vrai : cela leur procure un plaisir fou ! Mais il faut garder à l’esprit qu’il y a quand même de gros risques... Parfois, le couple est désuni : elles se retrouvent avec une nouvelle compagne. Cela entraîne parfois des grincements de dents et à d’autres moments des éclats de rire. Certaines, paraît-il, sont restées rouges de honte ! La consigne est pourtant claire : elles doivent rester deux par deux. Question de sécurité. Et de bon sens.

 

Au départ, elles se serrent l’une contre l’autre, avec la peur au ventre de se perdre. Parfois, l’excitation les noue, mais souvent l’ivresse les emporte loin l’une de l’autre et c’est le moment le plus dangereux : vont-elles se retrouver ? Ressortir ensemble ? On ne sait toujours pas comment cela se passe. Même les humains ne comprennent pas. C’est assurément un sortilège. C’est inévitable. Cela se passe partout, dans tous les foyers sauf ceux qui les nouent très fort. C’est un risque, car sans liberté, elles s’étiolent, perdent leur couleur, leur souplesse et terminent encore plus tôt leur si courte vie.

 

Cela fait débat : une courte vie à deux ou connaître l’ivresse de la liberté au risque de se perdre ? Ou pour mieux se retrouver ? Personne n’a la réponse et c’est tant mieux. Et puis, il y a les rebelles ! Celles qui veulent vivre leur vie et qui pour une raison ou une autre se séparent dès leur naissance. Elles ne voient pas souvent la couleur du ciel, souvent elles finissent leur vie dans un coin poussiéreux. La déchéance. Rares sont celles qui connaissent le grand tourbillon, celui tant attendu et craint. Celui qui donne le tournis et qui enlève l’être aimé, ou parfois offre un nouvel amour… C’est le destin. Personne ne peut le contrer. Pas même les humains.

 

Désormais, c’est une évidence : le taux de divorce des chaussettes ne cesse d’augmenter. Et personne n’y peut rien…

 

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21:48 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

14 avril 2015

Le cri de la sirène

Jumelles, vie, mort, non-dits, lettre, mort

"Secret Promise" by Shiori Matsumoto

 

 

Je suis à l’aube d’une nouvelle vie. Je ne sais pas vraiment où je vais. Je me laisserai guider. Je dois juste garder confiance. La vie a été clémente et je peux affirmer haut et fort que j’ai été une femme gâtée : point de soucis de santé ou d’argent, j’ai rencontré l’amour plusieurs fois même ! J’ai surtout à mon chevet deux enfants, un garçon, une fille qui me rendent visite régulièrement dans ma maison de retraite. Je sais et je sens qu’ils sont heureux de me voir. Je les trouve beaux. Je les aime tant !

 

Mon souffle devient faible. Mon cœur s’agite dans mon pauvre corps décharné avec bien trop d’énergie comme s’il voulait encore et encore vivre les choses merveilleuses de l'existence sur cette terre !

 

Je dois me rendre à l’évidence : je suis tellement fatiguée qu’il est temps pour moi de partir. Il me reste encore de belles années, mais à quoi bon ? Mon médecin m’a conseillé de ne pas prendre trop de ces gouttes bleues au goût d’anis. Cela pourrait m’être fatal. Juste trois voire quatre, en cas d’angoisse. Angoisse de quoi ? Je n’ai rien à perdre si ce n’est mon dernier souffle. Quant au reste, hormis mes enfants, je n’ai personne qui me donne une raison valable de vivre. Pas même de petits-enfants à gâter. J’ai, comme qui dirait, fait mon temps. Ma tâche de mère aura été de construire des racines à mes enfants et de leur offrir des ailes pour voler vers leur propre vie. Je peux assurer sans prétention aucune que j’ai parfaitement réussi mon œuvre. Je souhaite ne jamais lire dans leurs yeux de la pitié ou de la souffrance de me voir amoindrie. Il est donc temps.  

 

Avant de partir ce soir, j’ai une dernière chose à faire. Ou plutôt à écrire. J’ai toujours eu cette lettre en tête, mais je n’ai jamais osé l’habiller de mots. Je réservais cette confidence à un instant particulier. Il me semble que rédiger un tel aveu une heure avant sa mort vaut bien la dénomination de ce moment. Mes enfants n’en sauront rien parce qu’il faut parfois taire son jardin secret. Ils trouveront peut-être quelques cendres. À moins que je ne décide de les réduire définitivement sous le jet d’eau du robinet ? Cela ne sert à rien de les intriguer. La vie est déjà tellement complexe ! Les pensées tournent folles dans ma tête, je divague… comme pour retarder ce précieux moment. Les gouttes attendent à côté de mon verre. Je porte une de mes plus belles robes de nuit : celle avec de la dentelle blanche. Elle sent bon le frais et la lavande. Je mets toujours un sachet de lavande entre mon linge. Cela me rappelle mon enfance : ma grand-mère faisait la même chose. Pourvu que ma fille le fasse, elle aussi ! Mais après tout, chacun sa vie. Je sais que là où je serai bientôt  - et c'est une chose indisputable - je veillerai sur eux ! Le contraire ne se peut pas ! C’est cette certitude qui me pousse à quitter ce monde pour un ailleurs. Il est temps de passer à l’action.

 

J’ouvre mon carnet. Celui où j’ai écrit tous les moments importants de ma vie, j’aurais voulu y inscrire les dates de naissance de mes petits-enfants, mais voilà, cela ne s’est pas fait : mon fils est trop pris par sa carrière professionnelle et ma fille n’arrive pas à être enceinte. Blocage psychologique, paraît-il… Malgré tout, il y a beaucoup de pages noircies. J’en ai laissé une pour y rédiger mes derniers mots. Des mots qui resteront entre moi et cette feuille avant qu’elle ne finisse en cendres. Peut-être comme moi d’ailleurs ? Mais l’heure n’est pas au morbide. Je ne veux pas gâcher ce beau moment. Je me décide : j’arrache la page, prends mon stylo préféré et je commence :

 

« À toi,

Me voici. J’ai toujours su que tu étais à mes côtés. Une impression vague de présence indéfinissable. Au fil du temps, je la ressentais de plus en plus comme si tu te décidais enfin à me tendre la main. Il faut dire que nous étions ensemble, enfants. Jusqu’au jour où mes parents m’ont emmené chez ce psy. J’ai vite compris qu’il ne fallait plus parler de toi. Que sinon, j’aurai pu être cataloguée de folle. C’était notre secret. Et puis, à force de devoir te nier, je t’ai oubliée. Longtemps. Très longtemps. Trop longtemps. Je te demande pardon. Pardon pour ce silence, mais tu sais, tu as toujours fait partie de ma vie, je m’en rends compte.  Comme dans un coin de ma tête. De mon cœur. Et même de mon âme. Nous ne faisions qu’un, te souviens-tu ?

 

Je t’ai vraiment retrouvée lorsqu’un jour, j’ai découvert les carnets de maman. Tout est devenu si évident ! Étais-je la plus forte ou m’as-tu laissé vivre ? J’aimerais connaître la réponse, mais j’imagine qu’elle ne viendra jamais. Et puis, après tout, qu’importe !

 

J’aimerais que tu viennes. Bientôt. Je sais que tu seras là. Il me semble de plus en plus te voir le soir dans la pénombre à côté de mon lit. Je suppose que tu m’attends, que tu me laisses le temps ? Et maintenant, il me tarde de te retrouver. J’en ai parlé à ma fille : elle n’a pas compris. Elle m’a assuré que c’était le reflet du miroir. Naturellement. Comme pourrait-elle comprendre ? Je n’ai jamais parlé de toi. À personne d’ailleurs. Est-ce que cela a de l’importance pour elle ? Je me dis que oui et pourtant, un jour, si elle était enceinte, et que cela devait se savoir, ce serait comme un signe de toi. J’ai toujours entendu dire que lorsque j’étais née, j’avais poussé comme un cri de sirène. Cela m’avait toujours fait rire comme si j’étais une petite fille née pour vivre des contes. Et puis, un jour, j’ai compris : comment peut-on définir le cri d’une sirène ? C’est en lisant le carnet de ma mère que j’ai compris que le cri d’une sirène anéantissait la vie et que toi, tu n’étais plus.

 

Est-ce mon cri qui t’a tué ? Ou as-tu choisi de ne pas naître ? De me laisser toute la place ? De faire abnégation de toi pour me laisser la vie dorée que j’ai eue ? Je le pense. Je te remercie pour ce cadeau. Je te demande pardon d’avoir accepté ton sacrifice, de t’avoir oubliée pendant de longues années… Il me tarde de te retrouver, toi, mon double, ma jumelle. »

 

Je ressens soudainement une étole d’amour qui m’étreint. C’est bon. C’est chaud. C’est doux. Je me souviens : c’est elle. Je redeviens la petite fille qui jouait avec son double dans le jardin, à l’abri des oreilles maternelles. Je me rappelle m’étonner que personne ne la voyait alors qu’il était si facile d’affirmer haut et fort : « elle est à côté de moi, pareille ! ». Je n’en ai pris conscience que lorsque j’ai lu le journal intime de ma mère, trouvé à sa mort : un seul enfant viable, l’autre n’ayant pas survécu. Un lourd secret à porter. C’est à cette lecture que j’ai compris d’où provenait cette tristesse sourde lors de mes anniversaires. Aujourd’hui, je me rends compte que ces non-dits sont tueurs. Particulièrement d’espoir. Qu’il faut célébrer autant la joie que la peine, nier cette dernière ne revient qu’à l’exacerber. C’est idiot.

 

Je me dis qu’avant de boire mes petites gouttes bleues, je dois lui raconter : sa mère avait une jumelle. Et peut-être, un jour, elle aussi … Oui, briser la chaîne, ne pas reproduire les mêmes erreurs. Je vais lui raconter, c’est aussi son histoire. En attendant, je vais brûler cette lettre. Demain, je prendrais mes gouttes et puis, j’ai une autre belle robe de nuit...  Quant à elle, je sais qu'elle m’attendra, elle est patiente...

Oui, ce soir, j’ai quelque chose d’important à raconter et demain est un autre jour…

 

15:52 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

13 avril 2015

Notre Liberté, prière

Liberté, prière, vie

Le premier article de
la Déclaration universelle des droits de l'homme
signée par 58 états (10 décembre 1948, Paris)
 
 

Notre Liberté, toi,

Qui es bafouée

Que le monde se soulève

Que ta volonté soit forte

Ici et sur tous les continents

 

Donne-nous aujourd’hui l’espoir

Délivre-nous des tueries de ce jour

Arrête le massacre de l’Humanité

Par ceux qui te tuent au nom de Dieu

Et ne nous laisse pas entrer dans la peur

Mais délivre-nous du mal.

 

Car c’est à toi qu’appartiennent

la vie, l’amour et l’essence de l’humanité

Aux siècles des siècles, chère Liberté

 

 

D'après la prière du Notre Père,

prière notre père

12:02 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES*, Citations, Pensées, L'exemple, c'est nous | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

08 avril 2015

L'éveilleuse - Texte

Lettres, amour, passé, fantômes,

 

 

L’aube avait dissipé sa frayeur nocturne. Elle allait devoir reprendre ses souvenirs pas à pas, revivre ses émotions pour compléter correctement son carnet des songes. D’ordinaire, cela ne la dérangeait pas. Mais ce qui s’était passé hier était assez… effroyable ! Un cauchemar pareil, cela ne s’oubliait pas de sitôt ! Son côté cartésien lui soufflait qu’il devait bien avoir une raison à celui-ci, voire une origine. Son amie pnliste le lui avait d’ailleurs conseillé : si elle désirait en connaître davantage sur elle-même, elle devait noter ses rêves. Soit. Naturellement les songes effrayants aussi. Ce qui du coup devenait bien moins plaisant…

 

Elle ouvrit son cahier et commença par écrire le plus facile : la date. Par quoi commencer d’autre ? Raconter qu’elle avait ressenti une présence ? Que la peur l’avait assaillie, arrachée au sommeil et qu’un long cri aigu l’avait tétanisée ? Qu’ensuite, il lui avait semblé voir deux personnes se pencher sur elle ? De mémoire, une femme et un homme ? L’être féminin ayant des cheveux couleur miel foncé ? C’était ce qualificatif qui lui venait en premier à l’esprit : miel foncé. Et puis, le second hurlement quelques longues secondes après : perçant !

 

Son mari était persuadé de mourir un jour de crise cardiaque à ses côtés ! S’il redoutait une attaque quelconque comme un cambriolage lorsqu’ils étaient au lit, elle se souvenait n’avoir pas pu se raisonner ! Elle était restée coincée dans un brouillard d’émotions impalpables qui, finalement, s’était traduit en pleurs enfantins. Les joues inondées de larmes, elle était redevenue une petite chose craintive, une enfant effrayée par l’obscurité…

 

Lui, à peine remis de sa frousse, l’avait bercée mécaniquement dans ses bras, s’exhortant à ralentir les battements de son cœur, néanmoins rassuré de savoir que ce n’était qu’un cauchemar parmi d’autres. Comme à chaque fois. Elle s’était efforcée de calmer les frémissements de son corps, de faire fi du contrecoup. Elle souhaitait plus que tout sombrer à nouveau dans un sommeil paisible, sans rêves, cette fois-ci.

 

Oui, il lui était difficile de trouver les mots exacts pour décrire cette terreur. Elle nota brièvement : cri, femme et homme, cheveux couleur miel, second cri. Peur. Irraisonnée.

 

Et puis, elle tourna la page…

 

****

 

Le dimanche était son jour préféré. Elle se leva pleine d’énergie et d’espoir pour cette nouvelle journée : c’était jour de brocante ! Qu’allait-elle découvrir ? Rapporter ? Elle devait impérativement ramener un trésor. Quel qu’il soit.

 

Elle tomba dessus « par hasard » et cela la fit sourire. C’était une amusoire qu’elle s’était inventée. Elle était persuadée que le hasard n’existait que pour une seule et unique raison : lui rappeler qu’il pouvait faire un pied de nez au destin !

 

Le brocanteur avait été rude en affaire pourtant il la connaissait. Souvent, c’était un atout. Assurément pas aujourd’hui ! Elle acquerra tout de même à un prix raisonnable une petite valise en similicuir aux charnières cassées : une jolie déco pour la vitrine de sa jolie boutique vintage « Les Jolies Choses de Marine », sa fierté. Elle ouvrait les lundi, mercredi et samedi de chaque semaine. Par contre, le jeudi matin était réservé aux rendez-vous. Et pas n’importe lesquels ! Triés sur le volet. Obtenus sur recommandation uniquement ! C’était ce qui démontrait sa qualité. Sa singularité. Elle ne s’en rendait pas encore vraiment compte. Il faut dire qu’elle s’était créé une profession sur mesure : elle était, comme elle disait, une « éveilleuse ». Une éveilleuse d’âme. Une éveilleuse d’esprit. Une éveilleuse de cœur. Qu’importe les termes ! Elle « éveillait » au monde, les âmes fatiguées.

 

Ceux qui n’avaient pas d’imagination ou qui désiraient se loger tranquillement dans le moule social appelaient cela « coach de vie ». Ce qui voulait tout dire et en même temps, rien. C’était pratique. C’était tendance. Ce n’était pas pour elle. Elle se voulait différente et elle l’était. Comme tout un chacun, malgré tout.

 

Pour cela, elle utilisait différentes méthodes : cartomancie, tarots, pendule, outils de communication divers entre analyse transactionnelle et l’hypnose ericksonienne, énergie ou simplement son ressenti. Jusqu’à présent, elle avait de bons retours, mais elle n’en tenait pas toujours compte tant elle doutait d’elle-même. De ses capacités surtout, certainement pas des ressources qui vivaient en silence au tréfonds de chaque être et en particulier de ceux qui venaient chercher de l’aide auprès d’elle. Il fallait en convenir : c’était des aveugles ou plutôt des « oublieurs » de leurs richesses intérieures. Elle n’était tout au plus qu’une éveilleuse. Une simple et humble éveilleuse.

 

Ce n’est qu’en rentrant chez elle et en examinant attentivement la valise qu’elle les trouva : trois lettres jaunies par le temps. Une d’un homme, un soldat. L’autre d’une femme. Et la dernière, un menu de fin d’année ou d’anniversaire avec les signatures supposées des convives. La découverte lui laissa une impression de déjà vu comme lorsqu’on a un mot sur le bout de la langue… C’était horripilant. Elle avait beau fouiller dans sa mémoire, rien ne venait.

 

Elle se pencha en premier sur la lettre du soldat écrite à l’encre bleue devenue pâle au fil des années. Elle dut prendre une loupe : les lettres semblaient tracées nerveusement : elles étaient petites et serrées avec des jambages accentués. Comme il était émouvant de détenir une correspondance privée du passé ! Elle oscillait entre l’impression sordide du voyeurisme si fréquent de nos jours à l’émotion d’un secret dévoilé par indiscrétion. Ce n’était pas une télé-réalité, c’était mieux, c’était pire : il s’agissait d’une vraie vie ! D’une parenthèse intime qui tombait ainsi au creux de son existence. Comme un message d’outre-tombe. Elle frissonna à cette idée : ce n’était pas de bon goût !

 

Elle s’attarda sur chaque mot, puis enfin habituée à la forme sèche des lettres, elle commença à lire :

 

« Ma chère Louise,

Je suis heureux d’être encore en vie pour t’écrire combien tu me manques. Te donner de mes nouvelles : quelle chance, j’ai ! Je voudrais que cette missive t’apporte le bonheur que je veux t’offrir dès que je serai rentré. Je ne veux pas m’en aller. Je ne veux pas que tu célèbres mes funérailles. Je sais ce que tu vas me dire, mais je ne peux m’empêcher d’y penser, c’est plus fort que moi. Les autres aussi y pensent. C’est horrible, cette guerre. Inhumain. Qui veut de ce combat de chairs sanguinolentes ? Qui ? Pourquoi ? Nous, les hommes, petits pantins, sommes en colère et cette rage nous tient en vie. Parfois…

 

Mais toi, oui, toi, tu es mon seul espoir de vie. Je voudrais tenir ta main. Caresser tes cheveux. Déposer sur tes courbes, mes baisers brûlants et lentement, avec le plus de tendresse qu’il me soit possible de te donner, te goûter encore et encore. Je ne puis me défaire de mon envie de toi, ma belle, ma tendre, mon double, mon Tout, mon ultime espoir de revenir à la vie. De revenir à toi.

 

Mon ami de tranchée Paul m’a lu ceci et je veux le partager avec toi : « Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les survivants ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les survivants les boivent en route. ». Je veux que tu sois ma survivante. Je veux que tu boives mes baisers avidement. Que tu captes et t’abreuves de mon amour que je glisse désespérément entre ses lignes pour qu’il te donne la force de m’attendre. Je te promets : je me garderai en vie. Pour toi. Rien que pour toi. Je t’aime. »

 

Qui était-il ce beau soldat ? Car il devait certainement être plaisant pour rédiger avec cette sincérité déconcertante, cette envie de vivre et d’aimer…

 

Elle poussa un soupir. Trop d’émotions. Pour casser cette nostalgie qui tout d’un coup l’enveloppa, elle prit la deuxième lettre à l’encre brune. L’écriture était anguleuse, décidée, c’était celle d’une femme indéniablement.

 

« Ma chère tante Marie-Jeanne,

J’ai décidé de rester en ville. Ils ont besoin de moi, ici. De toute façon, où veux-tu que j’aille ? La guerre est partout, tu me l’as dit toi-même. Ne t’inquiète pas : je veille sur la famille. J’ai du travail et des avantages. C’est beaucoup et peu à la fois, mais cela nous permet de tenir et d’attendre un peu moins douloureusement que le temps nous délivre du mal et que la paix revienne. Je fais mon possible. Tout va bien, je te le répète. Ne t’inquiète pas pour nous. Francine va bien : la guerre lui a fait perdre ses rondeurs, mais elle est toujours aussi jolie. L’uniforme lui va à ravir, c’est une belle infirmière. Dire qu’elle avait toujours eu peur du sang ! C’est un comble ! La guerre permet de nous dépasser. Je n’aurais jamais pu imaginer écrire cela un jour…

 

Nous n’avons pas de nouvelles de Gaston, mais ne dit-on pas : « pas de nouvelles, bonnes nouvelles » ? J’ai décidé d’y croire. Je prie pour lui. Pour les autres. Tellement sont partis… Léon, lui, est encore avec moi : trop jeune pour partir, mais je t’avoue qu’il m’inquiète : il veut s’engager. Je crains qu’il ne parte un jour et qu’il triche sur son âge. Tu sais comment sont les jeunes : ils ne se rendent pas compte. Lui se voit déjà en héros ! Qu’importe les honneurs, je veux que mon fils reste vivant. À mes côtés. La peur me tenaille jour et nuit et pourtant je garde la foi en de jours meilleurs.

 

Un jour, nous irons te rejoindre. Lorsque ce sera plus calme. Pour l’instant, ce n’est pas possible. Merci pour ton pot de miel : Gorges me l’a bien donné avec tes meilleures pensées. Nous pensons à toi à chaque cuillère. Je n’en avais jamais vu de cette couleur caramel ! On s’en délecte le dimanche. Papy en a eu les larmes aux yeux. Le pays lui manque et toi, encore plus ! Sûre que nous n’aurons pas de rhume cet hiver avec cette douceur du pays ! Prends soin de toi. Nous t’embrassons tous. Et haut les cœurs. Surtout. ».

 

Jamais plus elle ne goûterait une cuillère de miel sans penser à cette famille. Existait-elle encore ? Il y avait une adresse et surtout un nom. Elle chercha sur le net et découvrit assez rapidement des informations. Trop rapidement. Il fallait s’en douter : décès. La valise devait certainement provenir d’un vide-grenier. Elle se sentait soudain si triste. Un moment d’intimité du passé venait de remonter à la surface dans son existence à elle. À quoi cela servait-il ? Et dans quel but ? Elle avait pour habitude de penser que rien n’était vain. Que tout avait une raison. Que ce soit une rencontre, un malheur, un clin d’œil dans la vie, tout était en communion. Tout était message pour ceux qui désiraient décrypter. Oui, mais ces lettres ?

 

Elle se demanda si ce n’était pas elle, le fantôme ? Un fantôme du futur ? Une survivante, en sorte. Oui, bien entendu qu’elle était une survivante ! Elle vivait. Alors que les protagonistes de ces billets étaient, pour la plupart, depuis bien longtemps disparus de cette terre… et pourtant, leurs pans de vie explosaient dans sa vie à elle comme une bulle de savon entre deux éclats de rire un soir d’été…

 

Elle relut la citation favorite de l’ami du sergent, Paul… Après un long moment de réflexion, elle se dit que ce n’était pas faux. Que ce n’était pas vrai non plus. Elle ouvrit son carnet de rêves et écrivit d’une traite : « Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes du futur ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits parviennent à destination, les survivants s’en enivrent en route. ».

 

Il lui sembla désormais entendre un « déclic ». Il lui faudrait assurément beaucoup de confiance en elle pour se libérer de ses songes néfastes et se décider à profiter de la vie. Oui, elle était une survivante. Elle glissa les lettres dans son carnet et le ferma. Elle prit son portable, appuya sur le contact mis en raccourci sur l’écran d’accueil de son Smartphone et attendit que le numéro se compose. La sonnerie lui parut différente. Plus claire comme annonciatrice d’espoir. Cela la fit sourire. Elle était impatience qu’il décroche, son tendre ami. Elle ne voulait plus qu’il soit spectateur de ses rêves gris ! Au diable les rêves ! Il était temps pour elle d’exister. Vraiment. Pas « pour du semblant ». Rien que simplement vivre. À fond. Comme si le lendemain était le premier des jours nouveaux.

17:44 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES*, TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

06 avril 2015

Dans une vieille valise, des lettres jaunies par le temps...

Pèse-lettre, fantome, lettre, passé, souvenir

 

 

Il est de ces moments qui ouvrent sur des horizons inconnus, qui bouleversent notre réalité et nous emmènent dans un autre ailleurs, un autre pan de temps, des jours et des hiers où nous n’étions même pas nés…

 

Ce dimanche, je me suis rendue en bonne compagnie au hall des expos de Ciney « Puces et salon des antiquaires ». J’en reviens le cœur gonflé de joie des excellents instants partagés, des choses découvertes et des trésors rapportés. J’aime les objets anciens qui ont vécu et qui nous offrent une histoire particulière. J’aime leur donner une deuxième vie ou simplement laisser leur empreinte dans mon quotidien.

 

Il y a déjà deux ans, j’étais rentrée chez moi avec un dessous de plat musical de 1900 : un coup de cœur inexplicable et l’an passé avec de vieux bougeoirs à main…

 

Cette année, mieux encore ! Des lettres jaunies par le temps trouvées au fond d’une vieille valise, dont une datant de 1938. Plongeon indiscret dans la vie d’un homme et d’une femme qui s’adressent en toute intimité à un être cher. Bouleversant. Et comme par un fait exprès, découverte et acquisition d’un ancien pèse-lettre chiné…

 

J’aurais bien craqué pour une rarissime pendulette veilleuse du 18e - d’après ce que le professionnel m’a précisé - et qui permettait de lire l’heure la nuit grâce à une lampe à l’huile dissimulée à l'arrière du socle opaque. Un très bel objet expertisé par le musée d’horlogerie de Malines… mais il faut pouvoir se raisonner ! Accepter de laisser derrière soi ces choses étonnantes pour n’en garder que le souvenir d’un moment de plaisir ou d’une explication donnée par un passionné…

 

Le soir même, je m’inscrivais à un défi d’écriture particulièrement curieux vu ma découverte du jour : inventer une histoire d’après la citation de Kafka :

 

« Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. » (Lettre à Milena).

 

Quelques extraits de ces lettres que je vous livre en état :

 

La lettre du Sergent F.J. Gazley, Dortmund,

 

« Après tout, la vieillesse, à ce qu’on me dit, est l’époque, où l’on se remémore les folies de la jeunesse et regrette de ne pas en avoir commis davantage – je ne veux pas que cela m’arrive »

« Je suis bien heureux que nous soyons d’accord en ce qui concerne la guerre, c’est horrible, comme tu dis et c’est plus, c’est innécessaire. Il n’y a jamais qu’une petite poignée de fanatiques qui veulent la guerre. La plupart des hommes sont raisonnables et la détestent. Ce qui est incroyable, inexplicable, c’est que ces braves types consentent à suivre la minorité microscopique. Moi je ne la suivrai pas. Je suis soldat parce que l’on m’oblige à l’être. Mais du moment qu’on me dit de prendre mon fusil pour tirer sur un autre être humain, je t’avoue franchement que je vais filer vite vers l’Amérique du Sud ! (…) ».

 

Et une dernière lettre de détresse inouïe qui se termine par « Il faut y être pour savoir ce que c’est. Mon cœur n’est plus qu’une pauvre chose meurtrie ».

 

Après quelques recherches, j’ai découvert le décès récent d’une personne concernée par la teneur de cette missive et en respect pour elle, j'en tairai la provenance. Un vide-grenier récent...

 

Un petit conseil : vérifiez vos greniers, ils peuvent détenir des secrets qui risquent d’être éventés par la curiosité d’un écrivain qui passe par hasard…

 

Pèse-lettre, fantome, lettre, passé, souvenir

18:00 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES* | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook | | | | Pin it! |