09 mars 2015

Reflets d'âme

âme, miroir, aimer, reflet

By Jasmin Junger

 

 

 

J’ai l’esprit embué. C’est fréquent. Mais plus encore aujourd’hui. Je me suis levée la tête dans le cake. Je suis une femme polie : j’aime pas dire de gros mots. Ou alors, juste pour faire genre. Pour prouver que vraiment, vraiment, je suis fâchée. Il faut avouer aussi que j’aime me montrer à mon avantage. On ne se refait pas… et puis, je suis arrivée à un âge où le temps grignote notre apparence alors que nous, nous ergotons sur chaque minute qui passe. Je cours tout le temps. Tout le temps, parce qu’au moins, cela signifie que je suis vivante. Que je suis toujours dans le coup.

 

Je suis une hyper woman et fière de l’être ! Alors, mon miroir, c’est le reflet de mon âme. Il me raconte encore de jolies choses. Bon, d’accord, c’est à grand coup de crèmes bien chères et une palette de couleurs qui rendrait n’importe quel peintre fou de jalousie.

 

Ainsi, aujourd’hui matin, lorsque j’ouvre un œil à ma rencontre et que je ne m’y trouve pas, je reste bêtement à ne pas me regarder. Il n’y a que du flou. Point de buée ! J’ai du brouillard dans ma tête. La tentation de redescendre et d’avaler un remède miracle me talonne. J’oscille entre me remettre au lit et jouer à faire semblant. Parfois, ça marche… Mais voilà… je suis une femme raisonnable. Bien trop raisonnable. J’asperge mon visage d’eau fraîche, je l’essuie avec un coton « spécial beauté » afin de ne pas abîmer la délicate peau en dessous des yeux. Je ne veux pas avoir de cernes ! Ou tout du moins, juste « limiter » les dégâts. Oui… je suis arrivée à un âge où je dois limiter la décrépitude. De jour en jour, de plus en plus. C’est la vie.

 

Je vieillis.

Paraît que je vieillis bien...

C’est ce qu’ils disent. Les autres. Et lui, mon beau miroir.

Mais aujourd’hui, il me trahit. Rien, je ne vois rien. Ou plutôt, si, mon regard se pose sur cette affiche avec une Bimbo censée se trouver derrière moi. Je n’y suis plus. Je dois être dans mon lit et je cauchemarde. J’ai bu trop de vin, hier. Je palpe mon visage en ouvrant grand les yeux. Mais, non, toujours rien. Ma main tremble. Encore plus lorsque je touche cette « glace glacée ». Et cette pensée idiote sur un jeu de mots improbable m’avale. Comme ça. Tout en grand. Entièrement. D’un coup.

 

J’y suis et n’y suis plus. C’est étrange. Il fait tout noir avec un hublot. Je m’y hisse et découvre une drôle d’affiche : celle d’une drôle de femme avec un drôle de sourire qui semble dire une drôle de citation : « Être ou ne pas être une Bimbo ». J’ai un pincement au cœur ou plutôt un coup de poing au ventre. J’hésite entre le descriptif, mais je sais que je ne dois pas m'y attarder comme si « quelqu’un » dirigeait mes pensées. Cette violence physique évoque en moi des bribes de conversation. « Mais non, t’es pas grosse », « allez, arrête, si t’es bien », « Mais non, elles sont pas énormes tes cuisses, je les trouve belles, moi », « Tu as maigri ? Cela te va bien »… et curieusement, les réentendre me chiffonne…

 

Je regarde autour de moi. Tout ce noir ! Je voudrais voir apparaître un filet de lumière. Et la lumière fut ! Cela me fait rire. C’est magique. C’est absurde. Est-ce que je rêve ? Mais, je sais naturellement que je ne rêve pas ! Je sais où je suis : je suis derrière ce fameux miroir.

 

Ma peur flirte avec des sottises : « Et si Jean se rasait ? Et me voyait ? Comment se sentirait-il en moi ? ». Est-ce que je vis toujours ? Est-ce ça mourir ? Je voudrais un tronc d’arbre. Un chêne. J’ai besoin de me ressourcer. De trouver de la force. Un beau feuillu vient se blottir délicatement derrière mon dos. Cela fait du bien de s’appuyer sur ceux qui comptent.

 

J’aurais dû m’appuyer sur moi lorsqu’il en était temps. Je me suis seulement reposée sur « mon moi » des autres. Je me suis désertée. Je me suis perdue. J’entends ma voix me susurrer à l’oreille un secret : « si je suis là, c’est pour me retrouver. Peut-être m’apprivoiser ? Et pourquoi pas… m’aimer ? » Cela me semble tellement simple !

 

Il y avait longtemps que je ne m’étais plus entendue. Il y avait longtemps que je ne m’étais plus écoutée. J’avais oublié que ma petite voix était si douce. D’habitude, je ne comprenais que des ordres : « mange pas tant, arrête : tu vas grossir, tu as vu toutes les rides autour des yeux ? Qu’est-ce que tu es moche »… Elle n’arrêtait jamais. Même que souvent je rêvais de maisons qui s’effondraient sans me douter que c’était moi qui tombais.

 

L’arbre, mon nouvel ami, m’a rendu ma voix. La vraie. Celle qui me veut du bien. Je voudrais retrouver mon reflet et repartir de l’autre côté. Ma place n’est pas ici. Mais où est-elle donc ? Il est si difficile de se trouver…

 

Alors, je réfléchis. Que suis-je devenue de ce que je désirais être ? Je me souviens de ce que je pensais lorsque j’étais du « bon » côté : j’avais l’impression d’être à l’aube de la fin. J’avais peur. Est-ce qu’être derrière le miroir, c’est rencontrer la mort ? J’attends. Mais heureusement, point de faux à mes côtés. Cela me fait rire. Ma gaité éclate sur des murs qui n’en sont pas : je me les suis inventés. Ils claquent en mille morceaux et dévoilent une longue plaine avec des coquelicots. J’avais oublié combien je les aimais. Ai-je oublié d’autres choses aussi importantes que ces pavots des champs ? Les cerises… Pour avoir une jolie bouche rouge et embrasser son premier amour…

 

Je me regarde en dedans et je découvre de belles choses que j’avais oubliées. Elles étaient là, toujours. Pourquoi les ai-je maquillées ?

 

Je veux. De l’espace. De la tranquillité. De la sérénité. Un banc se propose aimablement. Cela ne se refuse pas. Je ferme les yeux et je vois tout. Tout ce que je n’ai pas voulu voir, ce que j’ai occulté. C’est ainsi. C’est pas ma faute. C’est la faute à personne. Je n’aurais pas pu faire autrement. J’ai fait comme j’ai pu. Je l’accepte. Je me pardonne même s’il n’y a rien à pardonner.

 

Ma tête tourbillonne. Les idées valsent. Le cœur est en émoi. Je me sens bien. Je suis heureuse. Je suis. Donc j’existe. J’avais oublié. Maintenant, je me souviens.

 

J’ouvre les yeux et découvre une jolie femme. Elle me sourit. Comme elle est belle ! Comme je suis belle ! Yeux dans les yeux, je promets à mon reflet : « toi et moi, on a encore beaucoup de choses à vivre. ». Je me regarde, m’envoie un baiser. Et dans un léger rire d’insouciance, je me déclare : « tu sais que j’t’aime, toi ».

 

 

À toutes ces femmes, si belles et qui l'oublient...

16:28 Écrit par Rachel Colas | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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