20 mars 2015

Rencontres

folon, mer, anniversaire, PNL

Photo prise à Knokke-Heist en décembre 2007

 

 

 Aujourd’hui, j’ai quarante ans. 

Je suis désormais une quadragénaire et je HAIS ce mot ! Il rime trop avec « dégénère », « mégère », « mémère ». Il me cantonne dans une catégorie que je refuse… Pourtant, voilà, aujourd’hui : c’est mon anniversaire et j’ai quarante ans.

J’ai décidé de me consacrer cette journée. Seule. Histoire de dresser le bilan. Histoire de me donner un nouvel élan…

 

J’ai choisi la mer du Nord. À Knokke-Heist. Je profite pour dire mes adieux à mon cher Folon* de plus en plus ensablé… Trop souvent seul à contempler la mer, continuellement bercé par les comptines du vent, taquiné par le ressac des vagues… Le mouvement tantôt doux tantôt violent de la vie…

 

Je m’assieds maladroitement sur ma veste, un peu à l’écart, derrière lui, sur le sable encore légèrement humide. J’ai un pull en laine, il me faut bien ça. Le vent est « cru » comme on dit chez moi. Tantôt, bientôt, j’irai prendre un thé. Bouillant. J’en frémis déjà de plaisir.

 

Soudain, au loin, une tache de couleur. Du rouge. J’ajuste mon regard. Je ne veux pas de lunettes. Pas encore. Ce serait comme une défaite. Une larme vient se blottir dans le coin de l’œil : je ne veux pas qu’elle s’en échappe. Désobéissante, elle glisse doucement le long de ma joue. À cause du vent, car ma vision est parfaite. Une petite voix me souffle « presque parfaite ». Je la fais taire d’un haussement d’épaules.

 

La silhouette rouge s’approche. Je la vois mieux. Elle se dirige vers moi ni trop vite ni trop lentement. Je discerne les longs cheveux blonds dorés remontés en une longue queue de cheval. Le vent danse avec ses boucles, certaines, hors d’haleine, en profitent pour s’échapper et encadrer son fin visage.

 

Elle se tient maintenant devant moi : je découvre d’immenses yeux verts. Elle me fait penser à mon héroïne préférée lorsque j’étais petite : Martine. Aujourd’hui, c’est « Martine à la plage ». Je souris intérieurement. Ce sourire effleure mes lèvres et vient se déposer en grand sur ma bouche comme une caresse : la petite fille me renvoie mon sourire.

 

Sans y avoir été invitée, la petite fille s’assied à mes côtés. Je lui fais une place sur ma veste.

Notre silence est complice : nous écoutons le vent, admirons l’écume des vagues d’un blanc de plomb aux reflets parfois argentés. Comme à regret, elle lâche la mer du regard préférant tout d’un coup se concentrer sur moi. C’est quelque peu gênant.

Je brise le silence :

- « Comment t’appelles-tu ?

- Tu sais bien. Tu ne me reconnais pas ?

- Si… si bien sûr que si ! Pardon, tu es jolie…

- Est-ce que je deviendrai aussi belle que toi ? » me rétorque-t-elle

 

Je suis flattée. Je me dis que c’est un beau cadeau d’anniversaire. Je ris silencieusement. Je ne veux pas l’effrayer. Elle me regarde encore. D’un air grave. Trop sérieuse, cette petite fille…

- « J’en suis certaine !

- Es-tu heureuse d’être la personne que tu es aujourd’hui ? »

 

Si jeune ! Et de si graves questions ! Je réfléchis. Je ne veux pas lui répondre n’importe quoi. Elle mérite la vérité. La vérité pure, pas celle d’un adulte trop poli.

- « Oui. Je pense que j’ai fait les bons choix au bon moment.

- Tu ne regrettes rien ? »

 

Je l’observe à mon tour. Je découvre au-delà de son visage trop sérieux pour son âge une pointe de malice dans son regard vert. Cela me plaît. Dédramatise cette étrange conversation.

- « Non. Je n’ai aucun regret, je suis heureuse. »

 

Prise d’une impulsion irrésistible, je la prends dans mes bras. Elle s’y blottit comme pour emmagasiner ma chaleur. Je hume son doux parfum. Il me rappelle mon enfance. C’est loin. Et pourtant, c’était hier. Nous passons un long moment à nous bercer. Je me sens en paix. Je ne regrette rien et il me reste des milliers de choses à vivre ! Cette rencontre m’a permis de m’en apercevoir enfin ! Je la serre un peu plus contre moi, un « merci » éclot entre nous deux. Rien n’a été prononcé. Tout est dit. Elle relève la tête et me sourit. Elle est craquante !

 

La petite fille se lève, ôte le sable de sa jupe. Elle s’en va, fait quelques pas puis se retourne pour m’envoyer un baiser du bout des doigts. Je l’accueille le cœur léger. Il m’accompagnera tout au long de ma vie, je le sais.

 

J’ai l’impression fugace que cette rencontre n’a jamais existé. Aurais-je rêvé ? Mais je sais pertinemment bien que non. Je viens de recevoir un présent formidable et ne peux y mettre des mots dessus. C’est peut-être ça les plus beaux cadeaux ? Ceux que l’on tient secrets, que l’on garde jalousement pour soi…

 

Je suis frigorifiée. Je suis restée plus longtemps que je ne le pensais. Je jette un dernier regard à Folon. Le pauvre, on ne voit plus que sa tête ! Il me renvoie à la vie qui passe et qui malgré les coups du sort, nous fait tenir encore et encore jusqu’à notre dernière heure, notre dernier souffle. Notre ensablement à nous… inévitable.

 

J’entre dans le premier salon de thé trouvé. J’ai de la chance : il est douillet et accueillant. Une douce odeur de chocolat m’enveloppe. C’est comme si l’on m’avait jeté un châle sur mes épaules crispées par le froid du vent du Nord. Je décide de prendre une table face à la mer, l’unique placée contre un radiateur. J’y colle les jambes et me frotte énergiquement les mains. Vite, un chocolat chaud ! J’ai besoin de tendresse. Le chocolat, c’est toute mon enfance. J’aurais dû inviter la petite fille, mais elle ne m’en a pas laissé le temps… Peut-être un jour la reverrai-je, mais au fond de moi, je sais bien que non…

 

Je reçois un grand bol fumant, quelques biscuits gourmands l’accompagnent, moment de plénitude. Et je me souviens pourquoi je suis ici : c’est mon anniversaire. J’ai quarante ans. Aujourd’hui.

 

Une dame entre. Elle doit avoir une bonne vingtaine d’années de plus que moi. Peut-être même davantage. Le temps a laissé une légère empreinte sur son visage, mais il l’a délicatement posée. Le temps est un artiste.

 

Elle est belle. Je ressens comme une pointe de jalousie envers cette inconnue sereine. Elle savoure une tasse de thé bouillant. J’aime la manière dont elle se tient, le regard qu’elle porte sur l’horizon. J’aime la façon qu’elle a d’enlever son foulard, de sortir de son sac, un carnet puis un crayon. Cette femme dessinerait-elle ? Je l’envie encore plus. Moi qui rêve de posséder ce talent !

 

 Elle remarque que je la dévisage, m’adresse un sourire lumineux. Je rougis.

- « Votre chocolat est-il bon ? »

Surprise, je reste sans voix. J’acquiesce d’un mouvement de tête. Elle fait mine de ne pas remarquer mon trouble :

- « Quel instant merveilleux d’être ici, ne trouvez-vous pas ? »

Je n’ai pas le temps de répondre que la porte s’ouvre sur des éclats de rire. Un couple et trois gamins. Le plus petit se jette sur une banquette non loin de nous. Ses yeux brillent. Le salon de thé prend une autre allure : de douillet, il devient joyeux. Il suffit de quelques personnes dans un lieu pour que soudain tout s’illumine. La famille prend place, les enfants ramenés gentiment à l’ordre, passent commande en cœur. J’entends les mots « crêpes » et « chocolat ».

 

La belle dame m’envoie un clin d’œil complice. J’aimerais lui ressembler lorsque j’aurai son âge. Je me dis que cela doit être réalisable, il suffit d’y veiller. Que tout est possible, il suffit de le vouloir.

 

Et puis, je me souviens, c’est mon anniversaire : j’ai quarante ans aujourd’hui...

 

Dans le train qui me reconduit chez moi, j’ai collé ma joue sur la vitre froide. Je ressens ce qu’on appelle une « bonne » fatigue due sans doute à l’air iodé de la mer. L’ondulement des wagons me plonge dans une bienveillante torpeur. J’y suis rejointe par la petite fille de la plage et la dame du salon de thé. Un voile se déchire. Je comprends tout. Une bouffée de bonheur m’envahit : la petite fille que j’étais, m’a rendu visite : j’ai pu la remercier de ce que je suis, grâce à elle et la dame est celle que je serai dans quelques années...

 

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. J’ai quarante ans et j’ai reçu le plus beau cadeau qu’il soit.

 


 

La statue se trouve désormais à la Fondation Folon

Ferme du Château de La Hulpe
Drève de la Ramée 6 A
1310 La Hulpe

 

Texte retravaillé sous les conseils de Magali, la plume de lune, que je remercie.

 

17:00 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (5) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

Commentaires

Bonsoir,

c'est joli...est-ce un premier jet ?

Écrit par : Myrtille | 20 mars 2015

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Merci. Oui c'est un premier jet comme la plupart des textes présents sur le blog...

Écrit par : Rachel | 21 mars 2015

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Ok... je me suis amusée à le "corriger". C'est un moyen de me détendre. Si cela vous dit et sans prétention aucune, je vous l'envoie.

Vous êtes l'amie de Valérie, je vous avais beaucoup lue déjà.

Bon w-end.

Écrit par : Myrtille | 21 mars 2015

Avec plaisir ! On peut toujours s'améliorer et surtout grâce à des critiques constructives, très précieuses ! Je vous ai envoyé un mail. Merci.

Écrit par : Rachel | 22 mars 2015

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Très joli en effet,... Si on était sur facebook, je dirais simplement " j'aime" ou "+1" :-)

Écrit par : Roland | 13 avril 2015

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