30 avril 2015

Les boîtes de Chloé

 

boîte, émotions, PNL, Christian Schloe

"Portrait of a heart" by Christian Schloe

Réponse à un défi littéraire : "trouver une boîte vide devant sa porte"

Ce texte reprend également une technique issue de la PNL.

 

Je m’appelle Chloé. Je suis une cueilleuse d’émotions. Enfin, j’étais. Ou tout du moins, c’est ainsi que je me définissais il y a quelques années. Je récoltais les émotions de ceux ou celles qui passaient sur mon blog. Je récoltais les trésors cachés dans leurs commentaires, je m’en nourrissais et puis, j’étiquetais mes émotions. C’était pratique. Je comptais élaborer une étude très scientifique. J’envisageais de vendre des flacons d’émotions. Je comptais bien rendre service à l’humanité et à moi-même. J’étais certaine qu’un flacon de nostalgie d’enfance, ou de l’émoi d’un premier baiser coûterait une fortune pour qui en aurait les moyens et même les autres…

 

J’ai tellement bien travaillé, je me suis tellement bien écoutée telle une scientifique qui observe la fourmi à la loupe que j’ai réussi à me diviser. Chaque personne, chaque endroit, chaque émotion trouvait sa place. Ainsi mon mari avait-il la boîte « mariage », mon fils, « descendance », ma mère « héritage », ma sœur, « différente », ma meilleure amie « confidences », mon amoureux transi du bureau « romantisme », etc. J’en avais des tas d’autres ! En vrac, « corvées » malheureusement au pluriel tout comme « devoirs », « obligations », « joies », « petits bonheurs », « idées », « à faire », « souvenirs »… Il y en avait tant qu’une pièce entière y était dédiée ! Toutes mes boîtes étaient numérotées, répertoriées. Chaque nouvelle émotion était décortiquée, diagnostiquée, étudiée. En premier, son message. À prendre littéralement. Sans a priori. Ensuite les questions primordiales : le contenu du message m’était-il adressé ? Si oui, était-il valide ? Était-il fondé ? À quoi servait-il ? Fallait-il en tenir compte ? Quels sentiments m’apportait-il ? Devais-je l’accepter ? Le refuser ? L’ignorer ? Une foule de questions pertinentes reprises dans un tableau compliqué. Enfin, à force, c’était devenu d’une simplicité écœurante. Je devenais une pro. J’étais, je suis encore une cueilleuse d’émotions et je les catégorise.

 

Si je dois déterminer mon pourcentage d’émotions dites positives, j’obtiens un très bon score. C’est normal : les émotions négatives, je les jette dans la boîte « poubelle ». C’est radical ! Ainsi, dans ma vie, tout va merveilleusement bien. Naturellement, cela n’a pas été toujours le cas. Et vu de l’extérieur, certains pourraient douter du bien-fondé de mon étude en arguant le fait que cela ne m’a pas empêchée de divorcer alors que pour moi c’était simplement un changement de cap, pas de quoi fouetter un chat ! Que ma sœur ne me parle plus sous le prétexte que je suis insensible alors que je brasse des émotions comme pas possible est tout bonnement risible ! Un prétexte. Il faut savoir qu’elle m’a toujours jalousé ! Quant à ma mère, elle n’est plus de ce monde. Ma tristesse est quelque part dans une de mes boîtes. C’est une des rares que je n’ose pas approcher. C’est mon droit de ne pas vouloir souffrir ! Je n’ai jamais eu de boîte pour mon géniteur, il n’en vaut pas la peine, lui qui s’est enfui à l’annonce de ma naissance ! Cela me fait une économie de boîte ! Mon amoureux transi du bureau a finalement trouvé l’amour avec ma meilleure amie, une secrétaire du bureau des comptables. Aujourd’hui, elle ne mérite plus le nom d’amie. J’ai nommé cette boîte « trahison ». Je l’ai posée tout en haut sur l’étagère et elle prend allégrement la poussière : bien fait pour elle !

 

Je n’ai pas voulu créer de boîte « solitude ». J’ai refoulé cette idée à peine avait-elle effleuré mon esprit. Avec toutes ses boîtes autour de moi, la solitude ne peut s’imposer à moi ! Elle n’est pas la bienvenue ! Même si mon fils a décidé de me quitter : c’est son droit après tout ? Il est devenu un jeune adulte. J’ai une boîte pour lui mais je n’ai plus grand-chose à y déposer. Quant à mon ex-mari, il n’est plus qu’une boîte vide…

 

C’est vrai, je n’ai plus beaucoup de liens avec la « vraie » vie mais le contact avec ce monde émotionnel m’est tellement précieux qu’il me semble que plus rien d’autre n’a d’importance…

 

Un jour, pourtant, quelque chose s’est passé. Tout a changé. Cela a commencé par un coup de sonnette. Il y avait longtemps que je n’avais pas entendu ce bruit cristallin. À croire que le monde avait oublié ma porte… à moins que ma porte ne soit invisible aux yeux des autres ? Probable…

 

Etonnée, surprise comme une enfant prise en faute, je me suis levée de ma chaise d’un bond. J’ai même entendu mes os craquer ! Il faudrait que je bouge un peu plus, à rester toujours à l’intérieur, je risque d’être en déficit de vitamine D. Quoique je peux encore commander une lampe de luminothérapie… Une excellente idée ! Du coup, je l’ai notée afin de ne pas l’oublier. Les idées filent à une vitesse vertigineuse. Je ne m’embête jamais : mes pensées m’accompagnent sans relâche.

 

Doucement, presque craintivement, j’ai entrouvert la porte. Personne ! J’avoue que je ne suis pas très rapide ni agile. Je suis plutôt du genre « réfléchi ». Certains osent me cataloguer d’introvertie. Mais soit. Ma lenteur, je dois l’admettre, aurait même découragé le meilleur commercial !

 

Ainsi, n’y avait-il personne. Par contre, sur le pas de la porte : une boîte. Étonnant ! Je n’avais rien commandé. Je la pris délicatement. Elle était légère. Vide naturellement. Qui pouvait me déposer sur le pas de la porte une boîte vide ? Je me sentais irritée. Je détestais ne pas comprendre. Je détestais encore plus deviner une plaisanterie et m’imaginer en être la cible. Je la posais rudement sur la table. Elle était comme les autres, celles que je commandais. Sauf. Sauf qu’elle était quand même différente. Celle-ci n’existait pas par ma seule volonté. C’était préoccupant. Et la question principale restait : Qui ? Qui l’avait déposée ? Ensuite : pourquoi ? Quel était le message caché derrière ce drôle de présent ? J’aurais préféré une rose ou un bouquet de fleurs à tout prendre… Qui était l’auteur de ce présent bizarre ?

 

Mon ex-mari ? Il avait quitté le territoire pour faire le tour du monde en bateau. Rien n’était assez loin de moi. Mon fils ? Il s’était engagé à l’armée. Ma mère : paix à son âme. Mon ex-meilleure amie et mon amoureux transis étaient en train de pouponner. Je ne les enviais pas. Personne à ma connaissance aurait pu m’apporter cette drôle de caisse vide. Vide. Entièrement vide !

 

Je passais ma soirée devant elle. Avec elle. En tête à tête. Moi avec un million de pensées et même plus. Elle avec le vide, son vide. À nous deux, cela donnait un certain équilibre…

 

Nous sommes restées pendant une semaine à nous mesurer l’une à l’autre. J’ai découvert un mélange d’émotions. Je suis passée de l’hostilité, à la méfiance puis à la curiosité. J’avais presque l’impression qu’elle grandissait sous mon nez. Mais je pense que c’était un effet optique. C’est au cours du treizième jour que j’ai décidé de lui donner un nom. Cependant, je n’étais pas tout à fait prête. Chaque boîte avait son rituel. Aujourd’hui, je savais que celle-ci était spéciale, que je devais y mettre du mien. Que cela me demanderait de l’effort. Et même d’abandonner certaines choses : cette boîte en voulait plus que je ne pensais de prime abord !

 

Il me fallut encore une semaine pour me décider à bouger. Par la fenêtre du salon, je voyais les arbres danser en cadence sous l’air mélancolique du vent. Un long frisson me parcourut le dos. Je n’étais pas encore prête. J’avais besoin de chaleur. À défaut de chaleur humaine, je décidais d’allumer un feu dans l’âtre. Tout était prêt. Il manquait juste le craquement d’une allumette…

 

Cette chaleur inattendue fit soupirer d’aise la maison. Il me semblait que quelque chose venait de se relâcher. Je ne savais pas encore que c’était moi. Bougie blanche à la main, je me suis rendue dans ma pièce. J’aime l’ambiance des bougies : tout paraît plus doux. Atténué. Précieux. Comme un film invisible qui déguise la réalité en féérie… D’habitude, je m’asseyais au milieu et je m’y sentais bien. Toutes ces émotions autour de moi me donnaient l’impression d’être vivante.

 

Soudain, la pièce se rapetissa. Un constat s’imposait : trop encombrée ! La première boîte fut celle toute légère de mon ex-mari. Un coup de cutter et elle se replia sur elle-même. Définitivement hors d’usage. Je mis celle de mon fils de côté : elle allait encore servir, c’était une certitude. Je pris une à une chaque boîte et en étudiais le contenu avec attention. Je me posais des questions que je jugeais essentielles : cela avait-il encore de la place dans ma vie ? Était-ce quelque chose d’agréable ? Cela m’aidait-il ? Ainsi de nombreux regrets retournèrent en cendres, accompagnés de jalousie et de rancœur. Dans la foulée, je sentis le besoin d’écrire une lettre à mon ancienne amie. Une lettre de démission envers notre amitié mêlant le pardon, et le merci pour les bons moments. La lettre finit également au feu et j’en ressentis la délivrance d’un lourd fardeau. Au fur et à mesure du tri, je me sentais plus légère. Je mis également la boîte de ma sœur sur le côté. Elle aussi, je voulais la garder, nos souvenirs d’enfance restaient précieux, et nos querelles d’adultes devenaient subitement enfantines…

 

Le tri se termina très tôt le matin. J’étais fatiguée et en même temps pleine d’énergie. Un nouveau jour se levait. Je me sentais sereine comme après un fastidieux nettoyage de printemps lorsque la maison embaume le propre, le frais et les jours heureux à venir. J’avais également redécouvert mes espoirs, mes rêves que j’avais enfouis au fond de la pièce dans un recoin sombre.

 

La pièce me semblait étrangement lumineuse. Désormais, la fenêtre libérée de son mur de carton pouvait laisser le soleil éclabousser le parquet. Elle était belle cette pièce ! Elle pourrait même devenir un bel atelier de couture. J’avais retrouvé mon carnet de croquis. J’avais toujours rêvé d’être styliste. Aujourd’hui, plus rien ne m’en empêchait et surtout plus moi ! L’envie de créer revivait en moi et j’avais l’impression de renaître des cendres de mon passé. La pièce libérée était comme une autorisation à vivre au jour le jour pour alimenter mon futur. Le passé vivait toujours, je ne l’avais pas effacé et n’en ressentais pas le besoin. Il restait là en mémoire de qui j’étais avec mes forces et mes faiblesses, du comment j’étais arrivée à être moi aujourd’hui. J’avais mis à jour mes propres fondations qui, après ce nettoyage à grandes émotions, s’avéraient solides. Je pouvais vivre. Aller de l’avant…

 

Un jour, en rangeant mon bureau, j’ai retrouvé le bon de commande signé de ma main. Encore aujourd’hui je trouve étrange cet oubli. Y aurait-il une part de moi qui voulait me sauver moi-même ? Ma sœur me conseille de ne pas me poser trop de questions et de vivre simplement. Je pense qu’elle a raison.

 

Je m’appelle Chloé. J’ai décidé d’être heureuse et je le suis.

 

18:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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