12 septembre 2014

Les mots tueurs (+ vidéo)

 

 

C’était atroce. Voire inhumain. Elle n’en pouvait plus. Cela faisait des semaines qu’elle subissait cette torture. Les quelques gentillesses étaient noyées dans le lot d’insultes quotidien. Qu’avait-elle fait pour mériter cette haine ? Elle pensait pourtant ne pas être différente des autres ? Peut-être l’était-elle ? Pas en mieux d’après eux…

 

Lucie lut à nouveau le message : « Tranche-toi la gorge et que l’on en finisse ! ». « Il a bien fait de te larguer, tu ne vaux rien ! », « même la merde est plus belle que toi ! ». « Dégage de nos vies ! »…

 

Elle savait qu’elle devait très certainement attiser la jalousie, c’était « presque » normal et elle aussi parfois ressentait de l'envie ! Mais elle en était convaincue : plusieurs personnes la haïssaient. Elle reconnaissait la façon différente d’écrire, d’exprimer les choses... Tantôt des injures, tantôt des phrases polies avec juste une pointe de méchanceté tellement effilée qu'elles l'éventraient. C'était les pires !

 

Elle s’en était ouverte à son amie, sa meilleure amie. Elle lui avait conseillé de passer au-dessus. Que c’était des conneries, qu’elle aussi avait reçu des messages blessants. « Oui, mais des comme ça ? ». Elle n’avait plus osé en parler. N’aurait jamais osé les montrer. Elle avait trop peur que l’on ne pense qu’en fait ce n’était que des vérités, qu’elle était, entre autres, moins qu’une merde ! Tout le monde le savait, seulement quelqu’un l'avait dit ! Pire, plusieurs !

 

Les derniers messages avaient été encore plus virulents. On lui assurait que même son sang, personne n’en aurait voulu pour survivre. Elle était persuadée que c’était quelqu’un de l’école : ce matin, le cours avait porté sur la croix rouge. Le pire était de savoir que dans sa classe, un ou plusieurs élèves pensaient ça d’elle. Si seulement elle pouvait connaître celle ou celui qui se cachait derrière ces messages crapuleux, au moins aurait-elle pu se défendre ? Les insultes pleuvaient sur elle telle une pluie acide. Elles lui bouffaient le cœur, troublaient son esprit et tuaient toute vitalité dans son corps.

 

 

Éléonore riait sous cape derrière l’écran de son PC. Balancer des vérités lui procurait un bien fou ! Dire ce qu’elle pensait sans restriction était on ne peut plus jouissif ! Évidemment que Lucie était sa meilleure amie ! Mais bon, ne dépassait-elle pas les bornes ? Et puis, Lucie savait qu’elle était raide dingue de Thomas ! Pourquoi était-elle sortie avec lui ? C’était comme un coup de poignard dans le dos ! Elle avait passé des soirées à pleurer toutes les larmes de son corps et davantage lors de leurs rendez-vous amoureux. Tête-à-tête que Lucie n’arrêtait pas de décrire avec foule de détails. C’était une torture permanente.

 

Et puis, elle avait trouvé le moyen de lui rendre la monnaie de sa pièce lorsque Lucie lui avait parlé de la plateforme où la majorité de l’école se rencontrait, s’envoyait des messages. Elle avait aussitôt imaginé un beau scénario : elle avait propagé la rumeur que Lucie sortait avec un garçon d’une école voisine. Par chance, elle en connaissait un qui en pinçait pour elle. Elle l’avait contacté anonymement pour lui annoncer qu’il avait sa chance. Le réseau s’en était mêlé. Les conséquences n’avaient pas tardé. Maintenant, Thomas était libre comme l’air ! Et finalement, elle avait trouvé cette facilité à manipuler terriblement excitante…

 

Enfantin : il suffisait de cliquer sur « anonyme » pour rendre le message incognito et le tour était joué ! En toute impunité ! Elle aussi parfois recevait des méchancetés,  mais elle se persuadait qu’il ne lui était pas destiné. Pour contrer l’éventuel aspect négatif, elle se défoulait à son tour dans l’envoi de semblables missives, sans compter qu’elle s’en inspirait ! Elle avait l’impression d’être maître du jeu ! Pour noyer le poisson, elle avait imaginé différents caractères se cachant derrière les mots : des messages bien orthographiés, de l’argot, des fautes à tout bout de champ et même des expressions qui ne lui appartenaient pas. Comme c’était amusant d’endosser des personnalités différentes !

 

Au fil des jours, elle avait vu son amie devenir de plus en plus pâle tant son sommeil était agité. Elle sursautait et regardait souvent derrière elle. C’était clair qu’elle avait peur. Ma foi, c’était bien fait ! Elle aussi avait passé des nuits blanches à se représenter Thomas dans ses bras ! À son tour de connaître la peine ! Et puis, elle avait été toujours la meilleure en tout, plus belle qu’elle, plus de succès auprès des garçons et même mieux appréciée des professeurs ! Aujourd’hui, moins souriante, de larges cernes mangeaient ses yeux et gommaient son charme naturel. Désormais son air inquiet et maussade contrastait avec celui de son amie, radieuse. Éléonore revivait : plus son amie dépérissait, plus se sentait-elle épanouie !

 

Cependant, elle commençait à trouver Lucie plus lourde qu’un boulet. Ce n’était plus trop gai d'être en sa compagnie. Il faut dire que les rumeurs lancées avaient bien grignoté sa belle réputation. Elle était la nouvelle « looseuse » avec qui il valait mieux ne plus trop traîner sous peine d’être banni. Sans trop de précautions, Éléonore mettait de la distance entre elles. Quinze jours plus tard, Lucie était devenue une élève comme les autres et était détrônée du qualificatif de meilleure amie !

 

Ma foi, pensait Éléonore, tous ces messages ne prêtaient pas à conséquence. N’était-ce point la même chose lorsque son père critiquait ses collègues derrière leur dos ? Ou quand les politiques annonçaient des vérités montées de toutes pièces sur base de statistiques établies selon le sens désiré ? Le monde entier vivait dans le mensonge. Elle ne faisait que répéter le comportement des adultes autour d’elle !

 

Un soir, cependant, elle avait regardé une série TV dans laquelle on parlait d’un « serial killer » qui poussait des jeunes à se suicider via des messages envoyés sur leur portable et GSM. Il s’agissait d’une vengeance bien orchestrée… mais ces ados n’étaient-ils pas passés à l’acte parce qu’ils savaient être en tort ? Qu’ils avaient quelque chose à cacher que personne ne devait apprendre ? Ils n’avaient pas eu un comportement très exemplaire… Éléonore estimait qu’ils le méritaient. La fille qui les avait poussés au suicide n’avait joué qu’avec leur conscience. Une pensée tenta s’infiltrer dans son esprit et lui suggéra qu’elle se mentait à elle-même, mais elle la chassa immédiatement. Elle ne voulait pas se remettre en question trop aveuglée par la jalousie et la haine, persuadée qu’elle avait raison. Que tout le monde pouvait agir comme bon lui semblait. C’était ça, la liberté d’expression !

 

À la fin du film, on apprenait que la jeune fille n’irait que peu de temps en prison. Dans le fond, elle avait vengé la mort de son frère qui avait subi les railleries des jeunes suicidés. Un retour de flamme incendiaire ! C’était bien fait pour eux ! Ils n’avaient qu’à être corrects ! Elle aussi se vengeait : Lucie n’avait pas eu besoin de sortir avec Thomas alors qu’elle connaissait son penchant pour lui ! C’était comme ça !

 

 

Lucie passait ses soirées isolée. Elle n'avait plus de meilleure amie. Ni d’amis, tout court. Elle restait esseulée avec les messages immondes qui inondaient son écran. Il lui semblait que plus elle les effaçait, plus il en venait. De partout. Combien étaient-ils à la détester à ce point ? Elle ne sortait plus s’imaginant des regards dépréciateurs à l'affût. Elle n’arrivait plus à se concentrer pendant les cours, n’osant relever la tête et ayant peur de croiser le mépris dans les regards des autres. Elle sursautait au moindre bruit. On lui avait promis de lui « faire la peau ». Elle avait peur, terriblement peur et elle ne se risquait pas à en parler à personne. Pas même à ses parents : qu’auraient-ils bien pu faire ? Ils n’auraient pu enrayer ce flot d’inimitié et surtout, comment auraient-ils pu être fiers de leur fille la voyant rejetée de toutes parts, eux qui étaient tant appréciés ? Elle se sentait désavouée. Un monstre des temps modernes. Elle ne désirait plus qu’une chose : que ce calvaire prenne fin. Immédiatement.

 

 

Ses parents étaient sortis ce soir. C’était rare. Elle était heureuse de savoir qu’ils allaient rire, se détendre et profiter d’un bon moment. L’ambiance n’était pas au beau fixe à la maison. Il faut dire qu’elle avait rapporté son carnet de notes et qu’il était déplorable. Plusieurs échecs dans ses options et dégringolades dans les cours généraux. Elle avait promis de se reprendre et se consacrer à ses études. Trop d’internet lui fut reproché. Avec raison. Pour le pire.

 

Le dernier message éclaboussant son écran lui fit l’effet d’un poison s’infiltrant insidieusement dans son sang. Deviendrait-il noir ? On le lui suggérait. Elle finissait pas le croire. Tout ce qui avait été dit s’était réalisé. Elle était seule. Entièrement seule. Une pensée étrange l’obsédait : son sang serait-il vraiment noir comme son âme ? Elle se dirigea vers la cuisine et en ressortit une longue lame à la main. C’était le couteau le plus tranchant de la maison. Celui que jamais sa mère ne voulait qu’elle essuie, réputé trop aiguisé et dangereux. Elle fit couler un bain. Chaud. Y ajouta des sels colorés. À la framboise, ses préférés. Ainsi partirait-elle dans un doux parfum…

 

Éléonore avait assisté à l’enterrement de Lucie comme bon nombre d’étudiants. Elle avait tellement été sidérée par la tournure des évènements qu’elle s’était effondrée. Reconnue comme la meilleure amie de Lucie, elle était l’attention de bon nombre de personnes. La rumeur avait enflé lorsqu’on avait découvert la vraie raison de son passage à l’acte. Ce n’était point en raison de ses notes. Tout du moins, pas uniquement pour cela. Les notes n’étaient que la partie visible, la pointe de l’iceberg. Non, en réalité, c’était la « faute du site » !

 

Éléonore avait peur : pouvait-on retrouver ses messages et lui en imputer la responsabilité ? Elle tremblait d’être accusée de… crime ? Pouvait-on l’incriminer sur base de ce qu’elle avait en toute liberté rédigé, soit des centaines de jugements haineux ? Elle trimbala sa panique comme une sacoche trop lourde, ne dormant plus, ne mangeant plus. On mit son mal-être sur le compte de sa tristesse et de la perte de son amie. Nul n’aurait pu imaginer que des affres de regrets lui mordaient le cœur et lui brûlaient l’âme : « avait-elle bien posté TOUS les messages en mode anonyme ? ». C’était là, la seule pensée obsédante qui la tenait éveillée la nuit.

 

Ses parents évitaient d’aborder le sujet. Tout au plus, lui avaient-ils conseillé d’être prudente sur internet. De ne plus se connecter à ce site. Elle avait promis la bouche en cœur : il ne lui arriverait rien de pareil, n’avait-elle pas beaucoup d’amis sur qui compter, elle ?

 

On en parla dans la presse, une pétition circula pour fermer la plateforme diabolique, mais elle savait bien elle, qui était responsable : les dérives de l’être humain. Était-ce sa faute à elle si la société dégénérait ? N’était-elle pas victime, elle aussi ?

 

Ce raisonnement lui apporta le réconfort nécessaire à sa santé mentale et effaça les quelques remords qui la taraudaient en arrière-plan. Le cours de sa vie reprenait doucement. Le battage médiatique était retombé. La vie continuait. Elle pouvait revenir à ses petits problèmes sans souci. Point de coupable, chacun étant responsable de sa vie. Rassurée aussi, car le mode « anonyme » l’était réellement et sans faille. Pas d’enquête sur une adresse IP quelconque. Pas de plainte. C’était un suicide et non un meurtre. Elle avait eu chaud. Elle pensa à Thomas, qui s’était consolé avec une pimbêche de deux ans plus jeune qu’elle. Une idiote. Qui était sur le réseau. Il fallait qu’elle prenne les choses en main. Elle rédigea son message, et d’un geste assuré, cliqua sur « anonyme »…    

 

 

Mes pensées à Louise, qui m’a inspiré tristement cette nouvelle.

Qu’elle repose en paix et que son geste ne soit pas vain.                        

 

18:30 Écrit par Rachel Colas dans TEXTES EPHEMERES (ou pas) | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Pin it! |

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