11 mars 2015

Les mots ressuscités

 

amour, temps, passé, hypnose

Catrin Welz-Stein

 

Janvier, pensées

Je ne sors jamais de cette entrevue dans le même état psychologique. Jamais. J’éprouve, certes, une fatigue légitime mais elle est saupoudrée d’un regain d’énergie. Paraît que c’est normal.

Cela fait deux mois maintenant que je me soigne. Enfin : soigner est un grand mot ! Je ressens plutôt cette discipline hebdomadaire comme un voyage introspectif. Encore que. Je déambule dans les méandres de mon passé pré-mortem. C’est compliqué !

 

Les séances se succèdent. Je n’ai aucune souvenance lorsque je reviens dans ma vie « actuelle ». Dans mon présent. C’est normal, c’est ce qu’il me dit mon hypnotiseur… En mon for intérieur, je prends ce raccourci même s’il préfère, et de loin, « hypnothérapeute ». C’est mon côté rebelle. Soit. Je me souviens de peu et pourtant, je sens qu’il y a des choses en moi qui bougent. Sauf qu’elles ne se décident pas à se mettre en place comme je le veux… Je suis un puzzle ambulant !

 

Je me laisse encore deux mois. Deux mois pour poursuivre ce traitement. Pour me guérir. Pour vivre comme un homme normal que je devrais être. C’est ça où le suicide. Et si je me rate : l’internement pour dépression nerveuse sérieuse. Quelle poisse d’être en vie !

 

Je ne suis pas fou. Je suis en bonne santé. Je sais juste que je ne veux plus vivre ainsi. Même ça, j’ai encore du mal à l’avouer. Le raconter. Il n’y a que lui, mon voyeur d’âme, ce médecin, qui sache. Et mes ex. Évidemment. Encore que. Elles ne comprennent rien. Et pour cause : je ne leur laisse pas le temps !

 

Le temps. Je ne peux vivre une relation amoureuse plus de trente jours. C’est systématique. Arithmétique. Ma principale certitude est que je suis toujours à l’initiative de la rupture. Naturellement. J’ai un compte à rebours dans la tête. C’est comme ça. Je vis des amours mensuelles. C’est toujours mieux que rien. Mais c’est lassant. Toujours recommencer. Et puis… et puis plus rien.

Je ne suis pas fou. Je suis en bonne santé. Et je souffre.

Dorénavant, je me promène avec un carnet en poche. Et un stylo. Je dois impérativement écrire tout ce qui me passe par la tête. Sans réfléchir. Paraît que cela s’appelle l’écriture automatique. C’est devenu un besoin. Une drogue, parfois. Je ne peux plus m’en passer. Je ne peux me relire : c’est interdit. Trop tôt. Un jour, lorsque je serai prêt, je pourrai. Je dois juste attendre l’autorisation. Je suis un patient obéissant. Je veux m’en sortir. Je veux aimer plus de trente jours d’affilée…

 

 

Extraits du journal,

 

2 février

 

Un mâtineau pas comme les autres. Je me suis assoté d’une jolie blondinette. De genre fragile : teint porcelaine, fine, petite, peu de seins. Presque androgyne. Je ne sais pas encore si le traitement m’est opportun. J’ai peur d’aimer. Je suppose que c’est une amusoire comme toutes les autres. Elle est bibliothécaire. Elle m’accompagne dans mes recherches sauf que je ne sais pas très bien ce que je cherche. J’ai des flashs. Avec de drôles de gens. Elle a sa licence d’histoire de l’art : je lui raconte ce que je vois, elle trouve l’époque et on cherche. On ne sait pas quoi mais on est ensemble. Je me dis que le compte à rebours est lancé…

 

9 février

 

Je suis un poétereau. J’ai toujours été finet, je le sais. Encore plus de nos jours. Je m’ébaudis tout seul. J’ai l’impression de renaître. Il se passe de drôle de choses. J’ai eu un flash : m’est apparu une femme à la charnure crémeuse et voluptueuse. Pas mon genre. Du tout ! Elle portait un habit de pinchina. Manon, ma jolie bibliothécaire, m’a appris qu’il s’agissait probablement d’une bergerette et que sa robe était une ancienne étoffe de laine grossière, comme si elle portait un gros drap. Elle m’a parlé du 18ème siècle et de Toulon. C’est étrange. Qui est-elle ? Ou plutôt qui suis-je ? Qu’est-ce que je fabriquais là-bas ? Tout cela devient fou. Sans conteste, je baliverne. Faut que j’en parle à Nestor, mon docteur miracle. Nestor ! S’il savait que je le surnomme ainsi ! Avec ses cheveux blancs trop longs, il ressemble à un sage. C’est plus fort que moi, le nom est venu tout seul…

 

16 février

 

J’ai eu droit à ma chape-chute aujourd’hui ! J’ai avoué à Nestor que je me relisais. Et plus, je me lis, plus j’ai des bribes du passé qui me reviennent. Pendant quelques instants, j’ai trouvé qu’il ressemblait à un nicodème, il n’était pas content ! Je suis un biaiseur, je m’en suis sorti par une pirouette : j’ai nigaudé. Il s’est radouci. Il m’a posé des questions et les réponses sont venues me brandiller l’esprit. La femme à l’habit de pinchina serait ma mère. Est-ce pour cela que je n’aime que les femmes fines et délicates ? *Reste encore et toujours les trente jours et le temps passe. Manon est toujours à mes côtés. Oui, le temps passe vite. Je voudrais le ralentir mais il continue à me fuir…

 

23 février, midi

 

Il vient de se passer quelque chose d’extraordinaire : je me suis rencontré. Je suis bouleversé. Je ne peux rien écrire. J’ai mal aux mots.

 

23 février, soir

 

Point de babillement, ce soir. Je ne suis pas d’humeur accorte. J’ai l’impression d’avoir avalé un fruit défendu à l’acerbité insupportable. J’en ai mal partout. Une liqueur acidule coule dans mes veines. Ça fait mal. À ce rythme, Nestor va changer de discipline et y préférer l’aliénisme… J’arrête : je ne dois pas rester dans ce rôle de larmoyeur que j’exècre. Ni dans celui d’abuseur… Aujourd’hui, je sais. Pourquoi cette attirance… Je me suis perdu et retrouvé. J’ai revécu un moment d’une intensité irréelle. Pourtant, lorsque je l’ai vue, si blonde, si fragile, si belle, j’ai su qui elle était. Je ne pourrai jamais oublier cette amitié bessonnière. J’ai cru me regarder dans un miroir…

Deux gardes l’escortaient. Elle m’a lancé un dernier regard. J’y ai lu un amour indéfectible. Une promesse qui dépassait le temps. Pourtant son temps à elle était compté. Elle serait exécutée dans trente jours. Pour sorcellerie. Sa blondeur et sa douceur ne convenaient pas à ce monde. Je lui ai crié que je ne l’oublierai jamais. Que je la retrouverai où qu’elle soit. Pour toujours. À jamais. Oui, à jamais.

 

23 février, nuit.

 

Le sommeil ne me trouve pas. Je reste seul avec moi-même. Et elle. Mon double d’un autre temps. Je m’observe dans le miroir de cette salle de bain à la couleur fadasse : quelques cheveux blancs dans mes cheveux blonds même si au fil des ans, ils deviennent rares. Je ferais mieux de prendre quelques kilos. Suivre quelques cours de musculation. Étrangement, en ce jour, je lui ressemble. Même si je dois solliciter mon imagination. Il me reste des traces d’elle, c’est indéniable.

 

24 février, à l’aube.

 

Je n’ai pas dormi. J’ai beaucoup réfléchi. Cela a servi à quelque chose : je comprends. Je suis partagé entre une tristesse mélancolique et un espoir insensé. Manon n’est pas ma sœur jumelle et ne le sera jamais. Si j’ai cherché dans ses traits ou dans les autres femmes que j’ai aimé, celle à qui j’ai promis le souvenir éternel, cela ne doit pas m’empêcher de vivre. Et si une parcelle d’amour de ma sœur s’y loge au fil des temps, à moi de le voir en cadeau et non en punition. J’ai prié pour elle, cette sœur d’un temps passé. Elle est en moi. Je ne trahis pas ma promesse…

Je n’irai pas travailler. J’ai besoin de me ressourcer. De réfléchir. Encore.

 

24 février, début de soirée

 

J’ai relu mon carnet. Avec détachement. J’ai même cherché sur internet. C’est évident : j’étais clairement sous l’influence de l’hypnose…  Tous ces anciens mots français assassinés utilisés comme si une partie de mon esprit avait disparu dans les méandres d’un passé ignoré… Mon âme était-elle à la recherche de mon autre ?

Aujourd’hui, j’ai la réponse à mes questions. Je comprends. Ma promesse ne peut en rien m’annihiler. Et aimer ne la brisera pas !

Je prie. Pour elle. Pour moi.

 

24 février, nuit noire.

 

Je suis crevé. Et pourtant, je n’ai jamais autant ressenti une telle excitation. Je ne saurais pas dire quand exactement cela s’est passé. C’est difficile à expliquer. Comme si j’étais libéré d’une dette quelconque. Ma jumelle a été condamnée sans que je puisse changer le cours de son destin. Mon impuissance n’est pas une faute. Ma promesse n’est pas une excuse ou un dédommagement quelconque. J’ai ressenti tout d’un coup une sorte de bien-être, comme une enveloppe d’amour, comme si « on m’autorisait ». À quoi ? À vivre. À aimer. Et j’ai choisi de prendre fermement cette autorisation et même d’y voir une bénédiction !

Aujourd’hui, oui aujourd’hui, ma vie va changer…

 

25 février

 

Ce soir, nous partons Manon et moi : quatre jours en amoureux. Cela nous fera du bien.

 

2 mars

 

J’ai dit adieu à Nestor. Il ne me manquera pas. J’admets par contre qu’il a effectué du bon boulot ! Je me sens divinement bien : est-ce le changement d’air de nos vacances ou la présence de Manon à mes côtés, je ne sais… Pour la première fois, j’ai dépassé le cap des trente jours. J’ai eu une pensée de tendresse envers ma bessonne, comme j’ai décidé de continuer à l’appeler. Cet ancien mot à la George Sand est comme un fil d’or entre nous, à travers le temps. Aujourd’hui, j’ai ressuscité des mots et mis mon âme en paix…

 

 

PS : Ce texte comprend 22 mots supprimés par l'Académie Française. À vous de les retrouver, si le cœur vous en dit. Pour vous aider en voici la liste : ICI

 

* « L’expression « Il reste » : Reste, sans doute considéré comme impersonnel est parfois laissé au singulier et ne constitue pas de faute, bien que le pluriel est plus courant.  En ancien français, « il » impersonnel reste souvent non exprimé. » (Grévisse – Le Bon Usage).

 

17:00 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES*, TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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