20 mars 2015

Rencontres

folon, mer, anniversaire, PNL

Photo prise à Knokke-Heist en décembre 2007

 

 

 Aujourd’hui, j’ai quarante ans. 

Je suis désormais une quadragénaire et je HAIS ce mot ! Il rime trop avec « dégénère », « mégère », « mémère ». Il me cantonne dans une catégorie que je refuse… Pourtant, voilà, aujourd’hui : c’est mon anniversaire et j’ai quarante ans.

J’ai décidé de me consacrer cette journée. Seule. Histoire de dresser le bilan. Histoire de me donner un nouvel élan…

 

J’ai choisi la mer du Nord. À Knokke-Heist. Je profite pour dire mes adieux à mon cher Folon* de plus en plus ensablé… Trop souvent seul à contempler la mer, continuellement bercé par les comptines du vent, taquiné par le ressac des vagues… Le mouvement tantôt doux tantôt violent de la vie…

 

Je m’assieds maladroitement sur ma veste, un peu à l’écart, derrière lui, sur le sable encore légèrement humide. J’ai un pull en laine, il me faut bien ça. Le vent est « cru » comme on dit chez moi. Tantôt, bientôt, j’irai prendre un thé. Bouillant. J’en frémis déjà de plaisir.

 

Soudain, au loin, une tache de couleur. Du rouge. J’ajuste mon regard. Je ne veux pas de lunettes. Pas encore. Ce serait comme une défaite. Une larme vient se blottir dans le coin de l’œil : je ne veux pas qu’elle s’en échappe. Désobéissante, elle glisse doucement le long de ma joue. À cause du vent, car ma vision est parfaite. Une petite voix me souffle « presque parfaite ». Je la fais taire d’un haussement d’épaules.

 

La silhouette rouge s’approche. Je la vois mieux. Elle se dirige vers moi ni trop vite ni trop lentement. Je discerne les longs cheveux blonds dorés remontés en une longue queue de cheval. Le vent danse avec ses boucles, certaines, hors d’haleine, en profitent pour s’échapper et encadrer son fin visage.

 

Elle se tient maintenant devant moi : je découvre d’immenses yeux verts. Elle me fait penser à mon héroïne préférée lorsque j’étais petite : Martine. Aujourd’hui, c’est « Martine à la plage ». Je souris intérieurement. Ce sourire effleure mes lèvres et vient se déposer en grand sur ma bouche comme une caresse : la petite fille me renvoie mon sourire.

 

Sans y avoir été invitée, la petite fille s’assied à mes côtés. Je lui fais une place sur ma veste.

Notre silence est complice : nous écoutons le vent, admirons l’écume des vagues d’un blanc de plomb aux reflets parfois argentés. Comme à regret, elle lâche la mer du regard préférant tout d’un coup se concentrer sur moi. C’est quelque peu gênant.

Je brise le silence :

- « Comment t’appelles-tu ?

- Tu sais bien. Tu ne me reconnais pas ?

- Si… si bien sûr que si ! Pardon, tu es jolie…

- Est-ce que je deviendrai aussi belle que toi ? » me rétorque-t-elle

 

Je suis flattée. Je me dis que c’est un beau cadeau d’anniversaire. Je ris silencieusement. Je ne veux pas l’effrayer. Elle me regarde encore. D’un air grave. Trop sérieuse, cette petite fille…

- « J’en suis certaine !

- Es-tu heureuse d’être la personne que tu es aujourd’hui ? »

 

Si jeune ! Et de si graves questions ! Je réfléchis. Je ne veux pas lui répondre n’importe quoi. Elle mérite la vérité. La vérité pure, pas celle d’un adulte trop poli.

- « Oui. Je pense que j’ai fait les bons choix au bon moment.

- Tu ne regrettes rien ? »

 

Je l’observe à mon tour. Je découvre au-delà de son visage trop sérieux pour son âge une pointe de malice dans son regard vert. Cela me plaît. Dédramatise cette étrange conversation.

- « Non. Je n’ai aucun regret, je suis heureuse. »

 

Prise d’une impulsion irrésistible, je la prends dans mes bras. Elle s’y blottit comme pour emmagasiner ma chaleur. Je hume son doux parfum. Il me rappelle mon enfance. C’est loin. Et pourtant, c’était hier. Nous passons un long moment à nous bercer. Je me sens en paix. Je ne regrette rien et il me reste des milliers de choses à vivre ! Cette rencontre m’a permis de m’en apercevoir enfin ! Je la serre un peu plus contre moi, un « merci » éclot entre nous deux. Rien n’a été prononcé. Tout est dit. Elle relève la tête et me sourit. Elle est craquante !

 

La petite fille se lève, ôte le sable de sa jupe. Elle s’en va, fait quelques pas puis se retourne pour m’envoyer un baiser du bout des doigts. Je l’accueille le cœur léger. Il m’accompagnera tout au long de ma vie, je le sais.

 

J’ai l’impression fugace que cette rencontre n’a jamais existé. Aurais-je rêvé ? Mais je sais pertinemment bien que non. Je viens de recevoir un présent formidable et ne peux y mettre des mots dessus. C’est peut-être ça les plus beaux cadeaux ? Ceux que l’on tient secrets, que l’on garde jalousement pour soi…

 

Je suis frigorifiée. Je suis restée plus longtemps que je ne le pensais. Je jette un dernier regard à Folon. Le pauvre, on ne voit plus que sa tête ! Il me renvoie à la vie qui passe et qui malgré les coups du sort, nous fait tenir encore et encore jusqu’à notre dernière heure, notre dernier souffle. Notre ensablement à nous… inévitable.

 

J’entre dans le premier salon de thé trouvé. J’ai de la chance : il est douillet et accueillant. Une douce odeur de chocolat m’enveloppe. C’est comme si l’on m’avait jeté un châle sur mes épaules crispées par le froid du vent du Nord. Je décide de prendre une table face à la mer, l’unique placée contre un radiateur. J’y colle les jambes et me frotte énergiquement les mains. Vite, un chocolat chaud ! J’ai besoin de tendresse. Le chocolat, c’est toute mon enfance. J’aurais dû inviter la petite fille, mais elle ne m’en a pas laissé le temps… Peut-être un jour la reverrai-je, mais au fond de moi, je sais bien que non…

 

Je reçois un grand bol fumant, quelques biscuits gourmands l’accompagnent, moment de plénitude. Et je me souviens pourquoi je suis ici : c’est mon anniversaire. J’ai quarante ans. Aujourd’hui.

 

Une dame entre. Elle doit avoir une bonne vingtaine d’années de plus que moi. Peut-être même davantage. Le temps a laissé une légère empreinte sur son visage, mais il l’a délicatement posée. Le temps est un artiste.

 

Elle est belle. Je ressens comme une pointe de jalousie envers cette inconnue sereine. Elle savoure une tasse de thé bouillant. J’aime la manière dont elle se tient, le regard qu’elle porte sur l’horizon. J’aime la façon qu’elle a d’enlever son foulard, de sortir de son sac, un carnet puis un crayon. Cette femme dessinerait-elle ? Je l’envie encore plus. Moi qui rêve de posséder ce talent !

 

 Elle remarque que je la dévisage, m’adresse un sourire lumineux. Je rougis.

- « Votre chocolat est-il bon ? »

Surprise, je reste sans voix. J’acquiesce d’un mouvement de tête. Elle fait mine de ne pas remarquer mon trouble :

- « Quel instant merveilleux d’être ici, ne trouvez-vous pas ? »

Je n’ai pas le temps de répondre que la porte s’ouvre sur des éclats de rire. Un couple et trois gamins. Le plus petit se jette sur une banquette non loin de nous. Ses yeux brillent. Le salon de thé prend une autre allure : de douillet, il devient joyeux. Il suffit de quelques personnes dans un lieu pour que soudain tout s’illumine. La famille prend place, les enfants ramenés gentiment à l’ordre, passent commande en cœur. J’entends les mots « crêpes » et « chocolat ».

 

La belle dame m’envoie un clin d’œil complice. J’aimerais lui ressembler lorsque j’aurai son âge. Je me dis que cela doit être réalisable, il suffit d’y veiller. Que tout est possible, il suffit de le vouloir.

 

Et puis, je me souviens, c’est mon anniversaire : j’ai quarante ans aujourd’hui...

 

Dans le train qui me reconduit chez moi, j’ai collé ma joue sur la vitre froide. Je ressens ce qu’on appelle une « bonne » fatigue due sans doute à l’air iodé de la mer. L’ondulement des wagons me plonge dans une bienveillante torpeur. J’y suis rejointe par la petite fille de la plage et la dame du salon de thé. Un voile se déchire. Je comprends tout. Une bouffée de bonheur m’envahit : la petite fille que j’étais, m’a rendu visite : j’ai pu la remercier de ce que je suis, grâce à elle et la dame est celle que je serai dans quelques années...

 

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. J’ai quarante ans et j’ai reçu le plus beau cadeau qu’il soit.

 


 

La statue se trouve désormais à la Fondation Folon

Ferme du Château de La Hulpe
Drève de la Ramée 6 A
1310 La Hulpe

 

Texte retravaillé sous les conseils de Magali, la plume de lune, que je remercie.

 

17:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (5) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

18 mars 2015

Le dernier message

999 mots. Par un de plus pour écrire votre dernier message avant que la terre n'explose...

 

 

fin, monde, message,

illustration : auteur inconnu

 

Chers autres, À vous,

 

Dans quelques instants, ce monde ne sera plus. Dans l’univers. J’ai la croyance profonde, moi, pauvre créature terrestre d’un meilleur, ailleurs. Ce ne sera plus ici. Ce ne sera plus maintenant. Nous avons inventé les technologies les plus avancées pour reculer la mort, défier notre destin et nous nous sommes battus pour emprisonner le bonheur. Chacun désirait vénérer son dieu. Lui obéir. Pour découvrir le paradis. Aujourd’hui, je sais. Le meilleur est à venir alors que nous allons tous mourir. C’est inéluctable. Nous avons fait de notre mieux et je pense que ce n’est pas assez. Peut-être sommes-nous les enfants de l’Univers. Peut-être n’avons-nous pas assez aimé…

 

Aujourd’hui, dernier jour, dernière heure de vie, je proclame, moi humain de cette terre, avoir désiré le bonheur. Avoir couru, vendu mon âme, pour le trouver. Aujourd’hui, dernier jour, dernière heure de vie, je remercie l’univers pour cette existence qui ne sera bientôt plus. J’aurais voulu. Je promets, oui, je promets, si par un curieux hasard, la conscience me revenait, un jour, une année-lumière après avoir découvert mes mots tracés par ma peur et mon amour d’être, de remplir ma mission d’humain : donner le meilleur de moi-même pour l’Espace. Être focalisé sur l’autre ailleurs que sur moi-même. Et pourtant, je ne renie rien : l’odeur de l’herbe coupée, le sourire d’un enfant, l’éclat du soleil dans l’œil de l’être adoré, le partage d’un bout de pain chaud sorti du four, l’odeur de lavande, le vent de la marée haute, le cri des mouettes, cet arc-en-ciel qui fait perler une larme de joie sauvage, la petite main d’un bambin qui se blottit dans la vôtre, ce plaisir qui dévaste le corps dans un acte d’amour, le premier baiser, le cœur qui bat devant l’être aimé tant attendu, les étoiles dans la voûte d’encre… Et encore, tant et tant de choses que j’aime. Que je vais quitter. La vie intrinsèque de l’être humain que je suis et que bientôt je ne serais plus.

 

Je vous aime vous. Vous qui lisez les derniers mots de l’Homme que j’étais. Que je suis encore et qui d’une minute à l’autre ne sera plus. Si vous avez le pouvoir de me faire renaître, adoptez-moi. Je promets d’être votre petit prince. Si vous ne connaissez son histoire, je vous jure de vous la raconter. C’est juste un renard, un prince et une étoile. Et la vie en raccourci. Je vous la conterai en long et en large. Même que je vous susurrerai le meilleur. Même que vous apprendrez ce qui n’est pas dans les livres, ni dans les pierres, ni dans rien. Sauf dans notre cœur. Ou notre âme. Qui bientôt va s’évaporer vers un autre ailleurs.

 

Je tairai tout ce qui est immonde. Les guerres. Le sang, la poursuite de l’argent et du pouvoir. Ce n’est pas moi. Ce sont des antihumains. Ceux qui ont détruit notre monde. Ceux qui n’acceptent pas la différence. Les extrémistes. Ceux qui ont peur de vivre sans Dieu. Quel qu’il soit. C’est le côté obscur de l’être humain qui permet de mettre en lumière le suprême. Hélas.

 

Moi, aujourd’hui, je crois en vous. Énergie. Un jour, peut-être, si vous le désirez, vous me ramènerez à la vie. Je promets de raconter. Le meilleur de l’Homme. Vous apprendre. Que le bonheur est la chose la plus précieuse au monde. Qu’il se cultive encore et encore. Dans les gestes de tous les jours. Mais qu’il est rare. Qu’il faut en garder une petite parcelle et la nourrir jour après jour. Même que je vous offrirai des graines d’allégresse. Je les sèmerai moi-même une à une. Avec amour et délicatesse. Et j’en prendrai soin. Plus que de ma vie. Même que si vous écoutez mes conseils, vous pourrez en vivre encore et encore. Toujours même. Et un jour, il y en aura partout dans l’univers. Je vous promets. Mais il faudra croire en moi. Comme je crois en vous.

 

Le monde est beau. Tellement beau que l’Homme l’a détruit. C’était pas sa faute. Il était perdu. Le monde est trop grand. Pardonnez : ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Ils avaient peur. Ils voulaient le bonheur et ne savaient pas qu’il fallait le semer avant de le récolter. Mais moi, le dernier survivant, j’ai compris. Je suis là pour racheter la faute du monde entier. Et je pardonne. À moi-même de ne pas avoir vu clair. À ceux que j’aime, et même aux autres. Vous qui me lisez, ayez pitié. Nous ne sommes pas des barbares. Nous sommes des êtres humains. Avec de la bonté, de la douceur, de la curiosité et une forme d’intelligence. Certes probablement pas aussi avancée que vous. Nous voulions toujours plus de technologie, dépasser les limites de la mort, pour encore surpasser l’amour. Et aujourd’hui. Plus rien. Le monde va exploser. Tous se sont battus pour la liberté. Moi, dans mon coin, comprends l’ironie de la situation : nous avions tous raison. Personne n’avait tort. Et pourtant. Nous n’avons jamais autant défendu la liberté depuis que nous sommes prisonniers de nous-mêmes. Pardon. Pardon de n’avoir pas défendu le principe même d’être humain. Pardon d’avoir oublié la tolérance. La différence.

 

Je dois raconter avant de mourir mon secret d’homme : mon dernier souffle viendra dans quelques minutes : le compte à rebours a commencé. Je souhaiterais remercier cette énergie de la terre d’avoir pu transmettre des sentiments. Pensez à pauvres de nous, humains, nous avons agi du mieux que nous avons pu. Ce n’est pas assez. Je sais. Cela peut changer, si l’univers veut de nous. Il faudra juste nous apprendre. J’ai confiance. Nous n’étions pas loin. Pas loin de vous. Je ne vous connais pas. Mais un jour, peut-être me ramènerez-vous à la vie. Dans votre monde. Et je ferai de mon mieux. Parce que malgré tout, j’ai des choses à vous dire. À vous apprendre. De comment s’aimer. Oui de comment s’aimer. Encore et toujours. Parce que c’est la vie

 

 

17:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

17 mars 2015

Distraction

 

Pour ceux et celles qui me suivent sur ma page Facebook "L'art de réaliser ses rêves", je suis certaine que vous savez à qui s'adresse ce texte et son origine.

D'une certaine après-midi où je suis ressortie en compagnie du mot "distraction", lequel n'a cessé de retentir inlassablement dans mon esprit, avec ce besoin impérieux de coucher certains mots et enfin, accoucher de ce texte...

 

Accident, voiture, piéton, distraction

Equilibrium by yoguy108 (Guy Amir)

 

Aujourd’hui, promettait d’être un bon jour. Celui à retenir de la semaine. C’était évident : j’étais en congé. Toute une journée pour moi toute seule ! Liberté chérie quand je te tiens, je m’agrippe à toi ! J’avais prévu d’acheter de la peinture : rafraîchir le living était ma dernière lubie. Ça sentait bon le printemps. Une envie de changement me tenaillait. Il faisait bon vivre !

 

J’entrais dans ma nouvelle voiture. Ni trop grande, ni trop petite. Facile à garer avec le juste confort. Pas du luxe, mais assez pour que je m’y sente bien. Je l’avais depuis peu. Facile à manœuvrer, je ne regrettais pas mon achat coup de cœur. Le magasin « Be Color » était à peine à une demi-heure de chez moi. Je connaissais la route sur le bout des doigts. Je l’avais tellement empruntée que j’aurais pu conduire les yeux fermés !

 

Toujours pressée, je m’engouffrais dans ma voiture, sac en bandoulière jeté à la va-vite sur le siège arrière, lunettes noires en serre-tête au cas où : le soleil était encore bas et éblouissant, ceinture de sécurité bouclée, un automatisme auquel je ne dérogeais jamais et enfin, mon petit plaisir ultime : la radio. Aujourd’hui, je ne ressentais aucune envie d’écouter mon MP3. Je désirais me laisser surprendre par la sélection de Radio Blabla. Je démarrais prudemment : les gens passaient comme des fous dans ma rue ! En général, j’étais du genre calme. Pas d’excès de vitesse même si parfois, la musique excitait mon pied sur l’accélérateur plus que de raison…

 

J’augmentais le volume au son d’une de mes chansons préférées : « Does you mother know » du groupe mythique Abba. Je me sentais merveilleusement bien. J’avais l’impression d’avoir des ailes qui me poussaient dans le dos ! Lorsque soudain, la musique fut interrompue par l’info route : pourquoi fallait-il que ces consignes de sécurité coupent l’émission au meilleur moment avec en plus un taux de décibel irritant ? Comme si on ne les entendait pas suffisamment ! Je me sentais contrariée et dérangée par cet appel à la prudence dont je n’avais que faire ! Je ne voulais qu’une chose : que ce débit de paroles monocordes s’arrête ! Immédiatement ! J’avais le choix : soit diminuer le son et attendre que cela cesse, soit changer de fréquence. Je comptais désactiver cette notification, mais j’étais souvent en mode « j’y pense et puis j’oublie »... Je trifouillais dans le menu tout en surveillant d’un œil la route, je n’étais pas encore très habituée à l’écran tactile… Lorsque soudain, quelque chose se jeta sur moi. Je freinais, mais le choc fut inévitable. Un bruit assourdissant. Le reste fut noyé dans un brouillard opaque, troublé par les sirènes lancinantes des secours. La réalité me claqua au visage : j’avais renversé un piéton ! Une jeune femme. Et elle était dans un état critique…

 

Mes premières émotions sont à jamais figées dans le temps. Je me souviens avoir oscillé longtemps entre l’horreur, la peur et l’effroi. Maintenant, je côtoie la culpabilité.

 

J’ai repassé en boucle l’événement. Je voudrais pouvoir affirmer que c’est de sa faute, à elle, rien qu’à elle, mais elle traversait sereinement sur le passage clouté. Je ne l’ai pas vue. J’ai eu un moment de distraction. Il me semble que c’est différent que de dire « j’ai été distraite ». Mais en fin de compte, le résultat est le même.

 

Le lendemain, n’y tenant plus, j’ai téléphoné aux soins intensifs. Elle était mourante. J’avais peur. Qu’avais-je donc fait ? Pourquoi avait-il fallu que je tripote cette radio ? J’avais manqué de patience. J’avais manqué d’attention. Étais-je une criminelle ?

Je repris des nouvelles. Rien n’avait changé : elle oscillait entre la vie et la mort, plus proche de l’au-delà que d’ici. Je priais pour qu’elle choisisse la vie. Égoïstement, je ne voulais pas recevoir l’étiquette d’une meurtrière. « Homicide involontaire ». Non, cela ne pouvait pas être moi. Ce n’était pas possible…

 

Pour la deuxième fois, je refusais de communiquer mon nom. J’avais dit qui j’étais : la responsable. Celle qui avait renversé cette jeune femme. Celle qui n’avait pas été prudente. Celle qui était coupable de distraction. Heureusement, je n’avais pas bu. Mais finalement, le résultat est le même.

 

Oui, aujourd’hui, je peux bien l'avouer, j’ai refusé de transmettre mon identité au service des urgences. J’ai honte. J’ai envie de me cacher. Personne ne doit savoir. Un article dans la presse est paru la semaine passée. Mon nom n’a pas été cité. Je respire. Mal. La culpabilité m’étouffe. Que vais-je devenir ? J’ai la trouille. L’épouvante me talonne.

 

La ronde des experts, assurances et avocats vient de commencer : établir les responsabilités. Chiffrer le dommage. L’avocat m’a conseillé de rester en dehors : me la jouer discrète. Je ne sais pas très bien ce qu’il y a lieu de faire. Je suis perdue. Comme une petite fille, je lui obéis. J’ai peur de la punition. Que va-t-il m’arriver ?

 

Elle a choisi la vie. Celle qui pourtant ne lui a pas fait de cadeaux. Elle est courageuse. L’avocat m’a informée que la rééducation sera longue. Je suis soulagée : je ne suis pas une meurtrière…

 

En attendant, ma distraction a changé l’existence d’une innocente. Je n’ai aucun contact avec elle. Ni sa famille. Par peur. Par honte. Parce qu’on me l’a conseillé. Il m’arrive de fouiller sur internet son nom pour avoir de ses nouvelles. Ce que je découvre me rassure et me culpabilise encore plus. Elle se bat. Elle fait des progrès. Que lui ai-je donc fait ?

 

Je conduis de plus en plus rarement. Une angoisse me prend dès que je me mets au volant. J’ai des idées noires. Je ne dors plus. Je maigris. Je n’ose même plus me regarder dans la glace. Il me semble qu’une partie de moi-même est morte lors de cet accident. Je suis coupable d’une distraction et je n’assume pas.

 

Mon avocat s’occupe de tout. J’ai décidé de ne plus y penser. De poursuivre ma route… sans imprudence ! Rester consciente de tout ce qui se passe autour de moi. Être vigilante. Ultra vigilante. Je me persuade qu’elle est en de bonnes mains. Dans un centre spécialisé. Je ne sais rien faire pour l’aider. Seulement prier pour que ses efforts ne soient pas vains. Prier. Pour elle. Pour moi. Ah si je pouvais seulement oublier ! Mais non, j’entends encore dans mes pires cauchemars le bruit de son crâne s’enfonçant dans la tôle de ma voiture. C’est insoutenable. Je me réveille en pleurs avec le cœur au bord des lèvres. Heureusement, désormais, les somnifères bloquent toutes pensées nocturnes néfastes. Malheureusement, il me reste le jour. J’ingurgite des antidépresseurs. Non pas pour voir la vie moins noire. Ni la vie en rose. Juste pour qu’ils me fassent oublier cette distraction. Ce gris qui a envahi mon quotidien.

 

Toute jeune, et même enfant, j’étais déjà distraite. C’était la remarque préférée des profs sur mon bulletin : « trop distraite, inattentive ». Est-ce ma faute ? Est-ce un trait de caractère qui me définit ? Aurais-je pu empêcher que cela se produise ? Je ne sais pas répondre à cette question qui me torture faute de réponses. Mon psychiatre pas plus. D’ailleurs, il se borne à m’écouter et même m’écouter pleurer.

 

Mais cela ne change rien : le résultat est le même ! Je suis coupable. D’avoir été distraite !

 

Parfois, une pensée mauvaise me vient : « elle aurait pu regarder, non ? Avant de traverser ? » Et puis, rouge de honte, je me souviens qu’elle était déjà engagée sur le passage, que si je n’avais pas été attentive aux brouhahas des conseils routiers, à retrouver ma musique, rien ne serait arrivé. Dans un dernier sursaut d’humour, je me dis qu’il faudrait inventer une pétition contre ce genre d’infos qui perturbe la concentration de conduite. C’est vraiment un comble, non ? Et puis… et puis, je me rends compte que je raconte n’importe quoi…

 

Je voudrais demander pardon, mais je n’ose pas. J’ai la hantise d’être rejetée. Peur parce que j’ai conscience qu’un pardon n’est pas suffisant. Alors, je me tais. Je vis avec mes remords. C’est difficile. Mais certainement moins difficile que son combat à elle. Alors, je ne me plains pas.

 

Ne sachant comment agir, je délègue tout pouvoir à mon avocat : il prend les choses en main. Sans émotion. Avec ses lois et ses alinéas. Je n’ai pas le courage d’affronter la réalité. Ma fierté m’a abandonnée. Pourtant, il me reste... tout… Rien ne m’a été enlevé. Sauf la joie de vivre en paix. J’ai abîmé la vie, la santé d’une jeune femme. Il me semble que jamais je ne m’en relèverai. J’aurais voulu ne pas y survivre. Cela aurait été plus facile. Même si c’est lâche. Oui, parce qu’en plus de distraite, de criminelle, je suis lâche. C’est comme ça. Je viens de découvrir une nouvelle facette de ma personnalité. Et je ne l’aime pas. Pas du tout.

 

Je voudrais pouvoir raconter que tout cela n’est qu’un mauvais songe. Que c’est un rêve prémonitoire, comme on peut lire parfois dans un magazine. Et que juste à temps, j’arriverai à freiner. Mais non. Hélas. Tout est vrai. J’ai écrasé une vie. Et la mienne est brisée. C’est ma punition. Je ne peux revenir en arrière. Il y aura désormais un « avant » et un « après ». En ce moment, je ne vis que dans le « maintenant ». Et il ne me plaît pas. Une peur indicible me broie le cœur au moment où je m’y attends le moins et j’avoue que c’est souvent, trop souvent. J’ignore combien de temps cela va encore durer. Je vis le purgatoire sur terre. Ce n’est pas vraiment l’enfer, juste un avant-goût. Je voudrais me racheter, mais je ne sais pas comment.

 

Oublier ? C’est impossible. Je ne m’y autorise pas. Et cela ne se peut. La vie tient qu’à un fil. Et moi, j’ai rompu celui d’une jeune femme. Je l’ai cisaillé par distraction. Une simple distraction. Vous qui lisez ces lignes, dites-lui que je lui demande pardon et surtout, oui, surtout, évitez toute distraction lorsque vous conduisez…

17:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

16 mars 2015

Le (Sur)Veilleur de temps

temps, grain de sable, métier, sablier

Illustration Mihai Criste

 

« M. Ixe n’a pas le choix. M. Ixe accepte le travail le plus ennuyeux du monde. Au moins est-il sans risque et pas fatigant pour un sou. Et pourtant, en dépit de tout, celui-ci deviendra sa raison de vivre… Et si cela devenait sa raison de mourir ? M. Ixe ne le sait pas encore, mais un grain de sable va bouleverser son existence. Rien qu’un tout petit grain de sable. »

 

 

Le (Sur)Veilleur de temps

 

 

C’est la chance de ma vie ! Je vais pouvoir mettre le beurre dans les épinards ou plutôt les épinards dans la casserole, vu la situation merdique de mon quotidien. Soulagement. Voilà le premier sentiment après ce coup de téléphone inattendu et tant espéré : j’ai rendez-vous demain matin à la première heure au siège social de la société « The time is time ». Boulot facile, pas de prise de tête et surtout, oui, surtout de quoi vivre ! Je déprimais ! Encore un mois et j’étais fichu dehors !

 

Je suis à l’essai pour quinze jours. Quinze jours à voir passer devant moi des milliers de sabliers. Mon job ? Enfantin : vérifier que tous reçoivent un nombre identique de grains de sable dans le sablier. Pas un de plus ni un de trop. En réalité, c’est une machine qui s’occupe de tout ! Le quota est encodé dans l’ordinateur et tout est automatique. J’ai même appris que ce n’était pas du gros sable à cause de l’humidité de l’air, mais plutôt de la poussière de marbre. J’ai à peine commencé ma fonction que j’en connais toutes les ficelles : le diamètre de l’orifice, son contenu et surtout le temps exact qui doit s’en écouler…

 

Je suis seul à ce poste. Je suis chargé de vérifier le modèle « V ». Ceux qui inlassablement déterminent cinq minutes chrono. Ni une seconde en trop ni trop peu. Je les examine un à un. Je me dis que dans mon cas, le temps, c’est de l’argent…

 

 

Cela fait maintenant quatre mois. J’en ai vu passer des sabliers ! Je ne compte plus le temps : il s’écoule grain de sable après grain de sable. Parfois, il m’arrive de ne plus supporter la vue du temps ! Un simple tic tac me donne désormais la nausée. Je m’en veux : je n’ai pas à me plaindre. Mon travail est tellement facile ! Pas vraiment de responsabilité, si ce n’est que de s’assurer que la Machine vérifie tout. Mais j’avoue que c’est terriblement lassant. Ennuyeux. Je n’apprends rien. Hormis compter le temps qui bondit inexorablement de cinq minutes en cinq minutes ! Parfois, je prie pour qu’il arrive quelque chose. N’importe quoi. Je me mets à rêver d’un autre modèle. Je ne sais même pas s’il en existe d’autres. Et en même temps, j’ai peur du changement… Mon salaire est régulier. J’honore mes dettes et je mange autre chose que des pois et des carottes. Je ne suis pas riche, mais j’ai la tête hors de l’eau !

 

J’ai découvert que "cinq minutes" pouvaient se déguiser en une demi-heure ! Le temps joue à l’élastique. Je n’en peux plus de poser mon regard sur les « cinq minutes » réglementaires. La femme de ménage, celle que je croise une fois tous les dix jours, m’a avoué qu’en général personne ne durait plus de trois semaines. Elle est épatée. Je ne sais que dire. Parfois, l’envie d’abandonner me tenaille : je m’ennuie. J’ai l’impression d’être inexistant, de n’être utile en rien puisque c’est la machine qui travaille. Elle ne se trompe jamais. Deux serveurs mis en réseaux veillent également sur elle. Pas sur moi. Je n’ai point d’importance…

 

Je me questionne : pourquoi me paye-t-on ? À quoi je sers au juste ? Et si je n’étais là que pour lui tenir compagnie ? Je suis le majordome de la machine à surveiller le temps. Une sentinelle. Pas même armée ! Je suis ridicule !

 

J’ai décidé de me reprendre. D’être heureux de ce qui m’arrive : j’ai un appartement, certes petit, mais avec des voisins sympas : tellement discrets que je ne les entends pas : n’est-ce pas l’idéal ? Point d’amantes : ça coûte trop cher et je n’ai pas les moyens. Et puis, oui, j’ai un job. Pas banal. Et je suis responsable de mon activité. Je suis mon propre chef. Juste une minuscule caméra de rien du tout, fixée dans mon dos. Je ne m’en suis rendu compte que la huitième semaine. Je ne sais plus comment. Un rai de lumière qui s’est reflété dans la lentille, je pense, et qui a dessiné un arc-en-ciel sur la paroi en verre d’un des sabliers. Cela a été le meilleur moment de la journée. J’en ai même fait un rapport. « Toute chose irrégulière, marquante ou étrange doit être consignée dans le Grand Registre. Daté, avec heure précise. » Pas question de passer sur ce petit plaisir ! Je me suis appliqué ! Deux brouillons pour être certain de ne pas raturer dans le grand cahier ! Et de ma plus belle écriture avec des lettres reliées comme il faut ! Un pur instant de félicité ! Mais bon, comme je m’en rendrai compte, plus tard, un moment unique...

 

J’ai donc du travail. De l’argent. Une responsabilité. Certes. Mais qu’est-ce que je m’ennuie ! Parfois, à force de suivre du regard les sabliers, je sens mes paupières s’alourdirent ! C’est quasiment hypnotique ! Je dois sans cesse lutter. Contre l’envahissement du temps. Et pourtant, je reste. Grain de sable après grain de sable. Serais-je condamné ?

Je ne peux pas partir.

Je ne peux abandonner.

Je sais désormais que je ne peux tourner le dos à cette tâche : qui d’autre pourrait le travailler aussi bien que moi ? J’y mets tout mon cœur. Toute mon âme. Même que parfois, je dépasse largement les heures de ma prestation. Il m’est impossible de décoller mon regard de cet instrument de mesure. Je dois encore et encore en délivrer partout dans le monde. Oui, sans moi, le temps risque de ne pas arriver à l’heure dans les foyers. J’ai une lourde tâche. Cela ne m’a pas paru aussi important de prime abord… Que l’on peut être naïf !

 

Des sabliers se succèdent devant moi. Infatigablement. Des milliers. Peut-être plus. Je m’en veux : j’aurais dû les compter dès que je me suis assis sur cette chaise, en première loge du temps qui défile inlassablement. Sans compter que j’aurais eu au moins une activité supplémentaire pour titiller mon esprit. Mais voilà. Je n’y ai pas pensé à temps.

 

Toute ma vie dépend d’eux désormais. Ma pause de midi m’est autorisée – ou plutôt je me l’accorde – aux quatre cent cinquante-troisièmes sabliers. Ni un de plus ni un de moins.

 

Chaque jour. C’est devenu mon rituel. Personne pour me dire quand manger. Faut bien que je me responsabilise ! Même chose pour l’heure de sortie. Mon quota doit être atteint. Impossible de partir si je ne l’ai pas respecté. En pleine forme ou malade. Aucune excuse ! C’est désormais un besoin viscéral. Je n’ai pas le temps de jouer à autre chose. Il n’a rien d’autre d’important. Il me semble que le temps m’est compté alors que mon rôle est de le quantifier moi-même. L’ambivalence de la vie. Quelqu’un là-haut se moque de moi, petite marionnette humaine qui veille sur le temps…

 

Et puis. Et puis, soudain. Une rature. Dans le temps.   

 

Il en manque un ! La machine s’est arrêtée. C’est écrit en grand. En rouge. Le bruit est assourdissant. Je ne m’entends plus penser. Il manque un grain de sable ! Dans le sablier. Le temps n’est plus à l’heure. Le temps a hoqueté. Le temps n’est plus et j’en suis le responsable. L’unique responsable. Il manque un grain de sable et je ne sais dans quel sablier. Que dois-je faire ? Dois-je les détruire ? Tous ? C’est impossible pour moi de tuer le temps…

 

Je voudrais gagner du temps, mais il est irréversiblement dilapidé. La machine s’est mise en veille. Elle a renoncé. Tête baissée. Mon cœur n’y a pas résisté : lui aussi s’est arrêté.

 

 

Des millions de grains de sable se sont écoulés. Je suis en vie. J’ai payé de mon temps, le temps a joué contre moi. J’ai perdu. J’ai gaspillé du temps. Temps mort !

 

Aujourd’hui, je n’ai plus besoin d’argent. Je n’ai plus d’inquiétude à ce sujet, même que je ne devrai plus travailler. Jamais. Je dois juste accepter une fois par an de passer une batterie d’examens, de questionnaires, de prises de sang, de scanners, etc. J’ai signé des papiers en échange de mon silence. Le silence de quoi ? Je me le demande encore. Je n’ai pas tout saisi. La femme de ménage m’a rendu visite. Une seule fois. Elle m’a parlé d’un jeu de téléréalité. D’une étude sur l’ennui, de pari. Je n’ai rien compris. Elle n’est plus jamais revenue. Ordre du médecin : paraît qu’elle me fatiguait.

 

Un jour, un homme très sérieux m’a demandé de signer un formulaire. En bas. À droite. J’ai accepté. Il ne portait pas de montre. C’est interdit. C’est l’unique condition pour m’approcher. J’ai donc reçu ce que l’on nomme une belle indemnité. À vie. Juste pour avoir volé mon temps, moi qui l’ai passé à le surveiller…

 

Je suis resté longtemps dans une chambre blanche. À ne plus supporter la vue du rappel de ces minutes qui s’écoulent sans que l’on puisse revenir en arrière. Jamais au grand jamais.

 

Aujourd’hui, je vais bien. On peut assurer que j’en suis sorti. Je me persuade d’être le grand vainqueur. N’ai-je pas quelqu’un qui s’occupe de moi, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? À l’affût de mes moindres désirs, mes moindres caprices. Il est omniprésent. Il doit certainement avoir le travail le plus ennuyeux du monde maintenant ! Mais bon, sa présence me rassure. Il veille sur moi. Comme j’ai veillé au temps qui passe. Au temps qui est passé. Au temps que je ne veux plus jamais, jamais, voir s’écouler. Alors, je le garde. Même que c’est imposé. Obligatoire. C’est dans les conditions. Avec l’indemnité. À vie.

 

Je fais semblant de décider. J’ai quand même de la chance : il s’occupe de moi sans me contrarier. Il m’aide à déjouer le temps : à allumer des spots géants dans ma chambre pour imiter le soleil lorsque, dehors, l’obscurité est reine, d’occulter les fenêtres de ma maison pour inviter la nuit deux jours de suite.

 

Une fois, j’ai pu jouer à une éclipse de Lune. Cela coûte de l’argent et j’en ai. Je n’ai pas de limites. J’y ai droit. Pourtant, point de montre, d’horloge ou d’autre instrument de mesure du temps chez moi : une angoisse incommensurable m’envahit. Alors, je m’amuse à transformer le temps histoire de ne pas m’y confronter. Je joue à faire semblant. Semblant de croire que j’ai le pouvoir sur le temps. Parce que je sais que pour moi, il est trop tard… J’ai perdu un grain de sable. J’ai perdu le temps. Il m’a fui. Jamais je ne pourrai le retrouver. Jamais je ne me retrouverai...

 

C’était juste un grain de sable. Juste un foutu grain de sable…

 

 

 

17:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

11 mars 2015

Les mots ressuscités

 

amour, temps, passé, hypnose

Catrin Welz-Stein

 

Janvier, pensées

Je ne sors jamais de cette entrevue dans le même état psychologique. Jamais. J’éprouve, certes, une fatigue légitime mais elle est saupoudrée d’un regain d’énergie. Paraît que c’est normal.

Cela fait deux mois maintenant que je me soigne. Enfin : soigner est un grand mot ! Je ressens plutôt cette discipline hebdomadaire comme un voyage introspectif. Encore que. Je déambule dans les méandres de mon passé pré-mortem. C’est compliqué !

 

Les séances se succèdent. Je n’ai aucune souvenance lorsque je reviens dans ma vie « actuelle ». Dans mon présent. C’est normal, c’est ce qu’il me dit mon hypnotiseur… En mon for intérieur, je prends ce raccourci même s’il préfère, et de loin, « hypnothérapeute ». C’est mon côté rebelle. Soit. Je me souviens de peu et pourtant, je sens qu’il y a des choses en moi qui bougent. Sauf qu’elles ne se décident pas à se mettre en place comme je le veux… Je suis un puzzle ambulant !

 

Je me laisse encore deux mois. Deux mois pour poursuivre ce traitement. Pour me guérir. Pour vivre comme un homme normal que je devrais être. C’est ça où le suicide. Et si je me rate : l’internement pour dépression nerveuse sérieuse. Quelle poisse d’être en vie !

 

Je ne suis pas fou. Je suis en bonne santé. Je sais juste que je ne veux plus vivre ainsi. Même ça, j’ai encore du mal à l’avouer. Le raconter. Il n’y a que lui, mon voyeur d’âme, ce médecin, qui sache. Et mes ex. Évidemment. Encore que. Elles ne comprennent rien. Et pour cause : je ne leur laisse pas le temps !

 

Le temps. Je ne peux vivre une relation amoureuse plus de trente jours. C’est systématique. Arithmétique. Ma principale certitude est que je suis toujours à l’initiative de la rupture. Naturellement. J’ai un compte à rebours dans la tête. C’est comme ça. Je vis des amours mensuelles. C’est toujours mieux que rien. Mais c’est lassant. Toujours recommencer. Et puis… et puis plus rien.

Je ne suis pas fou. Je suis en bonne santé. Et je souffre.

Dorénavant, je me promène avec un carnet en poche. Et un stylo. Je dois impérativement écrire tout ce qui me passe par la tête. Sans réfléchir. Paraît que cela s’appelle l’écriture automatique. C’est devenu un besoin. Une drogue, parfois. Je ne peux plus m’en passer. Je ne peux me relire : c’est interdit. Trop tôt. Un jour, lorsque je serai prêt, je pourrai. Je dois juste attendre l’autorisation. Je suis un patient obéissant. Je veux m’en sortir. Je veux aimer plus de trente jours d’affilée…

 

 

Extraits du journal,

 

2 février

 

Un mâtineau pas comme les autres. Je me suis assoté d’une jolie blondinette. De genre fragile : teint porcelaine, fine, petite, peu de seins. Presque androgyne. Je ne sais pas encore si le traitement m’est opportun. J’ai peur d’aimer. Je suppose que c’est une amusoire comme toutes les autres. Elle est bibliothécaire. Elle m’accompagne dans mes recherches sauf que je ne sais pas très bien ce que je cherche. J’ai des flashs. Avec de drôles de gens. Elle a sa licence d’histoire de l’art : je lui raconte ce que je vois, elle trouve l’époque et on cherche. On ne sait pas quoi mais on est ensemble. Je me dis que le compte à rebours est lancé…

 

9 février

 

Je suis un poétereau. J’ai toujours été finet, je le sais. Encore plus de nos jours. Je m’ébaudis tout seul. J’ai l’impression de renaître. Il se passe de drôle de choses. J’ai eu un flash : m’est apparu une femme à la charnure crémeuse et voluptueuse. Pas mon genre. Du tout ! Elle portait un habit de pinchina. Manon, ma jolie bibliothécaire, m’a appris qu’il s’agissait probablement d’une bergerette et que sa robe était une ancienne étoffe de laine grossière, comme si elle portait un gros drap. Elle m’a parlé du 18ème siècle et de Toulon. C’est étrange. Qui est-elle ? Ou plutôt qui suis-je ? Qu’est-ce que je fabriquais là-bas ? Tout cela devient fou. Sans conteste, je baliverne. Faut que j’en parle à Nestor, mon docteur miracle. Nestor ! S’il savait que je le surnomme ainsi ! Avec ses cheveux blancs trop longs, il ressemble à un sage. C’est plus fort que moi, le nom est venu tout seul…

 

16 février

 

J’ai eu droit à ma chape-chute aujourd’hui ! J’ai avoué à Nestor que je me relisais. Et plus, je me lis, plus j’ai des bribes du passé qui me reviennent. Pendant quelques instants, j’ai trouvé qu’il ressemblait à un nicodème, il n’était pas content ! Je suis un biaiseur, je m’en suis sorti par une pirouette : j’ai nigaudé. Il s’est radouci. Il m’a posé des questions et les réponses sont venues me brandiller l’esprit. La femme à l’habit de pinchina serait ma mère. Est-ce pour cela que je n’aime que les femmes fines et délicates ? *Reste encore et toujours les trente jours et le temps passe. Manon est toujours à mes côtés. Oui, le temps passe vite. Je voudrais le ralentir mais il continue à me fuir…

 

23 février, midi

 

Il vient de se passer quelque chose d’extraordinaire : je me suis rencontré. Je suis bouleversé. Je ne peux rien écrire. J’ai mal aux mots.

 

23 février, soir

 

Point de babillement, ce soir. Je ne suis pas d’humeur accorte. J’ai l’impression d’avoir avalé un fruit défendu à l’acerbité insupportable. J’en ai mal partout. Une liqueur acidule coule dans mes veines. Ça fait mal. À ce rythme, Nestor va changer de discipline et y préférer l’aliénisme… J’arrête : je ne dois pas rester dans ce rôle de larmoyeur que j’exècre. Ni dans celui d’abuseur… Aujourd’hui, je sais. Pourquoi cette attirance… Je me suis perdu et retrouvé. J’ai revécu un moment d’une intensité irréelle. Pourtant, lorsque je l’ai vue, si blonde, si fragile, si belle, j’ai su qui elle était. Je ne pourrai jamais oublier cette amitié bessonnière. J’ai cru me regarder dans un miroir…

Deux gardes l’escortaient. Elle m’a lancé un dernier regard. J’y ai lu un amour indéfectible. Une promesse qui dépassait le temps. Pourtant son temps à elle était compté. Elle serait exécutée dans trente jours. Pour sorcellerie. Sa blondeur et sa douceur ne convenaient pas à ce monde. Je lui ai crié que je ne l’oublierai jamais. Que je la retrouverai où qu’elle soit. Pour toujours. À jamais. Oui, à jamais.

 

23 février, nuit.

 

Le sommeil ne me trouve pas. Je reste seul avec moi-même. Et elle. Mon double d’un autre temps. Je m’observe dans le miroir de cette salle de bain à la couleur fadasse : quelques cheveux blancs dans mes cheveux blonds même si au fil des ans, ils deviennent rares. Je ferais mieux de prendre quelques kilos. Suivre quelques cours de musculation. Étrangement, en ce jour, je lui ressemble. Même si je dois solliciter mon imagination. Il me reste des traces d’elle, c’est indéniable.

 

24 février, à l’aube.

 

Je n’ai pas dormi. J’ai beaucoup réfléchi. Cela a servi à quelque chose : je comprends. Je suis partagé entre une tristesse mélancolique et un espoir insensé. Manon n’est pas ma sœur jumelle et ne le sera jamais. Si j’ai cherché dans ses traits ou dans les autres femmes que j’ai aimé, celle à qui j’ai promis le souvenir éternel, cela ne doit pas m’empêcher de vivre. Et si une parcelle d’amour de ma sœur s’y loge au fil des temps, à moi de le voir en cadeau et non en punition. J’ai prié pour elle, cette sœur d’un temps passé. Elle est en moi. Je ne trahis pas ma promesse…

Je n’irai pas travailler. J’ai besoin de me ressourcer. De réfléchir. Encore.

 

24 février, début de soirée

 

J’ai relu mon carnet. Avec détachement. J’ai même cherché sur internet. C’est évident : j’étais clairement sous l’influence de l’hypnose…  Tous ces anciens mots français assassinés utilisés comme si une partie de mon esprit avait disparu dans les méandres d’un passé ignoré… Mon âme était-elle à la recherche de mon autre ?

Aujourd’hui, j’ai la réponse à mes questions. Je comprends. Ma promesse ne peut en rien m’annihiler. Et aimer ne la brisera pas !

Je prie. Pour elle. Pour moi.

 

24 février, nuit noire.

 

Je suis crevé. Et pourtant, je n’ai jamais autant ressenti une telle excitation. Je ne saurais pas dire quand exactement cela s’est passé. C’est difficile à expliquer. Comme si j’étais libéré d’une dette quelconque. Ma jumelle a été condamnée sans que je puisse changer le cours de son destin. Mon impuissance n’est pas une faute. Ma promesse n’est pas une excuse ou un dédommagement quelconque. J’ai ressenti tout d’un coup une sorte de bien-être, comme une enveloppe d’amour, comme si « on m’autorisait ». À quoi ? À vivre. À aimer. Et j’ai choisi de prendre fermement cette autorisation et même d’y voir une bénédiction !

Aujourd’hui, oui aujourd’hui, ma vie va changer…

 

25 février

 

Ce soir, nous partons Manon et moi : quatre jours en amoureux. Cela nous fera du bien.

 

2 mars

 

J’ai dit adieu à Nestor. Il ne me manquera pas. J’admets par contre qu’il a effectué du bon boulot ! Je me sens divinement bien : est-ce le changement d’air de nos vacances ou la présence de Manon à mes côtés, je ne sais… Pour la première fois, j’ai dépassé le cap des trente jours. J’ai eu une pensée de tendresse envers ma bessonne, comme j’ai décidé de continuer à l’appeler. Cet ancien mot à la George Sand est comme un fil d’or entre nous, à travers le temps. Aujourd’hui, j’ai ressuscité des mots et mis mon âme en paix…

 

 

PS : Ce texte comprend 22 mots supprimés par l'Académie Française. À vous de les retrouver, si le cœur vous en dit. Pour vous aider en voici la liste : ICI

 

* « L’expression « Il reste » : Reste, sans doute considéré comme impersonnel est parfois laissé au singulier et ne constitue pas de faute, bien que le pluriel est plus courant.  En ancien français, « il » impersonnel reste souvent non exprimé. » (Grévisse – Le Bon Usage).

 

17:00 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES*, TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

09 mars 2015

Sur le rebord de la cheminée

couple, ancètre, objet inanimé

By Christian Schloe

 

Elle nous avait déposés, là, tendrement, nous semble-t-il, sur le rebord de la cheminée. Nous n’étions pas visibles. Pas cachés non plus. Pour nous, c’était la preuve qu’elle nous accordait une certaine importance dans sa vie. Elle nous avait mis dans un beau cadre. Même qu’elle l’avait acheté exprès. Peu de temps après, un autre cadre était venu nous rejoindre. Un couple, également. Nous les connaissons, naturellement. Nous savons tout d’elle. Par contre, nous ne savons pas si elle les avait déposés à nos côtés pour que nous soyons moins seuls ou si c’était pour elle, se sentir entourée.

 

D’où nous sommes, nous voyons tout. Nous entendons tout. La maison respire et il nous semble que nous en sommes le cœur. Parfois, nous avons la vague à l’âme, expression si jolie et si douloureuse. Suffit d’un coup de swiffer, le plumeau magique, pour nous dégriser. Nous revenons à la vie. Pourtant, de plus en plus souvent le geste demeure distrait. Comme s’il n’existait que pour enlever la poussière et non, pour nous laisser en état de priorité. En état impeccable. D’une vie au présent.

 

Il faut l’accepter : nous sommes délaissés, nous, qui d’heure en heure, veillons. Nous sommes si heureux lorsque nous l’écoutons chantonner même si le rythme n’y est pas toujours, heureux lorsque les bouchons de champagne montent au plafond et que dégoulinent de fines bulles dorées le long des flûtes, nous tremblons d’impuissance face aux colères et avons l’âme déchirée devant de longs sanglots. Nous n’avons jamais été aussi vivants que, là, dans ce coin obscur de la cheminée…

 

Nous n’avons que les murmures du cœur pour nous faire entendre, et ils sont si doux, si précieux qu’ils ne peuvent être compris que par une oreille attentive, un cœur à l’écoute... Oui, parfois, nous avons l’impression de ne plus exister. Elle ne nous regarde plus. Elle nous a balayé de son quotidien, trop soucieuse du futur, à peine du présent qui file sans scrupule. Et pourtant, oui, pourtant, sa vie est notre chef d’œuvre en quelque sorte. Un jour, elle aussi, disparaîtra de ce monde réel. Et nous serons probablement enlevés pour un ailleurs, pour un oubli éternel. Il faut avouer que nous n’avons pas été présentés aux jeunes. Ces ados de la maison qui passent, nez en l’air, sans un regard, qui ne pourraient dire qui nous sommes, alors que le même sang coule dans leurs veines. Nous serions bannis qu’ils ne remarqueraient rien ! C’est l’apanage de la jeunesse : ne s’inquiéter de rien. De ce qui vit avant eux, de ce qui vivra après eux.

 

Oui, elle nous a oubliés. Ne nous voit plus. Ne nous parle plus. Nous sommes transparents. Et pourtant, nous sommes bel et bien présents. Dans ce beau cadre et partout à la fois. Nous, ses arrière-arrière-grands-parents, veillons. Que nous soyons dans un coin sombre ou non, n’y changera rien. Et puis, qui sait ? Un jour, peut-être, nous rejoindra-t-elle, sur le rebord d’une cheminée…

 

22:50 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES*, TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

Reflets d'âme

âme, miroir, aimer, reflet

By Jasmin Junger

 

 

 

J’ai l’esprit embué. C’est fréquent. Mais plus encore aujourd’hui. Je me suis levée la tête dans le cake. Je suis une femme polie : j’aime pas dire de gros mots. Ou alors, juste pour faire genre. Pour prouver que vraiment, vraiment, je suis fâchée. Il faut avouer aussi que j’aime me montrer à mon avantage. On ne se refait pas… et puis, je suis arrivée à un âge où le temps grignote notre apparence alors que nous, nous ergotons sur chaque minute qui passe. Je cours tout le temps. Tout le temps, parce qu’au moins, cela signifie que je suis vivante. Que je suis toujours dans le coup.

 

Je suis une hyper woman et fière de l’être ! Alors, mon miroir, c’est le reflet de mon âme. Il me raconte encore de jolies choses. Bon, d’accord, c’est à grand coup de crèmes bien chères et une palette de couleurs qui rendrait n’importe quel peintre fou de jalousie.

 

Ainsi, aujourd’hui matin, lorsque j’ouvre un œil à ma rencontre et que je ne m’y trouve pas, je reste bêtement à ne pas me regarder. Il n’y a que du flou. Point de buée ! J’ai du brouillard dans ma tête. La tentation de redescendre et d’avaler un remède miracle me talonne. J’oscille entre me remettre au lit et jouer à faire semblant. Parfois, ça marche… Mais voilà… je suis une femme raisonnable. Bien trop raisonnable. J’asperge mon visage d’eau fraîche, je l’essuie avec un coton « spécial beauté » afin de ne pas abîmer la délicate peau en dessous des yeux. Je ne veux pas avoir de cernes ! Ou tout du moins, juste « limiter » les dégâts. Oui… je suis arrivée à un âge où je dois limiter la décrépitude. De jour en jour, de plus en plus. C’est la vie.

 

Je vieillis.

Paraît que je vieillis bien...

C’est ce qu’ils disent. Les autres. Et lui, mon beau miroir.

Mais aujourd’hui, il me trahit. Rien, je ne vois rien. Ou plutôt, si, mon regard se pose sur cette affiche avec une Bimbo censée se trouver derrière moi. Je n’y suis plus. Je dois être dans mon lit et je cauchemarde. J’ai bu trop de vin, hier. Je palpe mon visage en ouvrant grand les yeux. Mais, non, toujours rien. Ma main tremble. Encore plus lorsque je touche cette « glace glacée ». Et cette pensée idiote sur un jeu de mots improbable m’avale. Comme ça. Tout en grand. Entièrement. D’un coup.

 

J’y suis et n’y suis plus. C’est étrange. Il fait tout noir avec un hublot. Je m’y hisse et découvre une drôle d’affiche : celle d’une drôle de femme avec un drôle de sourire qui semble dire une drôle de citation : « Être ou ne pas être une Bimbo ». J’ai un pincement au cœur ou plutôt un coup de poing au ventre. J’hésite entre le descriptif, mais je sais que je ne dois pas m'y attarder comme si « quelqu’un » dirigeait mes pensées. Cette violence physique évoque en moi des bribes de conversation. « Mais non, t’es pas grosse », « allez, arrête, si t’es bien », « Mais non, elles sont pas énormes tes cuisses, je les trouve belles, moi », « Tu as maigri ? Cela te va bien »… et curieusement, les réentendre me chiffonne…

 

Je regarde autour de moi. Tout ce noir ! Je voudrais voir apparaître un filet de lumière. Et la lumière fut ! Cela me fait rire. C’est magique. C’est absurde. Est-ce que je rêve ? Mais, je sais naturellement que je ne rêve pas ! Je sais où je suis : je suis derrière ce fameux miroir.

 

Ma peur flirte avec des sottises : « Et si Jean se rasait ? Et me voyait ? Comment se sentirait-il en moi ? ». Est-ce que je vis toujours ? Est-ce ça mourir ? Je voudrais un tronc d’arbre. Un chêne. J’ai besoin de me ressourcer. De trouver de la force. Un beau feuillu vient se blottir délicatement derrière mon dos. Cela fait du bien de s’appuyer sur ceux qui comptent.

 

J’aurais dû m’appuyer sur moi lorsqu’il en était temps. Je me suis seulement reposée sur « mon moi » des autres. Je me suis désertée. Je me suis perdue. J’entends ma voix me susurrer à l’oreille un secret : « si je suis là, c’est pour me retrouver. Peut-être m’apprivoiser ? Et pourquoi pas… m’aimer ? » Cela me semble tellement simple !

 

Il y avait longtemps que je ne m’étais plus entendue. Il y avait longtemps que je ne m’étais plus écoutée. J’avais oublié que ma petite voix était si douce. D’habitude, je ne comprenais que des ordres : « mange pas tant, arrête : tu vas grossir, tu as vu toutes les rides autour des yeux ? Qu’est-ce que tu es moche »… Elle n’arrêtait jamais. Même que souvent je rêvais de maisons qui s’effondraient sans me douter que c’était moi qui tombais.

 

L’arbre, mon nouvel ami, m’a rendu ma voix. La vraie. Celle qui me veut du bien. Je voudrais retrouver mon reflet et repartir de l’autre côté. Ma place n’est pas ici. Mais où est-elle donc ? Il est si difficile de se trouver…

 

Alors, je réfléchis. Que suis-je devenue de ce que je désirais être ? Je me souviens de ce que je pensais lorsque j’étais du « bon » côté : j’avais l’impression d’être à l’aube de la fin. J’avais peur. Est-ce qu’être derrière le miroir, c’est rencontrer la mort ? J’attends. Mais heureusement, point de faux à mes côtés. Cela me fait rire. Ma gaité éclate sur des murs qui n’en sont pas : je me les suis inventés. Ils claquent en mille morceaux et dévoilent une longue plaine avec des coquelicots. J’avais oublié combien je les aimais. Ai-je oublié d’autres choses aussi importantes que ces pavots des champs ? Les cerises… Pour avoir une jolie bouche rouge et embrasser son premier amour…

 

Je me regarde en dedans et je découvre de belles choses que j’avais oubliées. Elles étaient là, toujours. Pourquoi les ai-je maquillées ?

 

Je veux. De l’espace. De la tranquillité. De la sérénité. Un banc se propose aimablement. Cela ne se refuse pas. Je ferme les yeux et je vois tout. Tout ce que je n’ai pas voulu voir, ce que j’ai occulté. C’est ainsi. C’est pas ma faute. C’est la faute à personne. Je n’aurais pas pu faire autrement. J’ai fait comme j’ai pu. Je l’accepte. Je me pardonne même s’il n’y a rien à pardonner.

 

Ma tête tourbillonne. Les idées valsent. Le cœur est en émoi. Je me sens bien. Je suis heureuse. Je suis. Donc j’existe. J’avais oublié. Maintenant, je me souviens.

 

J’ouvre les yeux et découvre une jolie femme. Elle me sourit. Comme elle est belle ! Comme je suis belle ! Yeux dans les yeux, je promets à mon reflet : « toi et moi, on a encore beaucoup de choses à vivre. ». Je me regarde, m’envoie un baiser. Et dans un léger rire d’insouciance, je me déclare : « tu sais que j’t’aime, toi ».

 

 

À toutes ces femmes, si belles et qui l'oublient...

16:28 Écrit par Rachel Colas | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

Plus qu'une couleur - Court récit

Orange, lettre,

 

Un choc. De couleur. Orange. Une couleur que j’exècre. Est-ce pour cela que mon œil a été attiré, qu’il s’est posé incertain sur vos épaules menues ? Mon cœur a tressauté pris en flagrant délit de tromperie envers moi-même. J’étais hypnotisé, en attente d’un profil que j’espérais doux. Je ne fus pas déçu, il était loin de mes espérances ! Je ne savais pas qu’il en existait d’aussi beaux, d’aussi tendres ! D’un mouvement félin, vous vous êtes déplacée : attentive à la vague de livres qui déferlait devant vous. Je me suis approché à pas de loup. À vrai dire comme un automate. Sans réfléchir. Je devais vous voir. Il me fallait découvrir votre visage. Entièrement. De face. En prendre possession et même l’apprivoiser.

 

Sans honte, sans pudeur, je vous ai scruté : j’ai happé la naissance d’un sourire à la lecture d’une quatrième couverture. Vous avez reposé comme à regret ce livre. Je me suis promis de l’acheter en souvenir de ce sourire capturé en toute impunité.

 

Et puis, vous avez levé les yeux vers moi. Probablement que mon regard vous a éveillé à moi comme si vous m’apparteniez. Comme si vous viviez pour moi. Comme s’il n’y avait que nous deux. Oui, nos regards se sont croisés. J’ai découvert des yeux verts. Sombres. J’aimerais tant y ajouter de la lumière mordorée ! J’en ai le pouvoir. Pour vous. Peut-être pour nous. Je ne sais. Ou plutôt, je sais, mais je tarde le moment de vérité. Le plaisir doit perdurer…

 

Votre sourcil gauche s’est levé. Interrogateur. Quelque chose en moi s’est brisé pour mieux renaître. C’était bouleversant. Le temps s’est arrêté. Il est devenu palpable. Mes lèvres se sont élargies comme une fleur éclot aux premiers rayons de soleil, en douceur, avec confiance. Je vous ai offert mon meilleur moi. Je l’avais oublié. Je m’étais oublié. Il y avait longtemps… Oui, longtemps que je n’avais plus souri. Depuis son départ pour toujours… d’elle. D’elle que j’aimais par-dessus tout.

 

Elle est partie loin, là où j’irais un jour. Comme chacun de nous. Mais, mon heure n’est pas encore venue. Alors j’attends. Je suis venu ici, parce qu’elle était amoureuse des livres et que sentir cette encre et ce papier nouveau me plonge dans sa pièce préférée : celle où les bouquins décident de leur place, où ils font la loi, où ils ouvrent la porte sur un monde inconnu, du merveilleux au pire. Du pire au meilleur. Oui, j’avais perdu le sourire...

 

Aujourd’hui, vous me l’avez rendu. Gênée - peut-être troublée ? - vous avez détourné le regard. Et moi, j’ai gardé sur mes lèvres, le sourire. Ce sourire que je vous ai confié. Que vous avez effleuré et que par timidité, vous n’avez pas voulu garder. Je l’ai laissé sur mon visage, ce sourire. Et je suis reparti avec. Il ne me quittera pas. En souvenir de vous. En souvenir d’elle. Et je vais vous dire une confidence : la couleur orange vous va à ravir. Et je pense même qu’elle va devenir ma couleur préférée…

 

12:32 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

06 mars 2015

C'est pas ma faute à moi ! - Texte à mettre en musique

C’est pas ma faute à moi,

 

C’est pas ma faute à moi,

Si dans ma vie, y a du bordel

J’ai perdu l’essentiel

Je suis en plein désarroi

            S’il te plaît, reviens- moi !

 

C’est pas ma faute à moi,

La fête n’est plus une amusette

Mon âme a pris la poudre d’escampette

Je n’ai plus la foi

            S’il te plaît, reviens- moi !

 

C’est pas ma faute à moi

Je vois tout en gris

L’amusement s’est évanoui

Je n’ai plus de joie

            S’il te plaît, reviens- moi !

 

C’est pas ma faute à moi

C’est sa faute à lui

C’est toujours la faute d’autrui

Je suis aux abois

            S’il te plaît, reviens- moi !

 

C’est sa faute à lui

Même qu’il est triste

Mais maintenant, je sais qu’il existe

Et je ne l’oublierai plus, celui que j’ai tant maudit

            S’il te plaît, reviens-moi !

 

Voilà, c’est dit : mon ange gardien boit

Faut que je retrouve en lui la foi

Le prendre par la main

Et changer notre destin

            Changer notre destin

           

ange, alcoolique, musique

Vu sur facebook

Petit clin d'oeil à Evy, pour notre fou-rire "virtuel".

17:00 Écrit par Rachel Colas dans *TEXTES A METTRE EN MUSIQUE* | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

03 mars 2015

Acte manqué

plume, lapsus, écriture, clavier

by Rafał Olbiński

 

 

Ma plume a trébuché

Elle m’a ri au nez

Lorsque je lui ai demandé

Où elle avait trouvé

De tels mots hors pensées.

 

Avec insistance

Je l’ai suppliée

D'expliquer son arrogance

À mon égard.

Dieu qu’elle était peu aimable !

 

Lapsus Calami* est devenu son ami

Et par malheur, mon ennemi

Lorsqu’il prit le pouvoir

Sur mon savoir.

Quel comportement détestable !

 

J’ai appelé à l’aide

Ma mémoire floutée

Même qu’elle se sentait bafouée.

Elle m’a promis, gênée

Plus jamais de lapsus calami !

 

Ma plume jura « Nulla dies sine linea* »

 A contrario pas le moindre mot

D’un éventuel faux pas.

Elle refusait son Mea Culpa*

Et se protégeait, poule mouillée !

 

De rage, je la rangeai

Et me mis fébrile à mon clavier

Pour de nouvelles histoires, inventer

C’était sans compter

Sur l’ami, Lapsus Clavis.

 

Ce fut le retour du naturel au grand galop

Pour un concerto de trémolos

La morale de cette histoire

Est qu’il faut toujours croire,

Au meilleur de soi et garder espoir.

 

 

* Nulla dies sine linea = Pas un jour sans une ligne

*Mea Culpa  = c’est ma faute. Faire son mea culpa = admettre ses erreurs.

*Lapsus Calami : erreur de plume. Emploi involontaire d’un mot pour un autre, en écrivant (à la main)    

* Lapsus Clavis : emploi involontaire d’un mot pour un autre, en écrivant sur son clavier.  Faute de frappe.

 

15:16 Écrit par Rachel Colas dans ÉMOTIONS POÉTIQUES, Jeux de mots | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

02 mars 2015

Rendez-vous

Comme chaque année, je me rends au même rendez-vous. Pas question d’oublier ! Ni de le rater. C’est devenu un rituel. Pourtant, cette fois-ci, le rendez-vous a été reporté au lundi. Question de facilité. De gestion d’agenda. Il faut dire aussi que c’est le dernier jour. La chance ultime de s’y rendre. Et je me demande avec du recul, au vu de cette excellente journée, si ce n’est pas le meilleur jour finalement ? Je risque de récidiver…

 

Vous avez deviné, n’est-ce pas ? Et puis on en a assez parlé au journal… C’est aujourd’hui le dernier jour de la foire aux livres de Bruxelles. Un bon bain dans la littérature, la culture, l’imaginaire et surtout, une foule de passionnés de lecture !

 

Cette année, point de romans : j’en ai encore une flopée en attente de lecture sur ma liseuse. Par contre, le dernier jour est le jour des bonnes affaires : certains stands, afin de ne pas devoir reprendre les invendus, bradent les prix, littéralement, si j’ose dire... J’ai donc pu acquérir « le bon usage » - ultra complet - de Grevisse à moitié prix au lieu de cent euros. Faites votre calcul... J’ai craqué : une pareille édition ne se refuse pas… Par contre, je n’aurai plus d’excuses si je laisse des coquilles dans mes textes. Glups ! Allez hop : au revoir Perfection ! Nul n’est parfait, et c’est heureux, sinon ce serait trop lassant !  

 

Un petit livre rose s’est glissé dans mes mains. En le feuilletant, je suis tombée (par hasard ?) sur la locution « Nulla dies sine linea » soit « pas de jour sans écrire une ligne ». J’avais justement écrit cette phrase dans mon journal d’écriture où je note ce qui me passe par la tête : des mots, des morceaux de phrases, des idées, parfois des gribouillis même si je n’ai aucun talent pour le dessin. Toujours est-il que j’ai décidé d’y voir un signe. (On ne se refait pas !).

 

Et puis, chez Grasset, j’ai déniché le livre qui restait dans le coin de la tête en espérant le commander dès qu’il serait disponible. Il s’agit du livre de Marceline Loridan-Ivens, « Et tu n’es pas revenu ». J’ai eu un coup de cœur pour l’auteure suite à une interview. ICI. Une sacrée personnalité ! Respect pour cette femme ! Envie de découvrir son histoire d’amour et de courage pour la vie… Je me réjouis de baigner dans le silence et de plonger dans son récit…

 

Ensuite, un livre que je réserve à ma coauteure Anaïs Valente, toujours en centre de rééducation. Elle progresse de jour en jour… Elle adore ses chats. Elle aime comme moi l’art-thérapie. Lorsque j’ai vu ce livre, j’ai pensé à elle, immédiatement. Encore un signe ? Oui !

 

Et le dernier : « L’agenda du reste de ma vie ». J’ai trouvé le titre amusant, parce qu’il me renvoie à moi-même. À tout ce que je veux encore faire. Vivre. Apprendre et… le temps qui passe. Je l’ai également feuilleté, délicatement comme tous les livres. Car ils sont fragiles et robustes en même temps. Ils s’adaptent tout simplement à leur lecteur. Le saviez-vous ? Ils sont magiques les livres, ils vous connaissent parfois mieux que vous. Ils s’adaptent. Les pages s’effeuillent à votre rythme.  Ils sont votre reflet et parfois pas celui que vous désireriez… Dans ce livre, j’ai découvert une analogie avec le Petit Prince de Saint Exupéry. Des phrases piquées au hasard qui me faisaient un pied de nez. Décidément !

 

Une journée pleine de pépites en compagnie d’une amie très chère. Une journée placée sous le soleil – on a même pu éviter notre drache nationale et déguster un cupcake devant un bon café serré - juste le temps de souffler et de reposer nos épaules du poids des livres… (Merci Grevisse !).

 

Chaque année, c’est pareil. On achète, on découvre nos livres mutuellement, on demande l’avis de l’autre, on partage nos coups de cœur, entre rires, taquineries et discussions pseudo-sérieuses. Un moment entre amies. Une journée comme je les aime. Bon. Et maintenant ? C’est quand qu’on va à Redu ? ;-)

 

foire, livres, grevisse,

20:57 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES* | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

01 mars 2015

The sound the silence

enjoy the silence, musique, note, inspiration

 Une image, une émotion, un texte...

 

 

L’inspiration s’était enfuie comme ça, d’un seul coup.

Il la chercha un peu partout

Le silence en avait profité pour s’imposer

Le bruit s’en était encouru, au loin, vexé

 

Du coup, les partitions se passaient des violons

Et les longs sanglots

N’avaient plus de mots

Car sur le cœur, ils en avaient gros

 

Les notes formaient un brouhaha

Le musicien en avait laissé tomber les bras

Qu’allait-il devenir

Si elles ne voulaient plus se souvenir ?

 

Elles étaient lasses

À croire qu’elles étaient dans une mauvaise passe

Lasses d’attendre qu’une oreille attentive

Les compare enfin à une douce symphonie

 

En tombant, elles s’étaient emberlificotées

Patiemment, le compositeur les accrocha

Une à une, en queue de chat

Priant pour retrouver sa divine portée

 

Hélas, la mélodie s’en était allée

Laissant un air entêtant dans un coin de sa tête.

Pour le consoler, ou se faire pardonner

Les notes jouèrent à la devinette

 

Sur cette entourloupette,

La croche sortit de sa cachette

Donna la cadence en toute confidence

et enfin, résonna la musique du silence...

16:41 Écrit par Rachel Colas dans ÉMOTIONS POÉTIQUES, Poésie Allégorique | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |