08 avril 2015

L'éveilleuse - Texte

Lettres, amour, passé, fantômes,

 

 

L’aube avait dissipé sa frayeur nocturne. Elle allait devoir reprendre ses souvenirs pas à pas, revivre ses émotions pour compléter correctement son carnet des songes. D’ordinaire, cela ne la dérangeait pas. Mais ce qui s’était passé hier était assez… effroyable ! Un cauchemar pareil, cela ne s’oubliait pas de sitôt ! Son côté cartésien lui soufflait qu’il devait bien avoir une raison à celui-ci, voire une origine. Son amie pnliste le lui avait d’ailleurs conseillé : si elle désirait en connaître davantage sur elle-même, elle devait noter ses rêves. Soit. Naturellement les songes effrayants aussi. Ce qui du coup devenait bien moins plaisant…

 

Elle ouvrit son cahier et commença par écrire le plus facile : la date. Par quoi commencer d’autre ? Raconter qu’elle avait ressenti une présence ? Que la peur l’avait assaillie, arrachée au sommeil et qu’un long cri aigu l’avait tétanisée ? Qu’ensuite, il lui avait semblé voir deux personnes se pencher sur elle ? De mémoire, une femme et un homme ? L’être féminin ayant des cheveux couleur miel foncé ? C’était ce qualificatif qui lui venait en premier à l’esprit : miel foncé. Et puis, le second hurlement quelques longues secondes après : perçant !

 

Son mari était persuadé de mourir un jour de crise cardiaque à ses côtés ! S’il redoutait une attaque quelconque comme un cambriolage lorsqu’ils étaient au lit, elle se souvenait n’avoir pas pu se raisonner ! Elle était restée coincée dans un brouillard d’émotions impalpables qui, finalement, s’était traduit en pleurs enfantins. Les joues inondées de larmes, elle était redevenue une petite chose craintive, une enfant effrayée par l’obscurité…

 

Lui, à peine remis de sa frousse, l’avait bercée mécaniquement dans ses bras, s’exhortant à ralentir les battements de son cœur, néanmoins rassuré de savoir que ce n’était qu’un cauchemar parmi d’autres. Comme à chaque fois. Elle s’était efforcée de calmer les frémissements de son corps, de faire fi du contrecoup. Elle souhaitait plus que tout sombrer à nouveau dans un sommeil paisible, sans rêves, cette fois-ci.

 

Oui, il lui était difficile de trouver les mots exacts pour décrire cette terreur. Elle nota brièvement : cri, femme et homme, cheveux couleur miel, second cri. Peur. Irraisonnée.

 

Et puis, elle tourna la page…

 

****

 

Le dimanche était son jour préféré. Elle se leva pleine d’énergie et d’espoir pour cette nouvelle journée : c’était jour de brocante ! Qu’allait-elle découvrir ? Rapporter ? Elle devait impérativement ramener un trésor. Quel qu’il soit.

 

Elle tomba dessus « par hasard » et cela la fit sourire. C’était une amusoire qu’elle s’était inventée. Elle était persuadée que le hasard n’existait que pour une seule et unique raison : lui rappeler qu’il pouvait faire un pied de nez au destin !

 

Le brocanteur avait été rude en affaire pourtant il la connaissait. Souvent, c’était un atout. Assurément pas aujourd’hui ! Elle acquerra tout de même à un prix raisonnable une petite valise en similicuir aux charnières cassées : une jolie déco pour la vitrine de sa jolie boutique vintage « Les Jolies Choses de Marine », sa fierté. Elle ouvrait les lundi, mercredi et samedi de chaque semaine. Par contre, le jeudi matin était réservé aux rendez-vous. Et pas n’importe lesquels ! Triés sur le volet. Obtenus sur recommandation uniquement ! C’était ce qui démontrait sa qualité. Sa singularité. Elle ne s’en rendait pas encore vraiment compte. Il faut dire qu’elle s’était créé une profession sur mesure : elle était, comme elle disait, une « éveilleuse ». Une éveilleuse d’âme. Une éveilleuse d’esprit. Une éveilleuse de cœur. Qu’importe les termes ! Elle « éveillait » au monde, les âmes fatiguées.

 

Ceux qui n’avaient pas d’imagination ou qui désiraient se loger tranquillement dans le moule social appelaient cela « coach de vie ». Ce qui voulait tout dire et en même temps, rien. C’était pratique. C’était tendance. Ce n’était pas pour elle. Elle se voulait différente et elle l’était. Comme tout un chacun, malgré tout.

 

Pour cela, elle utilisait différentes méthodes : cartomancie, tarots, pendule, outils de communication divers entre analyse transactionnelle et l’hypnose ericksonienne, énergie ou simplement son ressenti. Jusqu’à présent, elle avait de bons retours, mais elle n’en tenait pas toujours compte tant elle doutait d’elle-même. De ses capacités surtout, certainement pas des ressources qui vivaient en silence au tréfonds de chaque être et en particulier de ceux qui venaient chercher de l’aide auprès d’elle. Il fallait en convenir : c’était des aveugles ou plutôt des « oublieurs » de leurs richesses intérieures. Elle n’était tout au plus qu’une éveilleuse. Une simple et humble éveilleuse.

 

Ce n’est qu’en rentrant chez elle et en examinant attentivement la valise qu’elle les trouva : trois lettres jaunies par le temps. Une d’un homme, un soldat. L’autre d’une femme. Et la dernière, un menu de fin d’année ou d’anniversaire avec les signatures supposées des convives. La découverte lui laissa une impression de déjà vu comme lorsqu’on a un mot sur le bout de la langue… C’était horripilant. Elle avait beau fouiller dans sa mémoire, rien ne venait.

 

Elle se pencha en premier sur la lettre du soldat écrite à l’encre bleue devenue pâle au fil des années. Elle dut prendre une loupe : les lettres semblaient tracées nerveusement : elles étaient petites et serrées avec des jambages accentués. Comme il était émouvant de détenir une correspondance privée du passé ! Elle oscillait entre l’impression sordide du voyeurisme si fréquent de nos jours à l’émotion d’un secret dévoilé par indiscrétion. Ce n’était pas une télé-réalité, c’était mieux, c’était pire : il s’agissait d’une vraie vie ! D’une parenthèse intime qui tombait ainsi au creux de son existence. Comme un message d’outre-tombe. Elle frissonna à cette idée : ce n’était pas de bon goût !

 

Elle s’attarda sur chaque mot, puis enfin habituée à la forme sèche des lettres, elle commença à lire :

 

« Ma chère Louise,

Je suis heureux d’être encore en vie pour t’écrire combien tu me manques. Te donner de mes nouvelles : quelle chance, j’ai ! Je voudrais que cette missive t’apporte le bonheur que je veux t’offrir dès que je serai rentré. Je ne veux pas m’en aller. Je ne veux pas que tu célèbres mes funérailles. Je sais ce que tu vas me dire, mais je ne peux m’empêcher d’y penser, c’est plus fort que moi. Les autres aussi y pensent. C’est horrible, cette guerre. Inhumain. Qui veut de ce combat de chairs sanguinolentes ? Qui ? Pourquoi ? Nous, les hommes, petits pantins, sommes en colère et cette rage nous tient en vie. Parfois…

 

Mais toi, oui, toi, tu es mon seul espoir de vie. Je voudrais tenir ta main. Caresser tes cheveux. Déposer sur tes courbes, mes baisers brûlants et lentement, avec le plus de tendresse qu’il me soit possible de te donner, te goûter encore et encore. Je ne puis me défaire de mon envie de toi, ma belle, ma tendre, mon double, mon Tout, mon ultime espoir de revenir à la vie. De revenir à toi.

 

Mon ami de tranchée Paul m’a lu ceci et je veux le partager avec toi : « Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les survivants ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les survivants les boivent en route. ». Je veux que tu sois ma survivante. Je veux que tu boives mes baisers avidement. Que tu captes et t’abreuves de mon amour que je glisse désespérément entre ses lignes pour qu’il te donne la force de m’attendre. Je te promets : je me garderai en vie. Pour toi. Rien que pour toi. Je t’aime. »

 

Qui était-il ce beau soldat ? Car il devait certainement être plaisant pour rédiger avec cette sincérité déconcertante, cette envie de vivre et d’aimer…

 

Elle poussa un soupir. Trop d’émotions. Pour casser cette nostalgie qui tout d’un coup l’enveloppa, elle prit la deuxième lettre à l’encre brune. L’écriture était anguleuse, décidée, c’était celle d’une femme indéniablement.

 

« Ma chère tante Marie-Jeanne,

J’ai décidé de rester en ville. Ils ont besoin de moi, ici. De toute façon, où veux-tu que j’aille ? La guerre est partout, tu me l’as dit toi-même. Ne t’inquiète pas : je veille sur la famille. J’ai du travail et des avantages. C’est beaucoup et peu à la fois, mais cela nous permet de tenir et d’attendre un peu moins douloureusement que le temps nous délivre du mal et que la paix revienne. Je fais mon possible. Tout va bien, je te le répète. Ne t’inquiète pas pour nous. Francine va bien : la guerre lui a fait perdre ses rondeurs, mais elle est toujours aussi jolie. L’uniforme lui va à ravir, c’est une belle infirmière. Dire qu’elle avait toujours eu peur du sang ! C’est un comble ! La guerre permet de nous dépasser. Je n’aurais jamais pu imaginer écrire cela un jour…

 

Nous n’avons pas de nouvelles de Gaston, mais ne dit-on pas : « pas de nouvelles, bonnes nouvelles » ? J’ai décidé d’y croire. Je prie pour lui. Pour les autres. Tellement sont partis… Léon, lui, est encore avec moi : trop jeune pour partir, mais je t’avoue qu’il m’inquiète : il veut s’engager. Je crains qu’il ne parte un jour et qu’il triche sur son âge. Tu sais comment sont les jeunes : ils ne se rendent pas compte. Lui se voit déjà en héros ! Qu’importe les honneurs, je veux que mon fils reste vivant. À mes côtés. La peur me tenaille jour et nuit et pourtant je garde la foi en de jours meilleurs.

 

Un jour, nous irons te rejoindre. Lorsque ce sera plus calme. Pour l’instant, ce n’est pas possible. Merci pour ton pot de miel : Gorges me l’a bien donné avec tes meilleures pensées. Nous pensons à toi à chaque cuillère. Je n’en avais jamais vu de cette couleur caramel ! On s’en délecte le dimanche. Papy en a eu les larmes aux yeux. Le pays lui manque et toi, encore plus ! Sûre que nous n’aurons pas de rhume cet hiver avec cette douceur du pays ! Prends soin de toi. Nous t’embrassons tous. Et haut les cœurs. Surtout. ».

 

Jamais plus elle ne goûterait une cuillère de miel sans penser à cette famille. Existait-elle encore ? Il y avait une adresse et surtout un nom. Elle chercha sur le net et découvrit assez rapidement des informations. Trop rapidement. Il fallait s’en douter : décès. La valise devait certainement provenir d’un vide-grenier. Elle se sentait soudain si triste. Un moment d’intimité du passé venait de remonter à la surface dans son existence à elle. À quoi cela servait-il ? Et dans quel but ? Elle avait pour habitude de penser que rien n’était vain. Que tout avait une raison. Que ce soit une rencontre, un malheur, un clin d’œil dans la vie, tout était en communion. Tout était message pour ceux qui désiraient décrypter. Oui, mais ces lettres ?

 

Elle se demanda si ce n’était pas elle, le fantôme ? Un fantôme du futur ? Une survivante, en sorte. Oui, bien entendu qu’elle était une survivante ! Elle vivait. Alors que les protagonistes de ces billets étaient, pour la plupart, depuis bien longtemps disparus de cette terre… et pourtant, leurs pans de vie explosaient dans sa vie à elle comme une bulle de savon entre deux éclats de rire un soir d’été…

 

Elle relut la citation favorite de l’ami du sergent, Paul… Après un long moment de réflexion, elle se dit que ce n’était pas faux. Que ce n’était pas vrai non plus. Elle ouvrit son carnet de rêves et écrivit d’une traite : « Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes du futur ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits parviennent à destination, les survivants s’en enivrent en route. ».

 

Il lui sembla désormais entendre un « déclic ». Il lui faudrait assurément beaucoup de confiance en elle pour se libérer de ses songes néfastes et se décider à profiter de la vie. Oui, elle était une survivante. Elle glissa les lettres dans son carnet et le ferma. Elle prit son portable, appuya sur le contact mis en raccourci sur l’écran d’accueil de son Smartphone et attendit que le numéro se compose. La sonnerie lui parut différente. Plus claire comme annonciatrice d’espoir. Cela la fit sourire. Elle était impatience qu’il décroche, son tendre ami. Elle ne voulait plus qu’il soit spectateur de ses rêves gris ! Au diable les rêves ! Il était temps pour elle d’exister. Vraiment. Pas « pour du semblant ». Rien que simplement vivre. À fond. Comme si le lendemain était le premier des jours nouveaux.

17:44 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES*, TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

Commentaires

Rachel... c'est divin !

Écrit par : Magali | 08 avril 2015

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