19.08.2010
Et la dernière restera...
Un jour, un lundi.
Il s’y rendait tous les jours du moins lorsqu’il était en congé. Une semaine sur deux, exactement. La semaine de travail, il y allait le mercredi et le dimanche. La plupart du temps, il lui parlait dès qu’il rentrait, lui racontant sa journée avec mille et un détails… Parfois même, à certains moments, il se raidissait, tendait l’oreille, bouche fermée, hochait la tête et reprenait le fil de la conversation.
Il n’était pas fou. C’était une chose certaine. Il ne parlait pas tout seul ! N’était-elle pas devant lui, tout sourire ? Bien sûr, il devait une fois semaine au moins l’épousseter mais il le faisait toujours avec délicatesse, pour preuve, un plumeau tricolore lui été entièrement et exclusivement consacré !
Aujourd’hui, il avait particulièrement le cœur léger : il était revenu de ses courses et les avaient déposées dans le hall sans prendre le temps de les ranger : ce n’était pas son urgence ! Ainsi, il était reparti illico presto ne gardant dans ses mains qu’un mini rosier dont les boutons s’ouvraient à peine en délicatesse rouge sang. Il avait rendez-vous…
Dans le fond ce n’était pas si différent de leurs conversations à la maison. C’était presque même plus intime. Il n’osait pas parler trop fort de peur que l’on ne l’entende mais d’un autre côté, il lui semblait qu’il était plus proche d’elle. Le reste importait peu.
Elle lui avait dit un jour entre rire et chansonnette : « aime, aime, aimera et la dernière restera ». Elle ne croyait pas si bien dire : elle était la dernière femme qu’il aimerait !
Il ne la vit pas tout de suite trop occupé à disposer au mieux le rosier aux boutons rouges. C’est un éclair vert qui attira son regard. Il ne put d’ailleurs s’en détacher. Une femme inconnue lui tournait le dos. Grande. Presque qu’aussi grande que lui, lui semblait-il. Se tenant terriblement droite : cela devait bien la grandir d’au moins cinq centimètres ! Il faut dire qu’elle portait de beaux escarpins. Verts. Couleur bouteille. D’une hauteur vertigineuse. Elle portait un tailleur jupe et veste du même vert. La jupe dévoilait des mollets fins. Le regard remonta lentement. Presqu’au ralenti. Les fesses paraissaient rondes et les hanches larges, harmonieuses corrigea-t-il en son fort intérieur. Les épaules étroites et une tendre nuque rendue plus fine sous le lourd chignon d’où s’échappaient quelques mèches rebelles. Celles-ci oscillaient entre le blond et le châtain : lui-même n’aurait pu se décider : brune ou blonde ? Mais le plus beau de tout était le petit chapeau à plume vert posé délicatement : il donnait une impression d’irréel. Hors temps. Que faisait donc cette femme en cet endroit ?
Il avait tout dit. Presque rien aujourd’hui. Pour une fois, il était avare de mots. En économie de sentiments. Il était temps pour lui de partir. Pourtant, la femme en vert semblait, elle, bien décidée à rester. Elle ne bougeait pas d’un pouce. On eût dit qu’elle priait. Silencieuse. Du moins, aucun son ne parvenait jusqu’à ses oreilles si ce n’était que le bruit du vent. Tout d’un coup, il frissonna : une phrase de sa mère lui revint à l’esprit : « quelqu’un a marché sur ma tombe ! ». Il écarta cette idée, le lieu n’était pas propice à de telles fadaises ! Il remit en place la jolie plante, histoire de s’occuper les mains et de prolonger encore quelques minutes cet intervalle temps décalé...
Lorsqu’il releva la tête, il vit qu’elle atteignait la grille. Sur ces échasses vertes, elle marchait droit et rapidement. Sans aucune hésitation. Déterminée… A quoi se demanda-t-il ?
Le lendemain, mardi,
Même heure. Même endroit. C’était habituel chez lui. Il aimait la routine : cela le rassurait. Le rosier était toujours là. Certains boutons avaient éclos dévoilant leurs pétales rouge velours : il avait bien fait de choisir cette couleur : c’était la couleur de l’amour. De la vie. Il faut avouer que tout était symbolique chez lui. Normal, il n’avait plus que ça. Et Elle, bien évidemment !
Il ne l’attendait pas vraiment mais n’empêche, sa curiosité était titillée. Il y avait longtemps que cela ne lui était plus arrivé. Depuis… longtemps. Il aurait voulu voir son visage. Juste comme ça. Il se disait qu’il aimait bien le vert. Il n’avait pas l’habitude de cette couleur : cela l’intriguait.
Il en avait des choses à raconter ! Tellement qu’il ne savait pas par quoi commencer : il se jeta à l’eau ! Dans son empressement verbal, il ne vit pas la femme au chapeau vert entrer. Elle ne lui prêta aucune attention : elle aussi en avait des choses à raconter ! Elle se posta au même endroit. Discrète et pourtant si imposante dans son attitude fière.
La rencontre de leurs regards à tous les deux ressembla à un coup de tonnerre, au passage du mur du son, à l’envol d’un oiseau effrayé, à la fonte des neiges… à tout sauf à ce que l’on puisse imaginer en pareille circonstance ! Elle lui sourit doucement. Il la trouva jolie. Elle le trouva triste et mystérieux. Ils quittèrent presque ensemble les lieux. Elle devant. Lui n’osant la dépasser et appréciant de la détailler tout à loisir sans aucune discrétion. Elle sentait son regard posé sur elle et avait l’impression d’en ressentir la chaleur d’une caresse. Elle ne savait si c’était une chose excitante ou flatteuse ou… terriblement inconvenante. Probablement le tout en même temps. Etrange. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas ressenti un tel sentiment et pourtant, vu la vie qu’elle menait, elle en connaissait du monde ! Du très bon monde, même ! A cette pensée, elle remit en place une mèche folle, toucha son front, vraiment, elle commençait à se lasser… Elle avait besoin de repos. Dans quelques jours ce serait fini...
Une voiture noire avec chauffeur l’attendait. Il en fut surpris. Il ne s’attendait pas à cela. Il avait pensé peut-être la suivre ou tout du moins voir la direction qu’elle prendrait. Evidement une femme comme cela ne pouvait rien faire comme les autres ! Il soupira. Une envie de rentrer chez lui le saisit tout d’un coup : dans le fond, c’était là qu’il était le plus heureux : avec la dernière femme qu’il aimerait !
Mercredi,
Il avait été loquace, lui avait tout raconté dans le moindre détail : comme Elle l’écoutait ! Il était quasi certain d’avoir vu ses yeux pétiller de malice ! Il en avait été tout ragaillardi. Ce serait bientôt l’heure, quelques minutes encore… Il ne se décidait pas : pour un peu, il serait en retard ! Cela ne lui ressemblait pas, l’espèce d’impatience qui le tenaillait tout en l’incitant à retarder le moment où… Ambigüe cette impatiente domptée pour en jouir davantage ! Incompréhensible ! Il faudrait qu’il lui explique : elle le comprendrait et par la même occasion, il verrait plus clair en lui : c’était toujours comme cela que ça se passait…
Elle n’avait pas voulu être en retard. Elle devait être prête comme à chaque fois. Toujours répéter. Encore et encore. Elle préférait vivre dans la réalité des gens. Jouer devant des ombres ne l’intéressait pas. Et pourtant, elle devait bien en passer par là ! Encore aujourd’hui et tout commencerait ! Quand même quel parcours ! Elle était fière d’elle ! Elle avait tellement galéré ! N’empêche que si Elle, sa précieuse comme elle l’appelait n’avait pas été là, jamais elle n’aurait pu en arriver là… Et pourtant, une petite voix lui disait que même si elle avait pu compter sur elle, sa précieuse, elle était tout de même celle qui avait saisi l’opportunité et avait réussi ! Aujourd’hui encore, elle venait la remercier… Et puis, elle se demandait : reverrait-elle l’inconnu mystérieux ?
Il arriva lorsqu’elle parti. Elle n’était pas restée longtemps. Elle aurait voulu mais aujourd’hui, c’était la première… Pas possible de faire autrement. Lorsqu’elle le croisa, elle eut un petit sourire contrit, lui, s’arrêta et la regarda partir bêtement. Il réalisa après coup, qu’il détestait les grosses voitures noires, surtout lorsqu’elles emportaient loin une jolie blonde…
Jeudi,
Il ne resta pas longtemps. Très peu de temps en vérité. Il n’avait pas la tête à parler. Seulement à penser. Il voulait être seul. Pour une fois. Sentiment étrange de mourir et naître en même temps. Entre l’envie de pleurer et l’envie de rire. Entre l’espoir et le désespoir. Balancement entre une trop grande joie et les larmes. Frontière invisible du hier et du demain… Ses pas le menèrent en ville : il faisait bon se promener. Tellement de personnes à ces terrasses de café aux couleurs lumineuses d’été. Il régnait en ville, une douce ambiance euphorique. Il se rendit compte qu’il avait été déconnecté de la réalité depuis un certain moment. Depuis. Il savait exactement la date. C’était comme si une voile s’était déchiré. Il voyait. Bienvenue nouvelle réalité !
Pour fêter cette prise de conscience, il décida de s’offrir un verre de vin. Blanc. Frais. Il avait envie de se sentir vivant, d’être « comme un autre » tout en garantissant sa différence. Il le dégusta. Le savoura. C’est en se rendant au sous-sol, aux toilettes qu’il tomba face à face ! Il n’en crut pas ses yeux !
L’affiche annonçait « Jeudi soir ne manquez pas le nouveau spectacle de Marion Laurette dans la Femme au chapeau vert »
Ainsi, c’était une actrice de théâtre ! Il comprenait mieux sa tenue. Il n’était pas encore trop tard : avec un peu de chance, il pourrait s’y rendre et assister à la première. En espérant qu’il resterait des fauteuils de libre. Il avait envie de la connaitre un peu plus et puis il y avait tellement longtemps qu’il n’était plus sorti ! Trop longtemps.
Le soir, La première, Dans la loge
Voila. La boucle était bouclée. Elle était revenue case départ. C’était aujourd’hui une première pour elle très importante. Elle ne savait pas combien elle avait raison.
Le soir, la première, dans la salle, au troisième rang, face à la scène,
Il était excité. Il relisait inlassablement le programme pourtant il le connaissait par cœur et plus particulièrement la mini-biographie de l’actrice principale. Surtout un certain passage où il était mentionné qu’elle vivait seule à Paris. Se demandant ensuite ce que voulait dire « seule » exactement. Cela excluait-il les prétendants ? Les amoureux ? Les flirts ? Certes non. Il se sentit désappointé. Il ne pouvait non plus empêcher les battements de son cœur s’agiter à une fréquence beaucoup plus rapide que l’ordinaire. Le calme l’envahit au moment où retentirent les trois coups…
L’entrée en scène fut magistrale. Elle avait un talent fou. Les rires fusaient dans la salle mais beaucoup se retenaient pour ne perdre aucune phrase de la comédie. C’était savoureux. Les acteurs furent rappelés de nombreuses fois et ils le firent avec bienveillance, le cœur emplit de joie. La pièce fut un succès et plus encore lorsque l’actrice principale dédia la pièce à sa grand-mère qui l’avait écrite sans savoir qu’un jour sa petite-fille la jouerait avec brio. Il comprit à cet instant à qui elle rendait visite dans le petit cimetière du haut de la ville. Elle aussi parlait à ses morts.
Elle le vit au troisième rang et s’était comme si elle l’avait toujours su qu’il serait là. Une évidence. Elle lui fit porter un carton d’invitation dans sa loge. Il viendrait. Elle en était certaine.
Vendredi.
Ils prirent rendez-vous là où ils s’étaient vus la première fois. Elle lui raconta d’abord. Il écouta. Ensuite, il lui présenta celle qui partageait ses journées si vides jusqu’à ce jour. Elle la trouva belle. Ce fut après plusieurs rencontres, plusieurs rendez-vous, qu’elle se décida. Elle demanda simplement en sa présence à lui, à cette femme si belle dans le souvenir, l’autorisation de partager son amour. Il répondit mi riant mi chantant les yeux un peu plus brillants que d’habitude : aime, aime, aimera et la dernière restera…
Les jours suivants
Dans un appartement, s’évade d’un transistor une douce mélodie, couverte souvent par un rire franc répondant à un autre pour s’y fondre. Dans le salon, posés sur un guéridon deux beaux cadres. L’un encadre le visage paisible d’une femme aux cheveux blanc, il a rejoint depuis peu l’autre qui abrite une jeune femme au sourire agréable…

19:20
Écrit par Rachel Colas
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17.04.2010
L'ombre a gagné ? Jusque quand ?
Sur la terrasse, une partie d’ombre. Une partie de lumière aussi. Le soleil est là en ce jour de printemps. Le ciel est bleu clair. Aucune ligne ne le transperce : en cette journée, pas d’avion ne navigue dans le ciel. Un volcan se réveille, le ciel est au silence : on ne gâche pas le réveil d’un dieu des profondeurs de la terre !
L’ombre envahit la moitié de la terrasse. De l’autre côté, soleil.
Je choisis en bonne cause, le soleil. C’est si rare ! Du moins, chez nous. Je me dis que dans le fond, c’est la même chose pour les être humains.
Imaginons : j’ai devant moi, cette terrasse. D’un côté baignée par le soleil, de l’autre côté, envahie par l’ombre glaciale. Que choisiriez-vous si l’on vous disait que c’est la dernière fois que vous pouvez mettre les pieds dehors ? La toute et dernière fois. Ensuite, vous ne pourrez jamais, jamais plus sortir de chez vous. De quel côté, iriez-vous ?
L’ombre ? Ou la lumière ?
Maintenant, cette terrasse vous la partagez. Avec des êtres chers. Enfin, ils vous sont chers mais le temps de partage de la terrasse n’est pas aux mêmes heures : chacun à sa vie après tout… et puis, tout ne va pas pour le mieux… On ne se côtoie pas, cela évite d’avoir des divergences d’opinions douloureuses… Chacun a raison. Ses raisons. Et tout le monde a raison. C’est cela qui est triste. Chacun a la perception de sa propre vie selon ses expériences. C’est humain. Et, donc, oui, cette terrasse est partagée et bien délimitée. A chacun sa vie, son quotidien. Un peu comme si l’on aimait en secret. Ce n’est pas facile de dire « je t’aime », il est tellement plus facile de dire des choses blessantes. Pour se protéger ? Mais de quoi ? De l’amour ? Encore une fois, la vie est faite de notre réalité, notre vision…
Vous venez d’apprendre que l’un des êtres chers, vous savez celui qui vient que lorsqu’il sait que vous n’êtes pas là ? Va s’y rendre pour la toute dernière fois de sa vie ? Vous savez tout. Il sait que vous savez. D’ailleurs, vous savez qu’il ne veut pas de vous. Les choses sont claires. Mais le sont-elles vraiment ? L’indifférence devra rester l’indifférence : pas de pitié pour les derniers exploreurs de terrasse ! Vous apprenez que la part d’ombre a été choisie. Pour la dernière fois.
Vous, vous aviez l’intention d’y aller. Dans la part de lumière, vous réchauffer d’un amour. Vrai. Nature. Sans passé. Surtout sans passé. Et vous voilà déçu.
La part d’ombre a gagné.
Alors…Que faire ?

14:50
Écrit par Rachel Colas
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| Tags : tristesse, lumiere, ombre |
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03.04.2010
Loin des yeux
Adèle ne sait plus ou elle en est. C’est assez habituel. C’est une torturée. Une qui veut toujours plus. Une insatisfaite. Une femme d’une autre vie. Elle, tout simplement.
A sa décharge, il est vrai qu’elle a été assez secouée : son amour ne pourra jamais la voir. De ses prunelles. Lui reste ses autres sens. Et pourquoi pas une sixième ? Ils sont paraît-il hyper développés… Envie de découverte…
Elle doit se faire à cette idée. Elle aime. Maintenant. Aimera-t-elle encore demain ?
Elle n’a plus guetté derrière sa fenêtre depuis une bonne semaine. Lorsqu’elle a repris sa surveillance, elle n’a découvert qu’ombres. Il a disparu. Point de lumière, point de visite. Le vide.
Elle n’a compris que quelques jours plus tard en se rendant à l’épicerie :
— vous avez appris ? Le petit jeune – celui qui a perdu ses yeux – vous savez ? L’aveugle ? Il est parti… son appartement est vide… Il parait que ce sera un jeune couple. Des très jeunes. Pas loin des seize ans ! Une honte, moi, je vous le dis ! Le monde ne tourne plus rond ma bonne dame…
Elle a enduré la conversation unilatérale de la caissière, bon gré mal gré. Sans mot. Elle n’en avait pas la force.
Voilà. Fantasmes a oublier. N’empêche, cela ne devait pas être difficile de retrouver sa piste ? Il devait bien existe des associations dont il devait obligatoirement faire partie ? Comment connaître ce monde ?
Et tout d’un coup, une citation venue de nulle part, lui vient à l’esprit : « loin des yeux, loin du cœur ».
Est-ce vrai ?

16:39
Écrit par Rachel Colas
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18.03.2010
Perles et Porte-jarretelles
Adèle se tenait devant sa psyché. Langoureusement.
Depuis plus d'une heure, elle se pavanait, offrant à son regard émerveillé une silhouette élancée aux formes rondes et harmonieuses. Adèle était amoureuse. Elle aimait. Elle était heureuse. Tout simplement.
Elle s'admirait non pas avec ses yeux mais avec les yeux de celui qu'elle aimait en secret. L'aimerait-il ainsi ? Le contraire ne se pouvait pas : tous les hommes sans exception aimaient voir les femmes dans cette tenue. La vendeuse du magasin « Madame de Pompadour » le lui avait confirmé avec une mine concupiscente. Du coup, elle avait acheté le string en soie blanche bordé de perles et le porte-jarretelles à lacer dans le dos. Les deux extrémités du nœud flottaient sur ses deux fesses rebondies : elle trouvait cela excitant imaginant les doigts de son amant s'emparer de ceux-ci pour délicatement la déballer comme un précieux objet d'art ou encore, comme un présent tellement attendu que le fait de prendre son temps anticipait et amplifiait la joie de la découverte ultime. Il lui faudrait aussi enlever ses bas transparents brillants ornés d'une large bande de dentelles et de perles blanches ainsi que son soutien-gorge : il était tout simple et pourtant du plus bel effet grâce aux reflets irisés des perles : sa peau paraissait plus blanche. Ses seins lourds emprisonnés malgré eux dans une cage de satin criaient et appelaient la caresse : on eût dit qu'ils étaient prêts à bondir de leur cachette : nul doute que leurs pointes ressortiraient fièrement dressées attendant avec impatience d'être dégustées, mordillées ou simplement effleurées... A cette pensée, elle saisit vivement la fine houppette de duvet rose posée sur le tabouret - tabouret sur lequel, elle s'était exercée à prendre des pauses à la Marlène Dietrich - et la promena une dernière fois sur son décolleté. Elle avait saupoudré son corps d'une sorte de poudre de riz. Aphrodisiaque lui avait-on dit. D'ailleurs, elle avait tressailli plusieurs fois : ses baisers sur sa peau seraient-ils aussi doux ? Impatiente de découvrir ! Sa tenue était complétée par un large ras-de-cou en satin blanc orné des mêmes perles que sa tenue affriolante. Cela lui donnait un air prometteur. Elle n'avait pas osé prendre la cravache. Aurait bien voulu. La prochaine fois peut-être ? Par contre, elle avait acheté sans hésiter les bottines blanches à petits talons : il lui semblait que cela l'amincissait. Au final, elle se trouvait... affriolante. Piquante, même. Elle aurait voulu qu'il ouvre la porte et reste béat devant ses charmes. Pas trop longtemps tout de même : juste assez pour lui laisser le temps de faire un tour sur elle-même afin qu'il admire sa cambrure, sa chute des reins et son joli postérieur en attente de caresses ou de fessées selon son humeur. A lui. A elle. Elle terminerait par un regard à la fois timide et prometteur : n'avait-elle pas essayé pendant plus d'une heure, différentes attitudes ? Tantôt lascive, tantôt faussement prude. Maintenant, elle était prête. En attente de lui. Totalement.
Chaque jour depuis plus d'une dizaine de jours, elle le voyait. Il était nouveau dans le quartier. Personne ne savait d'où il venait. Cela n'avait pour l'instant pas d'importance. Parfois, une femme venait lui rendre visite : probablement sa mère ou sa sœur peut-être. Difficile de juger. Pas sa femme : il l'embrassait sur la joue. Du moins, la seule fois où elle l'avait vu ouvrir la porte. Les autres jours, toujours en début de soirée, il était debout devant la fenêtre comme s'il observait le ciel. Elle avait compris que c'était elle qu'il regardait. Son visage était tendu vers elle. Tous les jours à la même heure. Sans jamais faillir. C'est le troisième jour qu'elle avait compris : pour elle ! Pourquoi ou pour qui d'autre serait-il là ? D'ailleurs, il était bientôt l'heure... Elle avait tout prévu : elle laisserait les tentures ouvertes et allumerait sa lampe de chevet. Elle passerait comme si de rien n'était devant la fenêtre. Peut-être, ferait-elle semblant de s'apprêter comme si elle sortait ? L'air de rien. Espérant qu'il la découvrirait Femme et non pas uniquement « voisine d'en face ».
Il y avait quelques jours, elle s'était prise au jeu, lui avait fait signe de la main. Il n'avait pas répondu se contentant pourtant de fixer sa fenêtre, le visage tendu vers elle. Son appartement à elle était un étage et demi plus haut, du coup, elle avait vue plongeante chez lui du moins lorsqu'il allumait son plafonnier. Par contre, elle devait vraiment être proche de la fenêtre pour qu'il puisse la voir complètement : elle se félicitait d'ailleurs d'avoir mis cette année une double porte-fenêtre. Pour le bruit. Pour la lumière. Pour la chaleur. Et maintenant, pour lui...
Elle aurait voulu que les deux bâtiments qui se faisaient face soient plus rapprochés, au moins, elle aurait pu distinguer ses traits. Elle n'aurait pu le décrire si on lui demandait. Il avait une attitude que nul autre n'avait. Il était grand. C'était certain. Les cheveux sombres. Cela lui plaisait. Le visage parfois penché comme s'il écoutait. Elle aurait voulu connaître la couleur de ses yeux : les imaginait verts. Tantôt marrons. Parfois, lorsque le soleil visitait son appartement, il mettait des lunettes de soleil. Sport, lui semblait-il. Que ne faisait-il pas pour mieux la voir !
Il était 17h30 : Il allait bientôt venir devant sa fenêtre. Elle attendit. Quelques minutes. Puis, plusieurs. Longues. Trop longues. Espérant à chaque fois. Tressaillant lorsqu'il lui semblait voir la tenture bouger. A force d'observer, elle faillit ne pas voir la porte d'entrée s'ouvrir. C'était lui. Certainement. Jusqu'à présent, elle n'avait pas eu la chance de le croiser dans le quartier pourtant ce n'était pas faute de visiter tous les supermarchés du coin, les deux boulangeries et la librairie, elle qui ne lisait pas le journal !
Enfin, elle le vit. Lui. Et sa canne blanche.
Il ne l'avait jamais vue. Ne la verrait jamais.
Quant bien même, elle voulait le découvrir, le connaître, l'émerveiller... Un jour, oui, il la caresserait. Elle se le promettait...

















