16 mars 2015

Le (Sur)Veilleur de temps

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Illustration Mihai Criste

 

« M. Ixe n’a pas le choix. M. Ixe accepte le travail le plus ennuyeux du monde. Au moins est-il sans risque et pas fatigant pour un sou. Et pourtant, en dépit de tout, celui-ci deviendra sa raison de vivre… Et si cela devenait sa raison de mourir ? M. Ixe ne le sait pas encore, mais un grain de sable va bouleverser son existence. Rien qu’un tout petit grain de sable. »

 

 

Le (Sur)Veilleur de temps

 

 

C’est la chance de ma vie ! Je vais pouvoir mettre le beurre dans les épinards ou plutôt les épinards dans la casserole, vu la situation merdique de mon quotidien. Soulagement. Voilà le premier sentiment après ce coup de téléphone inattendu et tant espéré : j’ai rendez-vous demain matin à la première heure au siège social de la société « The time is time ». Boulot facile, pas de prise de tête et surtout, oui, surtout de quoi vivre ! Je déprimais ! Encore un mois et j’étais fichu dehors !

 

Je suis à l’essai pour quinze jours. Quinze jours à voir passer devant moi des milliers de sabliers. Mon job ? Enfantin : vérifier que tous reçoivent un nombre identique de grains de sable dans le sablier. Pas un de plus ni un de trop. En réalité, c’est une machine qui s’occupe de tout ! Le quota est encodé dans l’ordinateur et tout est automatique. J’ai même appris que ce n’était pas du gros sable à cause de l’humidité de l’air, mais plutôt de la poussière de marbre. J’ai à peine commencé ma fonction que j’en connais toutes les ficelles : le diamètre de l’orifice, son contenu et surtout le temps exact qui doit s’en écouler…

 

Je suis seul à ce poste. Je suis chargé de vérifier le modèle « V ». Ceux qui inlassablement déterminent cinq minutes chrono. Ni une seconde en trop ni trop peu. Je les examine un à un. Je me dis que dans mon cas, le temps, c’est de l’argent…

 

 

Cela fait maintenant quatre mois. J’en ai vu passer des sabliers ! Je ne compte plus le temps : il s’écoule grain de sable après grain de sable. Parfois, il m’arrive de ne plus supporter la vue du temps ! Un simple tic tac me donne désormais la nausée. Je m’en veux : je n’ai pas à me plaindre. Mon travail est tellement facile ! Pas vraiment de responsabilité, si ce n’est que de s’assurer que la Machine vérifie tout. Mais j’avoue que c’est terriblement lassant. Ennuyeux. Je n’apprends rien. Hormis compter le temps qui bondit inexorablement de cinq minutes en cinq minutes ! Parfois, je prie pour qu’il arrive quelque chose. N’importe quoi. Je me mets à rêver d’un autre modèle. Je ne sais même pas s’il en existe d’autres. Et en même temps, j’ai peur du changement… Mon salaire est régulier. J’honore mes dettes et je mange autre chose que des pois et des carottes. Je ne suis pas riche, mais j’ai la tête hors de l’eau !

 

J’ai découvert que "cinq minutes" pouvaient se déguiser en une demi-heure ! Le temps joue à l’élastique. Je n’en peux plus de poser mon regard sur les « cinq minutes » réglementaires. La femme de ménage, celle que je croise une fois tous les dix jours, m’a avoué qu’en général personne ne durait plus de trois semaines. Elle est épatée. Je ne sais que dire. Parfois, l’envie d’abandonner me tenaille : je m’ennuie. J’ai l’impression d’être inexistant, de n’être utile en rien puisque c’est la machine qui travaille. Elle ne se trompe jamais. Deux serveurs mis en réseaux veillent également sur elle. Pas sur moi. Je n’ai point d’importance…

 

Je me questionne : pourquoi me paye-t-on ? À quoi je sers au juste ? Et si je n’étais là que pour lui tenir compagnie ? Je suis le majordome de la machine à surveiller le temps. Une sentinelle. Pas même armée ! Je suis ridicule !

 

J’ai décidé de me reprendre. D’être heureux de ce qui m’arrive : j’ai un appartement, certes petit, mais avec des voisins sympas : tellement discrets que je ne les entends pas : n’est-ce pas l’idéal ? Point d’amantes : ça coûte trop cher et je n’ai pas les moyens. Et puis, oui, j’ai un job. Pas banal. Et je suis responsable de mon activité. Je suis mon propre chef. Juste une minuscule caméra de rien du tout, fixée dans mon dos. Je ne m’en suis rendu compte que la huitième semaine. Je ne sais plus comment. Un rai de lumière qui s’est reflété dans la lentille, je pense, et qui a dessiné un arc-en-ciel sur la paroi en verre d’un des sabliers. Cela a été le meilleur moment de la journée. J’en ai même fait un rapport. « Toute chose irrégulière, marquante ou étrange doit être consignée dans le Grand Registre. Daté, avec heure précise. » Pas question de passer sur ce petit plaisir ! Je me suis appliqué ! Deux brouillons pour être certain de ne pas raturer dans le grand cahier ! Et de ma plus belle écriture avec des lettres reliées comme il faut ! Un pur instant de félicité ! Mais bon, comme je m’en rendrai compte, plus tard, un moment unique...

 

J’ai donc du travail. De l’argent. Une responsabilité. Certes. Mais qu’est-ce que je m’ennuie ! Parfois, à force de suivre du regard les sabliers, je sens mes paupières s’alourdirent ! C’est quasiment hypnotique ! Je dois sans cesse lutter. Contre l’envahissement du temps. Et pourtant, je reste. Grain de sable après grain de sable. Serais-je condamné ?

Je ne peux pas partir.

Je ne peux abandonner.

Je sais désormais que je ne peux tourner le dos à cette tâche : qui d’autre pourrait le travailler aussi bien que moi ? J’y mets tout mon cœur. Toute mon âme. Même que parfois, je dépasse largement les heures de ma prestation. Il m’est impossible de décoller mon regard de cet instrument de mesure. Je dois encore et encore en délivrer partout dans le monde. Oui, sans moi, le temps risque de ne pas arriver à l’heure dans les foyers. J’ai une lourde tâche. Cela ne m’a pas paru aussi important de prime abord… Que l’on peut être naïf !

 

Des sabliers se succèdent devant moi. Infatigablement. Des milliers. Peut-être plus. Je m’en veux : j’aurais dû les compter dès que je me suis assis sur cette chaise, en première loge du temps qui défile inlassablement. Sans compter que j’aurais eu au moins une activité supplémentaire pour titiller mon esprit. Mais voilà. Je n’y ai pas pensé à temps.

 

Toute ma vie dépend d’eux désormais. Ma pause de midi m’est autorisée – ou plutôt je me l’accorde – aux quatre cent cinquante-troisièmes sabliers. Ni un de plus ni un de moins.

 

Chaque jour. C’est devenu mon rituel. Personne pour me dire quand manger. Faut bien que je me responsabilise ! Même chose pour l’heure de sortie. Mon quota doit être atteint. Impossible de partir si je ne l’ai pas respecté. En pleine forme ou malade. Aucune excuse ! C’est désormais un besoin viscéral. Je n’ai pas le temps de jouer à autre chose. Il n’a rien d’autre d’important. Il me semble que le temps m’est compté alors que mon rôle est de le quantifier moi-même. L’ambivalence de la vie. Quelqu’un là-haut se moque de moi, petite marionnette humaine qui veille sur le temps…

 

Et puis. Et puis, soudain. Une rature. Dans le temps.   

 

Il en manque un ! La machine s’est arrêtée. C’est écrit en grand. En rouge. Le bruit est assourdissant. Je ne m’entends plus penser. Il manque un grain de sable ! Dans le sablier. Le temps n’est plus à l’heure. Le temps a hoqueté. Le temps n’est plus et j’en suis le responsable. L’unique responsable. Il manque un grain de sable et je ne sais dans quel sablier. Que dois-je faire ? Dois-je les détruire ? Tous ? C’est impossible pour moi de tuer le temps…

 

Je voudrais gagner du temps, mais il est irréversiblement dilapidé. La machine s’est mise en veille. Elle a renoncé. Tête baissée. Mon cœur n’y a pas résisté : lui aussi s’est arrêté.

 

 

Des millions de grains de sable se sont écoulés. Je suis en vie. J’ai payé de mon temps, le temps a joué contre moi. J’ai perdu. J’ai gaspillé du temps. Temps mort !

 

Aujourd’hui, je n’ai plus besoin d’argent. Je n’ai plus d’inquiétude à ce sujet, même que je ne devrai plus travailler. Jamais. Je dois juste accepter une fois par an de passer une batterie d’examens, de questionnaires, de prises de sang, de scanners, etc. J’ai signé des papiers en échange de mon silence. Le silence de quoi ? Je me le demande encore. Je n’ai pas tout saisi. La femme de ménage m’a rendu visite. Une seule fois. Elle m’a parlé d’un jeu de téléréalité. D’une étude sur l’ennui, de pari. Je n’ai rien compris. Elle n’est plus jamais revenue. Ordre du médecin : paraît qu’elle me fatiguait.

 

Un jour, un homme très sérieux m’a demandé de signer un formulaire. En bas. À droite. J’ai accepté. Il ne portait pas de montre. C’est interdit. C’est l’unique condition pour m’approcher. J’ai donc reçu ce que l’on nomme une belle indemnité. À vie. Juste pour avoir volé mon temps, moi qui l’ai passé à le surveiller…

 

Je suis resté longtemps dans une chambre blanche. À ne plus supporter la vue du rappel de ces minutes qui s’écoulent sans que l’on puisse revenir en arrière. Jamais au grand jamais.

 

Aujourd’hui, je vais bien. On peut assurer que j’en suis sorti. Je me persuade d’être le grand vainqueur. N’ai-je pas quelqu’un qui s’occupe de moi, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? À l’affût de mes moindres désirs, mes moindres caprices. Il est omniprésent. Il doit certainement avoir le travail le plus ennuyeux du monde maintenant ! Mais bon, sa présence me rassure. Il veille sur moi. Comme j’ai veillé au temps qui passe. Au temps qui est passé. Au temps que je ne veux plus jamais, jamais, voir s’écouler. Alors, je le garde. Même que c’est imposé. Obligatoire. C’est dans les conditions. Avec l’indemnité. À vie.

 

Je fais semblant de décider. J’ai quand même de la chance : il s’occupe de moi sans me contrarier. Il m’aide à déjouer le temps : à allumer des spots géants dans ma chambre pour imiter le soleil lorsque, dehors, l’obscurité est reine, d’occulter les fenêtres de ma maison pour inviter la nuit deux jours de suite.

 

Une fois, j’ai pu jouer à une éclipse de Lune. Cela coûte de l’argent et j’en ai. Je n’ai pas de limites. J’y ai droit. Pourtant, point de montre, d’horloge ou d’autre instrument de mesure du temps chez moi : une angoisse incommensurable m’envahit. Alors, je m’amuse à transformer le temps histoire de ne pas m’y confronter. Je joue à faire semblant. Semblant de croire que j’ai le pouvoir sur le temps. Parce que je sais que pour moi, il est trop tard… J’ai perdu un grain de sable. J’ai perdu le temps. Il m’a fui. Jamais je ne pourrai le retrouver. Jamais je ne me retrouverai...

 

C’était juste un grain de sable. Juste un foutu grain de sable…

 

 

 

17:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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