14 avril 2015

Le cri de la sirène

Jumelles, vie, mort, non-dits, lettre, mort

"Secret Promise" by Shiori Matsumoto

 

 

Je suis à l’aube d’une nouvelle vie. Je ne sais pas vraiment où je vais. Je me laisserai guider. Je dois juste garder confiance. La vie a été clémente et je peux affirmer haut et fort que j’ai été une femme gâtée : point de soucis de santé ou d’argent, j’ai rencontré l’amour plusieurs fois même ! J’ai surtout à mon chevet deux enfants, un garçon, une fille qui me rendent visite régulièrement dans ma maison de retraite. Je sais et je sens qu’ils sont heureux de me voir. Je les trouve beaux. Je les aime tant !

 

Mon souffle devient faible. Mon cœur s’agite dans mon pauvre corps décharné avec bien trop d’énergie comme s’il voulait encore et encore vivre les choses merveilleuses de l'existence sur cette terre !

 

Je dois me rendre à l’évidence : je suis tellement fatiguée qu’il est temps pour moi de partir. Il me reste encore de belles années, mais à quoi bon ? Mon médecin m’a conseillé de ne pas prendre trop de ces gouttes bleues au goût d’anis. Cela pourrait m’être fatal. Juste trois voire quatre, en cas d’angoisse. Angoisse de quoi ? Je n’ai rien à perdre si ce n’est mon dernier souffle. Quant au reste, hormis mes enfants, je n’ai personne qui me donne une raison valable de vivre. Pas même de petits-enfants à gâter. J’ai, comme qui dirait, fait mon temps. Ma tâche de mère aura été de construire des racines à mes enfants et de leur offrir des ailes pour voler vers leur propre vie. Je peux assurer sans prétention aucune que j’ai parfaitement réussi mon œuvre. Je souhaite ne jamais lire dans leurs yeux de la pitié ou de la souffrance de me voir amoindrie. Il est donc temps.  

 

Avant de partir ce soir, j’ai une dernière chose à faire. Ou plutôt à écrire. J’ai toujours eu cette lettre en tête, mais je n’ai jamais osé l’habiller de mots. Je réservais cette confidence à un instant particulier. Il me semble que rédiger un tel aveu une heure avant sa mort vaut bien la dénomination de ce moment. Mes enfants n’en sauront rien parce qu’il faut parfois taire son jardin secret. Ils trouveront peut-être quelques cendres. À moins que je ne décide de les réduire définitivement sous le jet d’eau du robinet ? Cela ne sert à rien de les intriguer. La vie est déjà tellement complexe ! Les pensées tournent folles dans ma tête, je divague… comme pour retarder ce précieux moment. Les gouttes attendent à côté de mon verre. Je porte une de mes plus belles robes de nuit : celle avec de la dentelle blanche. Elle sent bon le frais et la lavande. Je mets toujours un sachet de lavande entre mon linge. Cela me rappelle mon enfance : ma grand-mère faisait la même chose. Pourvu que ma fille le fasse, elle aussi ! Mais après tout, chacun sa vie. Je sais que là où je serai bientôt  - et c'est une chose indisputable - je veillerai sur eux ! Le contraire ne se peut pas ! C’est cette certitude qui me pousse à quitter ce monde pour un ailleurs. Il est temps de passer à l’action.

 

J’ouvre mon carnet. Celui où j’ai écrit tous les moments importants de ma vie, j’aurais voulu y inscrire les dates de naissance de mes petits-enfants, mais voilà, cela ne s’est pas fait : mon fils est trop pris par sa carrière professionnelle et ma fille n’arrive pas à être enceinte. Blocage psychologique, paraît-il… Malgré tout, il y a beaucoup de pages noircies. J’en ai laissé une pour y rédiger mes derniers mots. Des mots qui resteront entre moi et cette feuille avant qu’elle ne finisse en cendres. Peut-être comme moi d’ailleurs ? Mais l’heure n’est pas au morbide. Je ne veux pas gâcher ce beau moment. Je me décide : j’arrache la page, prends mon stylo préféré et je commence :

 

« À toi,

Me voici. J’ai toujours su que tu étais à mes côtés. Une impression vague de présence indéfinissable. Au fil du temps, je la ressentais de plus en plus comme si tu te décidais enfin à me tendre la main. Il faut dire que nous étions ensemble, enfants. Jusqu’au jour où mes parents m’ont emmené chez ce psy. J’ai vite compris qu’il ne fallait plus parler de toi. Que sinon, j’aurai pu être cataloguée de folle. C’était notre secret. Et puis, à force de devoir te nier, je t’ai oubliée. Longtemps. Très longtemps. Trop longtemps. Je te demande pardon. Pardon pour ce silence, mais tu sais, tu as toujours fait partie de ma vie, je m’en rends compte.  Comme dans un coin de ma tête. De mon cœur. Et même de mon âme. Nous ne faisions qu’un, te souviens-tu ?

 

Je t’ai vraiment retrouvée lorsqu’un jour, j’ai découvert les carnets de maman. Tout est devenu si évident ! Étais-je la plus forte ou m’as-tu laissé vivre ? J’aimerais connaître la réponse, mais j’imagine qu’elle ne viendra jamais. Et puis, après tout, qu’importe !

 

J’aimerais que tu viennes. Bientôt. Je sais que tu seras là. Il me semble de plus en plus te voir le soir dans la pénombre à côté de mon lit. Je suppose que tu m’attends, que tu me laisses le temps ? Et maintenant, il me tarde de te retrouver. J’en ai parlé à ma fille : elle n’a pas compris. Elle m’a assuré que c’était le reflet du miroir. Naturellement. Comme pourrait-elle comprendre ? Je n’ai jamais parlé de toi. À personne d’ailleurs. Est-ce que cela a de l’importance pour elle ? Je me dis que oui et pourtant, un jour, si elle était enceinte, et que cela devait se savoir, ce serait comme un signe de toi. J’ai toujours entendu dire que lorsque j’étais née, j’avais poussé comme un cri de sirène. Cela m’avait toujours fait rire comme si j’étais une petite fille née pour vivre des contes. Et puis, un jour, j’ai compris : comment peut-on définir le cri d’une sirène ? C’est en lisant le carnet de ma mère que j’ai compris que le cri d’une sirène anéantissait la vie et que toi, tu n’étais plus.

 

Est-ce mon cri qui t’a tué ? Ou as-tu choisi de ne pas naître ? De me laisser toute la place ? De faire abnégation de toi pour me laisser la vie dorée que j’ai eue ? Je le pense. Je te remercie pour ce cadeau. Je te demande pardon d’avoir accepté ton sacrifice, de t’avoir oubliée pendant de longues années… Il me tarde de te retrouver, toi, mon double, ma jumelle. »

 

Je ressens soudainement une étole d’amour qui m’étreint. C’est bon. C’est chaud. C’est doux. Je me souviens : c’est elle. Je redeviens la petite fille qui jouait avec son double dans le jardin, à l’abri des oreilles maternelles. Je me rappelle m’étonner que personne ne la voyait alors qu’il était si facile d’affirmer haut et fort : « elle est à côté de moi, pareille ! ». Je n’en ai pris conscience que lorsque j’ai lu le journal intime de ma mère, trouvé à sa mort : un seul enfant viable, l’autre n’ayant pas survécu. Un lourd secret à porter. C’est à cette lecture que j’ai compris d’où provenait cette tristesse sourde lors de mes anniversaires. Aujourd’hui, je me rends compte que ces non-dits sont tueurs. Particulièrement d’espoir. Qu’il faut célébrer autant la joie que la peine, nier cette dernière ne revient qu’à l’exacerber. C’est idiot.

 

Je me dis qu’avant de boire mes petites gouttes bleues, je dois lui raconter : sa mère avait une jumelle. Et peut-être, un jour, elle aussi … Oui, briser la chaîne, ne pas reproduire les mêmes erreurs. Je vais lui raconter, c’est aussi son histoire. En attendant, je vais brûler cette lettre. Demain, je prendrais mes gouttes et puis, j’ai une autre belle robe de nuit...  Quant à elle, je sais qu'elle m’attendra, elle est patiente...

Oui, ce soir, j’ai quelque chose d’important à raconter et demain est un autre jour…

 

15:52 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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