17 mars 2015

Distraction

 

Pour ceux et celles qui me suivent sur ma page Facebook "L'art de réaliser ses rêves", je suis certaine que vous savez à qui s'adresse ce texte et son origine.

D'une certaine après-midi où je suis ressortie en compagnie du mot "distraction", lequel n'a cessé de retentir inlassablement dans mon esprit, avec ce besoin impérieux de coucher certains mots et enfin, accoucher de ce texte...

 

Accident, voiture, piéton, distraction

Equilibrium by yoguy108 (Guy Amir)

 

Aujourd’hui, promettait d’être un bon jour. Celui à retenir de la semaine. C’était évident : j’étais en congé. Toute une journée pour moi toute seule ! Liberté chérie quand je te tiens, je m’agrippe à toi ! J’avais prévu d’acheter de la peinture : rafraîchir le living était ma dernière lubie. Ça sentait bon le printemps. Une envie de changement me tenaillait. Il faisait bon vivre !

 

J’entrais dans ma nouvelle voiture. Ni trop grande, ni trop petite. Facile à garer avec le juste confort. Pas du luxe, mais assez pour que je m’y sente bien. Je l’avais depuis peu. Facile à manœuvrer, je ne regrettais pas mon achat coup de cœur. Le magasin « Be Color » était à peine à une demi-heure de chez moi. Je connaissais la route sur le bout des doigts. Je l’avais tellement empruntée que j’aurais pu conduire les yeux fermés !

 

Toujours pressée, je m’engouffrais dans ma voiture, sac en bandoulière jeté à la va-vite sur le siège arrière, lunettes noires en serre-tête au cas où : le soleil était encore bas et éblouissant, ceinture de sécurité bouclée, un automatisme auquel je ne dérogeais jamais et enfin, mon petit plaisir ultime : la radio. Aujourd’hui, je ne ressentais aucune envie d’écouter mon MP3. Je désirais me laisser surprendre par la sélection de Radio Blabla. Je démarrais prudemment : les gens passaient comme des fous dans ma rue ! En général, j’étais du genre calme. Pas d’excès de vitesse même si parfois, la musique excitait mon pied sur l’accélérateur plus que de raison…

 

J’augmentais le volume au son d’une de mes chansons préférées : « Does you mother know » du groupe mythique Abba. Je me sentais merveilleusement bien. J’avais l’impression d’avoir des ailes qui me poussaient dans le dos ! Lorsque soudain, la musique fut interrompue par l’info route : pourquoi fallait-il que ces consignes de sécurité coupent l’émission au meilleur moment avec en plus un taux de décibel irritant ? Comme si on ne les entendait pas suffisamment ! Je me sentais contrariée et dérangée par cet appel à la prudence dont je n’avais que faire ! Je ne voulais qu’une chose : que ce débit de paroles monocordes s’arrête ! Immédiatement ! J’avais le choix : soit diminuer le son et attendre que cela cesse, soit changer de fréquence. Je comptais désactiver cette notification, mais j’étais souvent en mode « j’y pense et puis j’oublie »... Je trifouillais dans le menu tout en surveillant d’un œil la route, je n’étais pas encore très habituée à l’écran tactile… Lorsque soudain, quelque chose se jeta sur moi. Je freinais, mais le choc fut inévitable. Un bruit assourdissant. Le reste fut noyé dans un brouillard opaque, troublé par les sirènes lancinantes des secours. La réalité me claqua au visage : j’avais renversé un piéton ! Une jeune femme. Et elle était dans un état critique…

 

Mes premières émotions sont à jamais figées dans le temps. Je me souviens avoir oscillé longtemps entre l’horreur, la peur et l’effroi. Maintenant, je côtoie la culpabilité.

 

J’ai repassé en boucle l’événement. Je voudrais pouvoir affirmer que c’est de sa faute, à elle, rien qu’à elle, mais elle traversait sereinement sur le passage clouté. Je ne l’ai pas vue. J’ai eu un moment de distraction. Il me semble que c’est différent que de dire « j’ai été distraite ». Mais en fin de compte, le résultat est le même.

 

Le lendemain, n’y tenant plus, j’ai téléphoné aux soins intensifs. Elle était mourante. J’avais peur. Qu’avais-je donc fait ? Pourquoi avait-il fallu que je tripote cette radio ? J’avais manqué de patience. J’avais manqué d’attention. Étais-je une criminelle ?

Je repris des nouvelles. Rien n’avait changé : elle oscillait entre la vie et la mort, plus proche de l’au-delà que d’ici. Je priais pour qu’elle choisisse la vie. Égoïstement, je ne voulais pas recevoir l’étiquette d’une meurtrière. « Homicide involontaire ». Non, cela ne pouvait pas être moi. Ce n’était pas possible…

 

Pour la deuxième fois, je refusais de communiquer mon nom. J’avais dit qui j’étais : la responsable. Celle qui avait renversé cette jeune femme. Celle qui n’avait pas été prudente. Celle qui était coupable de distraction. Heureusement, je n’avais pas bu. Mais finalement, le résultat est le même.

 

Oui, aujourd’hui, je peux bien l'avouer, j’ai refusé de transmettre mon identité au service des urgences. J’ai honte. J’ai envie de me cacher. Personne ne doit savoir. Un article dans la presse est paru la semaine passée. Mon nom n’a pas été cité. Je respire. Mal. La culpabilité m’étouffe. Que vais-je devenir ? J’ai la trouille. L’épouvante me talonne.

 

La ronde des experts, assurances et avocats vient de commencer : établir les responsabilités. Chiffrer le dommage. L’avocat m’a conseillé de rester en dehors : me la jouer discrète. Je ne sais pas très bien ce qu’il y a lieu de faire. Je suis perdue. Comme une petite fille, je lui obéis. J’ai peur de la punition. Que va-t-il m’arriver ?

 

Elle a choisi la vie. Celle qui pourtant ne lui a pas fait de cadeaux. Elle est courageuse. L’avocat m’a informée que la rééducation sera longue. Je suis soulagée : je ne suis pas une meurtrière…

 

En attendant, ma distraction a changé l’existence d’une innocente. Je n’ai aucun contact avec elle. Ni sa famille. Par peur. Par honte. Parce qu’on me l’a conseillé. Il m’arrive de fouiller sur internet son nom pour avoir de ses nouvelles. Ce que je découvre me rassure et me culpabilise encore plus. Elle se bat. Elle fait des progrès. Que lui ai-je donc fait ?

 

Je conduis de plus en plus rarement. Une angoisse me prend dès que je me mets au volant. J’ai des idées noires. Je ne dors plus. Je maigris. Je n’ose même plus me regarder dans la glace. Il me semble qu’une partie de moi-même est morte lors de cet accident. Je suis coupable d’une distraction et je n’assume pas.

 

Mon avocat s’occupe de tout. J’ai décidé de ne plus y penser. De poursuivre ma route… sans imprudence ! Rester consciente de tout ce qui se passe autour de moi. Être vigilante. Ultra vigilante. Je me persuade qu’elle est en de bonnes mains. Dans un centre spécialisé. Je ne sais rien faire pour l’aider. Seulement prier pour que ses efforts ne soient pas vains. Prier. Pour elle. Pour moi. Ah si je pouvais seulement oublier ! Mais non, j’entends encore dans mes pires cauchemars le bruit de son crâne s’enfonçant dans la tôle de ma voiture. C’est insoutenable. Je me réveille en pleurs avec le cœur au bord des lèvres. Heureusement, désormais, les somnifères bloquent toutes pensées nocturnes néfastes. Malheureusement, il me reste le jour. J’ingurgite des antidépresseurs. Non pas pour voir la vie moins noire. Ni la vie en rose. Juste pour qu’ils me fassent oublier cette distraction. Ce gris qui a envahi mon quotidien.

 

Toute jeune, et même enfant, j’étais déjà distraite. C’était la remarque préférée des profs sur mon bulletin : « trop distraite, inattentive ». Est-ce ma faute ? Est-ce un trait de caractère qui me définit ? Aurais-je pu empêcher que cela se produise ? Je ne sais pas répondre à cette question qui me torture faute de réponses. Mon psychiatre pas plus. D’ailleurs, il se borne à m’écouter et même m’écouter pleurer.

 

Mais cela ne change rien : le résultat est le même ! Je suis coupable. D’avoir été distraite !

 

Parfois, une pensée mauvaise me vient : « elle aurait pu regarder, non ? Avant de traverser ? » Et puis, rouge de honte, je me souviens qu’elle était déjà engagée sur le passage, que si je n’avais pas été attentive aux brouhahas des conseils routiers, à retrouver ma musique, rien ne serait arrivé. Dans un dernier sursaut d’humour, je me dis qu’il faudrait inventer une pétition contre ce genre d’infos qui perturbe la concentration de conduite. C’est vraiment un comble, non ? Et puis… et puis, je me rends compte que je raconte n’importe quoi…

 

Je voudrais demander pardon, mais je n’ose pas. J’ai la hantise d’être rejetée. Peur parce que j’ai conscience qu’un pardon n’est pas suffisant. Alors, je me tais. Je vis avec mes remords. C’est difficile. Mais certainement moins difficile que son combat à elle. Alors, je ne me plains pas.

 

Ne sachant comment agir, je délègue tout pouvoir à mon avocat : il prend les choses en main. Sans émotion. Avec ses lois et ses alinéas. Je n’ai pas le courage d’affronter la réalité. Ma fierté m’a abandonnée. Pourtant, il me reste... tout… Rien ne m’a été enlevé. Sauf la joie de vivre en paix. J’ai abîmé la vie, la santé d’une jeune femme. Il me semble que jamais je ne m’en relèverai. J’aurais voulu ne pas y survivre. Cela aurait été plus facile. Même si c’est lâche. Oui, parce qu’en plus de distraite, de criminelle, je suis lâche. C’est comme ça. Je viens de découvrir une nouvelle facette de ma personnalité. Et je ne l’aime pas. Pas du tout.

 

Je voudrais pouvoir raconter que tout cela n’est qu’un mauvais songe. Que c’est un rêve prémonitoire, comme on peut lire parfois dans un magazine. Et que juste à temps, j’arriverai à freiner. Mais non. Hélas. Tout est vrai. J’ai écrasé une vie. Et la mienne est brisée. C’est ma punition. Je ne peux revenir en arrière. Il y aura désormais un « avant » et un « après ». En ce moment, je ne vis que dans le « maintenant ». Et il ne me plaît pas. Une peur indicible me broie le cœur au moment où je m’y attends le moins et j’avoue que c’est souvent, trop souvent. J’ignore combien de temps cela va encore durer. Je vis le purgatoire sur terre. Ce n’est pas vraiment l’enfer, juste un avant-goût. Je voudrais me racheter, mais je ne sais pas comment.

 

Oublier ? C’est impossible. Je ne m’y autorise pas. Et cela ne se peut. La vie tient qu’à un fil. Et moi, j’ai rompu celui d’une jeune femme. Je l’ai cisaillé par distraction. Une simple distraction. Vous qui lisez ces lignes, dites-lui que je lui demande pardon et surtout, oui, surtout, évitez toute distraction lorsque vous conduisez…

17:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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