09 mars 2015

Sur le rebord de la cheminée

couple, ancètre, objet inanimé

By Christian Schloe

 

Elle nous avait déposés, là, tendrement, nous semble-t-il, sur le rebord de la cheminée. Nous n’étions pas visibles. Pas cachés non plus. Pour nous, c’était la preuve qu’elle nous accordait une certaine importance dans sa vie. Elle nous avait mis dans un beau cadre. Même qu’elle l’avait acheté exprès. Peu de temps après, un autre cadre était venu nous rejoindre. Un couple, également. Nous les connaissons, naturellement. Nous savons tout d’elle. Par contre, nous ne savons pas si elle les avait déposés à nos côtés pour que nous soyons moins seuls ou si c’était pour elle, se sentir entourée.

 

D’où nous sommes, nous voyons tout. Nous entendons tout. La maison respire et il nous semble que nous en sommes le cœur. Parfois, nous avons la vague à l’âme, expression si jolie et si douloureuse. Suffit d’un coup de swiffer, le plumeau magique, pour nous dégriser. Nous revenons à la vie. Pourtant, de plus en plus souvent le geste demeure distrait. Comme s’il n’existait que pour enlever la poussière et non, pour nous laisser en état de priorité. En état impeccable. D’une vie au présent.

 

Il faut l’accepter : nous sommes délaissés, nous, qui d’heure en heure, veillons. Nous sommes si heureux lorsque nous l’écoutons chantonner même si le rythme n’y est pas toujours, heureux lorsque les bouchons de champagne montent au plafond et que dégoulinent de fines bulles dorées le long des flûtes, nous tremblons d’impuissance face aux colères et avons l’âme déchirée devant de longs sanglots. Nous n’avons jamais été aussi vivants que, là, dans ce coin obscur de la cheminée…

 

Nous n’avons que les murmures du cœur pour nous faire entendre, et ils sont si doux, si précieux qu’ils ne peuvent être compris que par une oreille attentive, un cœur à l’écoute... Oui, parfois, nous avons l’impression de ne plus exister. Elle ne nous regarde plus. Elle nous a balayé de son quotidien, trop soucieuse du futur, à peine du présent qui file sans scrupule. Et pourtant, oui, pourtant, sa vie est notre chef d’œuvre en quelque sorte. Un jour, elle aussi, disparaîtra de ce monde réel. Et nous serons probablement enlevés pour un ailleurs, pour un oubli éternel. Il faut avouer que nous n’avons pas été présentés aux jeunes. Ces ados de la maison qui passent, nez en l’air, sans un regard, qui ne pourraient dire qui nous sommes, alors que le même sang coule dans leurs veines. Nous serions bannis qu’ils ne remarqueraient rien ! C’est l’apanage de la jeunesse : ne s’inquiéter de rien. De ce qui vit avant eux, de ce qui vivra après eux.

 

Oui, elle nous a oubliés. Ne nous voit plus. Ne nous parle plus. Nous sommes transparents. Et pourtant, nous sommes bel et bien présents. Dans ce beau cadre et partout à la fois. Nous, ses arrière-arrière-grands-parents, veillons. Que nous soyons dans un coin sombre ou non, n’y changera rien. Et puis, qui sait ? Un jour, peut-être, nous rejoindra-t-elle, sur le rebord d’une cheminée…

 

22:50 Écrit par Rachel Colas dans *MES FANTAISIES*, TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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